J’appartiens à un pays vertigineux où la loterie est une part essentielle du réel. (Borges 1957 (1941) : 83)
Introduction : le jeu d’argent
Ce numéro de la revue Ethnographiques.org est consacré aux jeux dits d’argent [1]. Sous ce terme, nous comprenons les pratiques ludiques qui intègrent une dimension financière. Celle-ci prend la forme d’un pari entre deux ou plusieurs partenaires de jeu, d’une mise que des joueurs ou des joueuses risquent auprès d’un organisateur de jeu, voire d’une participation à une distribution de lots ; nous verrons aussi que sous « jeu d’argent », on peut entendre des jeux qui, comme le Monopoly, recourent à une monnaie ’interne’.
Pour fournir un cadre de réflexion général, nous rappellerons dans la première partie de cette introduction les paradoxes que soulève la notion même de « jeu d’argent » puis présenterons, dans la deuxième partie, quatre éléments qui, en proportion variable selon les situations, nous paraissent essentiels pour comprendre les enjeux anthropologiques associés au jeu d’argent. Livrant une sorte de panorama succinct de l’extrême diversité des jeux d’argent, nous traiterons ainsi successivement du pari qui lie entre eux les joueurs et les joueuses, de l’organisation que supposