Démarche anthropologique multimodale et approche du care dans les cantines scolaires
Le milieu scolaire est un espace associé aux préoccupations et pratiques de care. Cette remarque est aussi valable pour la restauration scolaire. L’histoire des cantines scolaires (Chachignon 1993 ; Nourrisson 2004) montre que ces espaces véhiculent des valeurs morales et des prescriptions de care : elles sont apparues dans le cadre d’actions philanthropiques destinées à des enfants de classes sociales précaires, elles ont ensuite été ouvertes à tous les enfants dans la perspective d’une égalité de traitement, elles s’inscrivent aujourd’hui dans un tournant nutritionnel (« bien manger pour un corps sain »).
Alors que ces politiques autour de la restauration scolaire relèvent d’intentions de care, d’un « souci des autres » (Paperman & Laugier 2006), nous montrerons qu’elles peuvent produire des situations qui génèrent une vulnérabilité et des rapports d’inégalité entre différents acteurs ou catégories de personnes pendant le temps de la cantine.
La restauration scolaire a été très peu regardée par des analyses d’anthropologie du care. Certains auteurs ont souligné que la pause méridienne était essentielle dans la journée d’un élève, constituant un moment de détente et de ressourcement au sein d’un emploi du temps souvent chargé (Comoretto 2014). Les études menées sur la cantine dans une perspective plus ou moins explicite de care ont abordé les cantines comme des lieux de circulation et de diffusion des normes liées à la « bonne » alimentation (Berthoud 2021), sous l’angle de la place des animateurs dans l’éducation alimentaire (Comoretto 2021), par des approches nutritionnelles et de la prévention de l’obésité (Bauer et al. 2021 ; Osowski, Göranzon & Fjellström 2013 ; Lecerf 2014), ou sous l’angle de la spatialité de ce lieu (Williamson et al. 2013). D’autres travaux ont regardé les biopédagogies des repas scolaires en tant que dispositifs de gouvernance des pratiques alimentaires et des corps des enfants, ainsi que la manière dont une éthique de care est mise en place à la cantine (Truninger & Teixeira 2016). D’autres auteurs (Punch et al. 2009) ont montré que les repas dans des foyers de protection pour enfants constituaient un espace central de care relationnel, où les interactions autour de la table participent à la socialisation, au soutien émotionnel et à la construction des relations.
Nous souhaitons développer ici une analyse peu présente dans les recherches sur la restauration scolaire, orientée vers une anthropologie du care sous un angle réflexif. Nous nous focaliserons ainsi sur le dispositif anthropologique, en interrogeant non seulement son potentiel à saisir le care, mais aussi celui de se situer dans une démarche qui s’inscrit dans le care.
Certains travaux ont déjà mis en avant les rapprochements entre l’anthropologie et les théories du care. Éric Gagnon (2016) montrait que l’éthique du care et les analyses des anthropologues partagent un intérêt pour la dimension relationnelle et sociale (plutôt que centrée sur l’individu). Le regard porté sur des mondes sociaux oubliés ou dévalorisés, ainsi que le fait de mettre en lumière les mécanismes de domination de ces populations, mais aussi leur richesse et leur singularité, représenteraient selon l’auteur d’autres aspects partagés entre l’anthropologie et les théories du care.
D’autres auteurs interrogent plus spécifiquement la dimension méthodologique et ils notent que le care renvoie par essence à des pratiques et à des modes de faire plutôt qu’à des systèmes de cognition, à du non verbal plutôt qu’à du verbal et qu’ainsi les méthodes visuelles (photos, dessins) peuvent plus facilement saisir ce care en action (Mol, Moser & Pols 2010). Par exemple, des travaux centrés sur les problématiques de la vieillesse mettent en avant la place des démarches visuelles comme des pratiques de care, utilisées sur les terrains de recherche auprès des personnes âgées. Dans une étude sur la démence, Barbara Pieta (2021) se demande dans quelles conditions regarder (looking at) c’est soigner (looking after), et comment filmer devient un acte de care. Ingunn Moser (2010) analyse quant à lui les pratiques des infirmières dans le soin à domicile et s’appuie sur des captations vidéo regardées avec ces personnes dans un dispositif de supervision pour améliorer leurs pratiques de care. Dans un champ thématique différent, nous avons mis en lumière la place des outils visuels, notamment la photographie et la caméra embarquée dans la construction d’un espace de réflexivité avec des résidents intéressés à prendre soin de leur ville et de leurs mémoires, dans un contexte de politiques de démolitions et de reconstructions urbaines (Botea 2021).
À la suite de ces différents travaux, nous considérerons ces outils visuels, et plus largement le dispositif multimodal au-delà de leur fonction documentaire et épistémique, pour les interroger comme de possibles leviers de traduction et de médiation entre différentes catégories d’acteurs, voire dans leur potentiel à soutenir une démarche de care, compris comme un système d’action et politique pour « réparer le monde » (Fischer & Tronto 1991).
L’apport de l’« anthropologie multimodale » est reconnu notamment par le déplacement épistémologique qu’il introduit avec une multiplication des supports d’écriture au-delà du texte et par leur traitement conjoint dans l’enquête, facilitant ainsi une coproduction du savoir avec nos interlocuteurs et reconfigurant le mode de réaliser la recherche et sa diffusion (Westmoreland 2022). Dans cette perspective, notre dispositif (vidéo embarquée, captations sonores, photographie, dessins d’enfants, bande dessinée et ateliers publics) s’inscrit dans une éthique de la collaboration attentive aux médiations techniques de l’enquête, aux écarts que ces outils peuvent entraîner, ainsi qu’à « l’après-vie » des productions (circulation, accès), dimensions désormais centrales de la méthode (Collins & Durington 2024). L’approche féministe et décoloniale de la multimodalité souligne son ancrage relationnel et incarné, attentif aux conditions matérielles et sensibles de la production du savoir (Nesvaderani 2024). Appliquée à la cantine scolaire, la multimodalité ne vaut donc pas seulement comme protocole de documentation : elle opère comme levier de traduction et de médiation entre enfants, personnels et chercheurs, et ouvre une réflexivité située sur le care en acte. La vidéo embarquée sera l’outil méthodologique sur lequel nous reviendrons le plus souvent dans cet article, toutefois les autres méthodes viendront appuyer l’argumentation.
L’article est structuré en quatre parties. Après une présentation de notre dispositif méthodologique, nous restituerons quelques données de recherche portant sur des situations de vulnérabilité et de mise à l’épreuve du corps des enfants et du personnel lors du temps de cantine. Enfin, dans les deux dernières parties, nous interrogerons l’apport spécifique de la vidéo embarquée et plus largement du dispositif anthropologique multimodal à une démarche de care.
Un dispositif méthodologique de recherche multimodal
Cet article s’appuie sur les résultats d’une enquête de terrain anthropologique réalisée entre septembre 2022 et juillet 2024 dans quatre écoles d’enseignement primaire (maternelles et élémentaires), publiques et privées en région lyonnaise et parisienne [1]. Nous considérerons ici le cas d’une seule cantine scolaire, celle d’un établissement privé sous contrat [2] situé dans la banlieue sud-est de Lyon, dans une commune fortement urbanisée et paupérisée. La cantine de cette école assure chaque midi 160 couverts sans disposer de cuisine propre. Elle s’appuie sur un système de redistribution de la nourriture depuis une cuisine centrale, laquelle prépare environ 2 500 plats par jour distribués dans plusieurs écoles.
Notre pratique d’immersion ethnographique (d’octobre 2022 à juillet 2024) a démarré par des observations, des entretiens et des prises de photographies, afin de saisir les différents espaces et ambiances visuelles de la cantine (des plats, des présentoirs, la qualité et la densité des espaces, etc.).
Nous avons également effectué des captations de sons (en mesurant le nombre de décibels) pour pouvoir caractériser les environnements sonores à la cantine.
Les observations, augmentées par la vidéo, ont tenté de saisir le processus du repas à la cantine depuis le départ en groupe de la récréation, la queue dans les couloirs, suivant ensuite les différentes étapes dans le service du repas jusqu’au retour dans la cour de récréation. Les observations ont porté sur les pratiques à la cantine de l’ensemble des enfants du cycle maternel et primaire, sur des entretiens et sur des dessins d’enfants de 7 à 11 ans (classes de CE1 à CM2). Nous avons effectué cette immersion pendant un an et demi les vendredis, et quelquefois un autre jour de la semaine.
Nous avons prolongé ces temps d’enquête par des observations à domicile lors des repas familiaux, selon l’hypothèse du rôle joué par la famille (en tant qu’acteur en « off ») dans le rapport des enfants à l’alimentation à la cantine.
Des entretiens semi-directifs individuels et collectifs ont été réalisés avec différents acteurs concernés par ce lieu : enfants, parents, personnels encadrants – surveillants, Atsem (agent territorial spécialisé des écoles maternelles), direction –, personnel d’une entreprise prestataire (responsables et employés présents à la cantine), et dans d’autres écoles de notre échantillon avec des élus en charge des affaires scolaires et avec des responsables de la Caisse des écoles.
Afin de porter un regard plus détaillé sur le rapport des enfants à la nourriture et sur les environnements relationnels et matériels de la cantine, et pour saisir ces univers en action et dans la diversité des situations, nous avons aussi réalisé des captations vidéo. Nous avons utilisé une caméra embarquée de petites dimensions (GoPro 6,2 cm x 4,5 cm, 116 g). Portée au niveau de la tête par les enfants, elle a permis de saisir de très près leur environnement et les pratiques qui s’y déroulaient pendant les différentes séquences du temps de la cantine. Pour les adultes, il nous semblait plus important de disposer la caméra portable au niveau de la poitrine d’une part pour réduire l’écart de hauteur avec l’univers des enfants et d’autre part pour mieux saisir le rythme des corps et des mouvements. La disposition de la petite caméra sur la tête des enfants a été justifiée par le fait de ne pas les encombrer pendant les repas. Une dizaine d’enfants filles et garçons en âge de 9-10 ans (CM1) ont été impliqués pour porter la caméra au réfectoire dans la file d’attente, lors du repas, pendant qu’ils débarrassaient leurs assiettes, et durant la récréation qui suit la cantine. Nous avons été très attentifs à ce qu’ils ne se sentent pas encombrés par l’objet, et aux changements éventuels produits par cet objet sur leur pratique. Nous avons quelquefois utilisé une autre caméra GoPro disposée sur le présentoir de la cantine (où la nourriture était exposée et servie) ou une petite caméra sur pied dans un angle du réfectoire.
Un film de 18 minutes a été réalisé et utilisé pour la restitution de la recherche aux différents acteurs impliqués dans le temps de cantine. Il n’a pas été destiné à d’autres publics ni diffusé ailleurs, notamment à cause de certaines tensions qu’il a engendrées (nous y reviendrons dans la dernière partie).
La caméra embarquée et les autres outils audiovisuels ont été utilisés après avoir expliqué aux enfants et au personnel notre démarche, nos intentions et l’ensemble des outils, et après avoir eu leur accord. Nous avons aussi obtenu les autorisations écrites des droits à l’image et à la voix à la fois du personnel et des parents (mais certains l’ont refusé).
En plus de ces outils, nous avons aussi réalisé des croquis pour saisir des postures, des gestes et autres expressions corporelles, ainsi qu’une bande dessinée pour restituer de manière plus accessible notre recherche aux acteurs de la cantine et engager un dialogue avec eux lors des ateliers de restitution. En outre, les enfants ont été invités à réaliser des dessins (réalisés en classe, en leur donnant comme consigne de représenter ce que signifie pour eux la cantine : « À quoi pensez-vous lorsqu’on dit le mot cantine ? »).
Cette pluralité des méthodes n’a pas été un objectif premier de l’enquête, car elle est advenue par une démarche inductive, en observant et en prolongeant les limites de chaque outil sur le terrain, et du fait qu’il s’agissait en partie d’une enquête collective avec une équipe d’étudiants.
La dimension d’anthropologie partagée, par la présentation à nos interlocuteurs de nos différentes productions collectives (en incluant ici les leurs), nous a paru centrale depuis le début de la recherche, selon une éthique de réciprocité de la démarche. Toutefois, elle s’est révélée encore plus importante au fur et à mesure que la recherche avançait, par les enjeux de médiation et autour du care.
Saisir les mises à l’épreuve du corps à la cantine
Les captations sonores et la méthodologie visuelle, notamment la caméra embarquée, nous ont tout d’abord permis de recueillir un ensemble de données de façon très précise sur les relations et pratiques de nos interlocuteurs, sur l’environnement matériel et sur les ambiances, qui auraient été plus difficilement obtenues par les méthodes classiques de l’enquête de terrain. Comme nous le verrons par la suite, nous avons par exemple pu observer les expériences corporelles de nos interlocuteurs, les rythmes de leurs gestes et déplacements, ainsi que les situations et environnements dans lesquels ces expériences ont été éprouvées. La dimension du corps est centrale dans le care, comme interface et expression de notre relation à l’environnement. L’usage des outils embarqués s’inscrit dans un courant récent « d’écologisation des approches en sciences humaines et sociales » (Boukala & Cerclet 2020 : 11) qui accorde un intérêt grandissant à la perspective corporelle d’individus engagés dans un environnement. Ces méthodes ont l’avantage de permettre la saisie des flux de l’action, autrement dit de saisir les corps en relation et en mouvement pendant le déroulement des pratiques (Boukala & Cerclet 2020), et de percevoir « la simultanéité et la synchronicité des interactions » (Cowan 2014) en considérant jusqu’aux plus petits détails. C’est dans ce sens que ces outils permettent de capter des aspects peu perceptibles par les enquêtés eux-mêmes et plus difficilement objectivables par les méthodes classiques de l’enquête de terrain.
Par ailleurs, dans les approches qui utilisent les captations embarquées, le corps n’est pas seulement un objet d’analyse, il devient le média à partir duquel la captation se produit et à partir duquel se construit le mode de connaissance. Ce choix méthodologique de considérer le corps dans une posture perceptive et phénoménologique est précieux dans une approche du care car il permet de saisir avec acuité le vécu des personnes.
Sur notre terrain, l’utilisation de la caméra à la cantine nous a permis, par exemple, de saisir sous de multiples angles les mises à l’épreuve du corps dans ce temps particulier de la journée, tout d’abord à l’échelle des enfants, mais aussi du personnel.
Ce dispositif, doublé d’une mini-caméra fixe (posée sur le présentoir de la cantine avec la nourriture ou en biais pour saisir la file d’attente), a permis de capter un ensemble de mimiques, de gestes et d’émotions des enfants à la découverte du repas du jour et tout au long d’étapes différentes : à la vue du contenu de l’assiette, au moment où ils la portent jusqu’à leur place, durant le repas puis au moment de débarrasser leur plateau. Elle nous a permis aussi de regarder l’émergence d’une parole ou d’une mimique exprimant le dégoût ou l’envie pour un plat dans le flux des conversations et des mouvements du corps, comme résultat d’une écologie des relations et du rapport à l’environnement, par l’influence des pairs et par des actes d’imitation des enfants entre eux. Pouvoir revoir à répétition les images captées nous a permis de saisir ces processus par un ensemble de dimensions qui interviennent dans le flux d’une situation : contenu des paroles, gestes, mimiques, proxémie, motricité relationnelle. L’annonce d’un plat peu avenant ce jour-là se diffuse depuis les premiers enfants qui font la queue au présentoir jusqu’à ceux du prochain service, par des paroles, des expressions du visage et des gestes répétés et imités entre eux, qui suggèrent la réticence ou le refus du plat. Grâce à cet outil embarqué, qui permet une immersion non intrusive du chercheur dans l’univers des enfants, tant dans les moments de queue devant le présentoir que lors des dynamiques relationnelles à table, nous avons saisi comment se construisent cette perception sensorielle et cette parole autour du rapport à l’alimentation : par exemple comment s’affirmer devant les pairs en tenant un discours à contre-courant – les « légumes, c’est bon » –, la scène conversationnelle et les relations (y compris de pouvoir) que de tels gestes et paroles font émerger au sein du groupe, ou le rapport à la norme véhiculée par le monde des adultes des enfants autour du « bien manger ».
Grâce à la caméra embarquée, mais aussi aux dessins, nous avons pu remarquer les réactions des enfants à des repas qui, bien que répondant aux critères d’une alimentation équilibrée et à des normes nutritionnelles, s’éloignent souvent de leurs désirs et de leurs préférences gustatives, allant parfois jusqu’à leur provoquer du dégoût.
De nombreux enfants vivent avec cette tension interne entre leurs désirs alimentaires (très éloignés de ce qu’ils retrouvent dans leur assiette) et leur sentiment de culpabilité de ne pas « bien manger » ou de contribuer au gaspillage, ce qui ressort des situations captées par les vidéos au moment où les enfants vident les assiettes, ou à travers leurs dessins.
À propos des discours normatifs sur l’alimentation, les enfants ne sont cependant pas de simples récepteurs passifs. Ils peuvent négocier les normes et les règles imposées ou les contester et ils construisent des espaces de résistance et de réappropriation de leurs pratiques alimentaires. Le corps est un lieu d’expression et de résistance et les enfants développent souvent des stratégies pour contourner les règles imposées : par exemple, comme nous l’avons montré, quelques enfants goûtent en premier les plats et informent les autres afin de savoir quels éléments du repas ils doivent éviter de manger, négocient les quantités, développent une relation ludique avec la nourriture (Comoretto 2014) ou manifestent des plaintes somatiques : nausée, « mal au ventre », jusqu’au vomissement.
En plus de ce rapport à la nourriture, une autre dimension qui illustre cette expérience de mise à l’épreuve du corps pendant le temps de cantine concerne les ambiances sonores. Leur caractère problématique est le résultat d’agencements matériels et sociaux, comme le regroupement de plusieurs services de cantine ou groupes d’enfants, sur un temps court sans infrastructures adéquates pour séparer les espaces, comme c’est le cas dans la majorité des écoles. Nous avons cherché à documenter les ambiances acoustiques à travers des enregistrements et en mesurant les décibels avec un sonomètre. Ces données révèlent non seulement une forte densité sonore de l’espace (bruit moyen 74 dB, souvent supérieur à 80 dB, seuil considéré par l’OMS comme potentiellement nocif), mais aussi les micro-interactions qu’elle perturbe : la communication hachée entre adultes et enfants, la fatigue vocale du personnel, ou encore les signes corporels de saturation sensorielle observés chez les plus jeunes (mains sur les oreilles, immobilité, regard vide).
Des images captées montrent une communication difficile, notamment entre les enfants et le personnel, à cause du bruit : une Atsem s’adresse à un enfant de petite section presque en criant (« Qu’est-ce que tu as dit ? Je n’ai pas entendu ce que tu voulais ? Tu as dit que tu avais besoin de quoi ? »). Nous avons noté des altérations de la voix de ce professionnel perceptibles après les répétitions de cette question posée au même enfant, puis à d’autres. Des éléments d’observation fine, comme cette voix qui se transforme au fur et à mesure de paroles répétées, ont été saisis après avoir visionné les enregistrements vidéo, mais pas durant nos observations. Ces captations vidéo nous ont ainsi permis de revenir sur certains éléments observés sur place, ou de noter de nombreux détails qui nous avaient échappé.
Dans cette perspective, la qualité acoustique devient un indicateur de vulnérabilité partagée, une affordance du care qui montre la fragilité des conditions relationnelles et matérielles de la cantine. Les captations sonores, croisées avec les images de la caméra embarquée, ouvrent ainsi une voie heuristique vers une ethnographie sonore du care dans les lieux ordinaires de la vie scolaire.
Les dessins des enfants nous ont permis de saisir l’intensité de cette perception négative de la cantine, une perception sensorielle, par ailleurs, difficilement exprimable par la parole, si ce n’est par des formules répétitives qui peuvent paraître simplistes au monde des adultes (« la cantine, ce n’est pas bon »), qui finissent par ne plus être prises au sérieux par eux. La plupart des dessins (60 %) réalisés par les élèves de CM1 et CM2 comportent ouvertement des représentations exprimant une perception négative de la cantine et montrent des ressentis de vulnérabilité centrés sur la question du corps (dégoût, nuisances sonores), comme nous l’avons vu précédemment.
Un autre élément qui a attiré notre attention était le rythme rapide du déroulement des différentes séquences du service de la cantine et l’intériorisation par les enfants d’une temporalité de l’urgence. Dans les écoles de notre terrain, la pause méridienne de la cantine semblait être moins un temps relationnel, de présence à l’autre et d’apprentissage d’une relation (aux pairs, aux adultes, au vivant), qu’un temps vécu par les enfants comme une tâche à accomplir avec précipitation. Alors que les enfants doivent se presser pour manger, se presser pour sortir en récréation, ils sont en revanche contraints de patienter longtemps dans la file d’attente avant d’accéder au repas, puis pour avoir l’autorisation de débarrasser et enfin pour obtenir la permission d’aller dans la cour. L’ensemble de ces contraintes et paradoxes provoque des incompréhensions de leur part, des tensions et parfois un sentiment d’injustice et de manque d’autonomie.
La mise à l’épreuve du corps des acteurs à la cantine ne se limite pas aux enfants, il se traduit aussi par des difficultés exprimées par les adultes. Pour le personnel dédié aux élèves de maternelle, ce temps de la cantine est vécu comme la séquence la plus difficile de la journée. Ce rythme trop rapide laisse peu de place à une relation de care (écoute, attention, patience) et transforme parfois ce moment en un temps de gestion efficace d’une prestation alimentaire. Les images de nos captations vidéo (par une caméra placée au niveau de la poitrine des personnes) nous ont permis d’observer le rythme accéléré des tâches et des mouvements exécutés par le personnel d’encadrement au moment de servir les plats, par exemple pour les services de maternelle, avec une propension à des maladresses motrices (troubles de la coordination avec des chocs répétés et des pertes d’équilibre). Il faut rappeler l’organisation complexe du repas à la cantine, avec 160 élèves à servir en moins de deux heures dans un espace restreint.
D’autres images saisissantes montrent certains gestes et postures du personnel responsable de la cuisine (les « dames de la cantine »), une information qui, corroborée avec celle des entretiens avec ces personnes, met en avant l’état douloureux des corps, en particulier des épaules et du dos. Il s’agit de troubles musculosquelettiques générés par les tâches quotidiennes, entre autres par le fait de soulever des poubelles fortement alourdies par la grosse quantité de nourriture jetée ou par le nombre important de chaises soulevées puis reposées pour le nettoyage. Ces troubles sont aussi générés par le fait de se pencher continuellement vers un mobilier de cantine (tables et chaises) dont l’ergonomie n’est pas adaptée au corps de l’adulte, puisque destiné à des enfants de 3 à 5 ans.
Ces corps des employés de l’entreprise prestataire qui semblent se fragiliser dans ces tâches sont, en milieu urbain, en très grande majorité, ceux de personnes appartenant à des classes sociales précarisées, notamment issues d’un parcours migratoire et provenant principalement de sociétés d’Afrique.
L’ensemble des situations que nous avons présentées ont révélé les mises à l’épreuve du corps des enfants et du personnel dans différents moments du temps de la cantine, des aspects parfois peu verbalisés, voire peu conscientisés, que nous avons pu saisir par les outils visuels. C’est la force de ces derniers pour saisir les aspects du care, à la différence d’autres méthodes qui cherchent à susciter la parole des personnes, comme l’ont montré d’autres auteurs : « Stressing the verbal too much missed out on the large non-verbal component of what is specific to care practices » (Mol, Moser & Pols 2010 : 10). Cependant, comme nous l’avons vu, le potentiel de l’approche anthropologique pour saisir les nombreuses facettes du care (en lien avec la nourriture, l’organisation de l’espace, relationnel) repose sur une complémentarité entre les multiples supports du son, de l’image et de la parole, sans compter l’immersion longue qui les a rendus possibles.
La caméra embarquée : approche déverticalisée dans l’enquête de terrain avec les enfants
Au-delà de l’acuité du regard fournie par la vidéo embarquée pour étudier le quotidien d’une cantine, le choix de cet outil, et plus largement celui des méthodes visuelles, doit être considéré pour son apport spécifique à la relation d’enquête (aux relations envers nos interlocuteurs), ainsi que, comme nous le verrons dans la dernière partie, pour le potentiel de transformation et les dynamiques sociales induites par la recherche.
De nombreux auteurs mentionnent les limites des méthodes classiques de recueil des données (observation, entretien, photographie) dans l’enquête menée avec des enfants, limites liées notamment à la relation d’enquête. Isabelle Danic, Julie Delalande et Patrick Rayou (2006), entre autres, ont noté que les techniques d’entretien et d’observation directe peuvent produire des asymétries de pouvoir. Pour dépasser cet écueil, de nombreux chercheurs ont fait appel à des méthodes visuelles (photographies, dessins, vidéos) ou ludiques (jeu, marionnette, théâtre, parcours) [3]. Certains travaux ont utilisé des dispositifs plus complexes réunissant plusieurs méthodes dans l’enquête de terrain, formalisée dans une « approche mosaïque » (Clark 2005).
L’utilisation de certaines méthodes visuelles a aussi été pour nous une manière de faire face aux défis empathiques et éthiques de l’enquête de terrain avec les enfants. Le dessin a été un bon outil pour dépasser le régime d’enquête par la parole, non seulement pour saisir les dimensions corporelle et émotionnelle des pratiques des enfants, mais aussi pour sortir d’un rapport verticalisé et hégémonique de la parole (qui est davantage un « capital » de l’adulte). Le dessin a par ailleurs été une méthode très utilisée dans la recherche avec les enfants, et quelques auteurs le mentionnent aussi dans leurs recherches sur les cantines scolaires en Hongrie (Báti 2024) ou sur la question des repas apportés à l’école (lunch boxes) en Grande-Bretagne (Dryden et al. 2009).
Quant à la caméra embarquée, au-delà de la richesse des informations de terrain obtenues par cet outil, elle induit des modes particuliers d’engagement du chercheur avec les sujets d’enquête par une attention spécifique à la relation avec eux et une posture relationnelle de care. L’usage de la caméra, portée par nos interlocuteurs, nous a tout d’abord permis d’éviter ou de réduire la position traditionnelle d’« autorité » du chercheur, qui est celui qui habituellement regarde, filme et montre à la place des « autres » leur réalité. Les enfants ont été considérés comme des acteurs sociaux à part entière et des co-participants à l’enquête, plutôt que comme de simples « informateurs » ou « sujets », comme le proposaient aussi Pia Christensen et Alan Prout (2002) lorsqu’ils évoquaient une démarche de « symétrie éthique » dans la recherche avec les enfants. Comme ces deux auteurs le montrent, plutôt que de voir les enfants comme des sujets vulnérables nécessitant une protection particulière
[4], cet outil leur donne un rôle de participants, renforçant leur capacitation à s’exprimer afin de « montrer » aux autres leur environnement quotidien, leurs opinions sur celui-ci, alors que nous avons remarqué qu’habituellement ils n’osent pas prendre la parole pour affirmer leurs besoins ou ressentis auprès du personnel encadrant. Cet outil a impulsé cette ouverture et créé un espace d’expression et de médiation entre les enfants, le personnel et l’équipe de recherche.
La caméra embarquée utilisée avec les enfants a permis aussi d’explorer le monde à leur hauteur, dans une démarche déverticalisée plus attentive à leurs perceptions. Cette façon de filmer implique en quelque sorte une démarche inversée et de réciprocité, l’anthropologue (ou d’autres adultes) étant elle-même ou lui-même pris dans le champ de la caméra portée par l’enfant.
Cet outil a aussi l’avantage d’être finalement assez peu intrusif par rapport à d’autres types de caméra. Des auteurs comme Tanya Richardson (2023) ont montré que cette méthode permet au chercheur de moins perturber les pratiques des enfants par son dispositif de recherche, et cela notamment lorsque le terrain est en plein air ou en dehors de la salle de classe. Nous pouvons noter qu’elle a même facilité en quelque sorte l’enquête en lui apportant un caractère ludique apprécié par les enfants. Lorsque, dans notre enquête, nous cherchions des enfants pour porter la caméra, ils étaient très nombreux spontanément à vouloir le faire, alors que les entretiens étaient reçus avec beaucoup plus de réticence et engendraient parfois une certaine tension ou stress chez quelques enfants alors même qu’ils insistaient pour y participer. Ce constat nous a d’ailleurs amenés à arrêter les entretiens semi-directifs et à privilégier les discussions informelles collectives (y compris enregistrées) et les méthodes visuelles.
La démocratisation de l’usage des outils numériques, y compris parmi les publics les plus jeunes, fait que les enfants sont plus habitués à ces outils très populaires. Dans notre cas, nous avons constaté que cet outil qui fait effraction dans leur intimité est accepté très facilement. Il est tout sauf invisible, et utilisé à bon escient, « détourné » en instrument ludique, pour en faire un outil de communication avec les autres pour attirer l’attention sur des aspects qui provoquent leur curiosité ou des affects positifs ou négatifs.
Malgré les différents atouts de la caméra embarquée, elle comporte aussi des limites, notamment des effets difficiles à contrôler. L’attractivité de la caméra, le fait d’avoir trop de volontaires parmi les enfants, nous a obligées de faire des sélections et celles-ci ont pu entraîner certaines frustrations et inégalités ressenties par les élèves, même en opérant un tirage au sort. En outre, la complexité logistique et éthique que nécessite l’usage de cette méthode audiovisuelle notamment par le questionnement du consentement (Richardson 2023) constitue la limite la plus importante. Certains parents n’ont pas donné le consentement pour filmer leurs enfants, ce qui nous a obligées d’opérer certains regroupements dans l’espace, et indirectement certaines séparations entre élèves, et cela n’a pas été forcément apprécié par eux. Par ailleurs, certains élèves voulaient justement participer à l’enquête et se sont sentis finalement exclus de ce dispositif. Aussi, ont-ils éprouvé du ressentiment à l’égard de leurs parents de ne pas avoir donné leur accord. En outre, les déplacements très spontanés des enfants dans le réfectoire, y compris ceux qui ne pouvaient pas être filmés, rendaient toujours difficile la gestion de l’espace filmé. Nous avons ainsi cherché constamment à réajuster le dispositif pour atténuer ces différentes contraintes, en accord avec le personnel encadrant et la direction de l’école [5].
Enfin, l’atout de la caméra embarquée pour recueillir des données de recherche « à la première personne », pour capter « a child’s eye view » (Lloyd, Gray & Truong 2018 ; Burris 2017 ; Richardson 2023) doit être relativisé, car l’image captée par la caméra est toujours de nature relationnelle et plus largement écologique. Le résultat de cette perception captée par l’enfant par l’outil de la vidéo reste une médiation, elle ne relève pas seulement de la perception de la personne qui regarde, mais aussi d’un groupe ou d’une société dans lesquels la personne se socialise et qui impacte le processus d’attention sensorielle. Enfin, cette perception peut aussi être influencée par les conditions de l’enquête, les ambiances, la présence du chercheur, les qualités techniques du matériel, etc. (Rix & Biache 2004 ; Grimaud 2014 ; Botea 2021). Mais cela est aussi le cas pour d’autres méthodes utilisées dans l’enquête de terrain.
Restitution, réflexivité et care dans le dispositif anthropologique
Comment le film allait-il être reçu par les acteurs de la cantine ? (…) On a senti un courant traverser la salle lors d’une séquence où on voit une enfant s’écrier face caméra : « La cantine, c’est dégueu… Si vous avez des enfants, ne les inscrivez pas [dans cette école] ! ». Le directeur de l’entreprise prestataire a secoué nerveusement son crayon, le responsable de la structure gestionnaire du groupe scolaire s’est agité sur sa chaise, deux enseignantes ont échangé un regard inquiet, alors que la représentante de l’association des parents a affiché un large sourire (notes de terrain, 13 juin 2023).
Cette partie porte sur la place du dispositif multimodal dans la restitution de la recherche auprès de nos interlocuteurs par deux ateliers [6] réalisés d’une part avec le personnel encadrant, les responsables des écoles et de l’entreprise prestataire, et d’autre part avec les enfants.
La restitution avec le personnel de l’école et le responsable de l’entreprise agroalimentaire ne s’est pas passée sans susciter certaines tensions. Elle a pris la forme d’un « événement », produisant une rupture dans l’ordre existant à la fois pour le déroulement de l’enquête et pour l’organisation du temps de cantine. Cette restitution a donné à voir en condensé les dysfonctionnements de la cantine et les tensions qui en résultaient entre d’une part, l’école et l’association des parents d’élèves, et d’autre part, le prestataire. Dans nos entretiens, la direction de l’école, ainsi que les parents, évoquent souvent les difficultés des enfants à la cantine, des mécontentements concernant la composition des menus et la qualité des plats ou des ingrédients, ainsi que les quantités insuffisantes de nourriture, surtout lorsque le repas est apprécié. La question des quantités insuffisantes et de la qualité des plats est régulièrement évoquée aussi par les enfants. Certains parents ont témoigné que leurs enfants revenaient de l’école « le ventre vide » ou « affamés » et qu’ils réclamaient un repas complet à l’heure du goûter, ce qui troublait ensuite les habitudes alimentaires pour le dîner. Par rapport à la question des quantités, nous avons pu la mettre en lien avec le discours sur le « gaspillage » tenu par l’entreprise prestataire. Celle-ci focalise sa communication sur la lutte contre le gaspillage alimentaire, mais, dans le contexte plus général de la crise économique, la réduction des quantités servies aux enfants semble être davantage une stratégie de l’entreprise pour préserver ses marges de rentabilité sous couvert d’un discours écologique.
La présentation publique des résultats de l’enquête dans cet établissement a mis en lumière, comme sur un écran de projection, au sens propre et figuré, les expériences et la participation de chaque acteur – enfants, parents, personnel encadrant, entreprise – à ces situations compliquées de la cantine.
Cette restitution a permis un temps de réflexivité et de sensibilisation à une dimension de vigilance et de care engagée autour de l’acte alimentaire. Le fait de visionner les vidéos avec les enfants et avec le personnel a marqué un temps collectif fort, de valorisation et de reconnaissance entre pairs, ainsi que de réflexion sur les questions d’alimentation et relationnelles. Une bande dessinée réalisée par deux étudiantes de l’équipe a été proposée lors de la restitution avec les enfants (en classe, en présence de la maîtresse) afin d’ouvrir un espace de réflexion autour du statut de la parole des enfants à la cantine. La BD met en lumière un des résultats de notre enquête, à savoir la position de vulnérabilité des enfants dans les interactions verbales avec les adultes, tout en esquissant les conditions d’une possible émancipation par la prise de parole, par la création d’un espace leur permettant de ne pas taire les expériences vécues à la cantine.
Une situation qui illustre le statut fragile de la parole des enfants par rapport à celle des adultes porte sur un événement survenu au printemps 2023, lorsqu’un plat de viande s’est avéré « pas mangeable », comme l’ont confirmé des parents en visite à l’école dans le cadre de leur fonction associative. Face au constat des enfants qu’il y avait un problème avec la viande, les surveillants – qui n’avaient pas goûté les plats – ont répondu : « Arrêtez de faire du cinéma et finissez vos assiettes ! ». Le constat qui s’est rapidement imposé ce jour-là, est qu’une dizaine d’enfants ont été pris de vomissements, sans que l’on puisse véritablement déterminer, qui de la viande, du stress généré par l’anxiété de la situation, ou même un virus passager, était en cause. À cela se sont ajoutés certainement d’autres éléments qui alourdissaient le quotidien des enfants à la cantine, comme les tensions fortes entre le personnel de l’école et de l’entreprise, engendrées par des problèmes mentionnés. Il faut noter que les employées de l’entreprise, « les dames de la cantine », sont souvent le réceptacle du mécontentement exprimé envers l’entreprise par les autres catégories du personnel (de surveillance ou éducatif). Ces personnes sont régulièrement mises dans des situations paradoxales, par exemple celle de « compter un nombre égal de raviolis à distribuer dans les 160 plats » selon l’une d’entre elles ; et elles passent leur temps à bricoler continuellement des solutions pour faire face aux stratégies de rentabilité mises en place par leur employeur.
Comme nous venons de le voir dans cette partie, la caméra embarquée et les autres méthodes visuelles, au-delà de la fonction de recueil, d’illustration et d’argumentation des données de recherche, ou d’un apport spécifique dans la relation d’enquête, ont pu être utilisées aussi comme support de restitution pour engager un échange avec nos interlocuteurs. Cette réciprocité dans le processus de recherche, par une volonté de rester attentif à la relation avec les personnes et à la connaissance résultant de l’enquête, nous semble se rapprocher d’une éthique de care de la recherche. Elle prend ses distances avec une approche dite « extractive », souvent critiquée en anthropologie, selon laquelle le chercheur transformerait des expériences en données de recherche qui ne serviraient qu’à ses propres besoins et à son milieu académique.
Dans des travaux précédents, nous avons mis en avant le potentiel de la caméra embarquée en tant qu’outil d’anthropologie partagée pour construire des espaces de réflexivité avec nos interlocuteurs (Botea 2021). Shanti Sumartojo et Sarah Pink (2017) ont montré aussi que ce type de caméra n’était pas seulement un outil d’observation ou un moyen pour « enregistrer », de manière objective, quelque chose qui existait déjà. Les deux chercheuses l’ont utilisé plutôt dans une visée d’« ethnographique empathique » avec les participants à l’enquête et comme des « traces » audiovisuelles pour en faire des supports de discussion et de connaissances partagées.
Le care n’est pas seulement un système de représentation ou relationnel, mais aussi une forme d’action, et l’événement de la restitution avec les acteurs de la cantine a entraîné quelques changements ponctuels, rapidement visibles après notre intervention. Ces changements sont à mettre en lien avec le fait que la restitution a provoqué un certain inconfort et un discours défensif de la part des acteurs responsables. Nous avons d’ailleurs noté que, suite à cette restitution, l’anthropologue et son équipe sont devenus des acteurs gênants, d’une part pour l’entreprise - dont les gérants n’ont plus souhaité s’entretenir avec nous -, et d’autre part pour la direction de l’école et du groupe scolaire plus largement, par crainte que la publicisation des données de la recherche ne déclenche un scandale auprès des parents ou ne nuise à l’image de ces établissements. Cependant, cette réserve exprimée à notre égard lors de la restitution ne peut pas être sans lien avec d’autres effets que nous avons notés. Tout d’abord, une partie du personnel de l’entreprise prestataire (y compris le gérant) a été remplacée et une « commission des menus » a été constituée. Cette commission mixte composée par des représentants du personnel de l’entreprise, des parents, du personnel éducatif, des enfants est censée réfléchir à la composition des menus, dans un rééquilibrage des rapports de force et pour une diversité de paroles et des besoins. Un autre changement suivant la restitution a été la réorganisation de la cantine sur trois services de repas au lieu de deux afin d’améliorer les ambiances sonores, avec une séparation entre les maternelles et les classes d’élémentaires, les enfants les plus petits étant encore plus fortement impactés par les nuisances sonores et l’agitation générale.
Par rapport à ces différents changements qui ont eu lieu jusqu’à présent, il nous semble évident que la force des images et leur publicisation ont impulsé ou accéléré ces transformations. Alors qu’au préalable nous n’avions pas pensé utiliser l’image pour entrer dans cette arène des rapports de force et de négociation, les méthodes audiovisuelles ont entraîné finalement des effets dans ce sens. Une autre illustration de l’impact de notre recherche par la dimension visuelle porte sur l’usage de la photographie au moment de la restitution. Nous avons réalisé un recueil sur une semaine complète de photos des assiettes consommées tous les jours à la cantine par les 160 enfants concernés de cette école. Les assiettes ont été photographiées au début et en fin de repas afin d’avoir une information plus systémique entre autres sur le gaspillage. Nous avons constaté que lors de la restitution, les photos des plats ont fortement impacté le public sur un plan sensoriel, par exemple par l’aspect visuel très peu appétissant de certains ou par les images d’assiettes restées presque pleines en fin de repas. De la même manière, dans le montage vidéo que les étudiants de notre équipe ont réalisé et présenté lors de la restitution, la séquence où les enfants vident dans les poubelles ces assiettes souvent assez pleines, ainsi que les images avec les gros sacs-poubelles soulevés par les « dames de la cantine », n’ont pas laissé indifférent le public. L’approche esthétique, avec une focale sur la sensorialité et sur les détails des expériences corporelles, semble avoir contribué à une sensibilisation au sujet de ces situations de vulnérabilité. Le support audiovisuel a permis de transmettre sous un mode empathique ces données de recherche, devenues lors de cette restitution des contre-arguments (et des contre-pouvoirs) à la rhétorique des responsables de l’entreprise prestataire et de la structure gestionnaire de l’école [7], lesquels mettent en avant la qualité du service de la cantine fourni aux enfants.
Conclusion
Nous avons présenté ici quelques dimensions qui mettent en avant les potentialités des outils visuels et de la démarche multimodale dans le sens d’une éthique et d’une démarche de care dans la recherche auprès des enfants. La caméra embarquée laisse la possibilité d’une approche déverticalisée, non autoritaire et à la hauteur des enfants, et moins intrusive lorsqu’elle est accompagnée par une démarche d’immersion de longue durée et ludique. Ce dispositif multimodal a permis de saisir des situations de vulnérabilité des corps (des enfants, du personnel) lors de ces temps scolaires. En effet, dans le contexte de la restauration scolaire marqué par des rapports de pouvoir et des tensions entre les logiques de rentabilité de l’industrie agroalimentaire et les enjeux de santé des bénéficiaires, des situations de vulnérabilité surviennent, vécues par les enfants, mais aussi par le personnel, par les parents, voire par l’anthropologue. En tant que système d’action et politique, le care pose la question des capacités d’action et du potentiel de transformation et de « réparer le monde » et interroge la pertinence et le potentiel ici des dispositifs de recherche. Alors que l’expertise des chercheurs en sciences sociales est convoquée dans le cadre de la redéfinition des politiques publiques et peut amener à des changements sur le terrain à plus ou moins long terme, la démarche anthropologique ayant recours aux méthodes audiovisuelles pourrait, dans une certaine mesure, impulser des changements plus rapides et plus à la hauteur des acteurs locaux. Par leur potentiel de partage du sensible, en créant une « expérience sensorielle partageable » (Pink 2007 : 244) et une « proximité transférable » (Jhala 2007 : 178), ces méthodes peuvent donner plus de force pour faire entendre des voix souvent inaudibles, pour modifier ponctuellement des rapports de force et pour réintroduire des temps relationnels où tous les acteurs se sentent concernés par les fragilités des conditions d’existence d’une même communauté de vivants.






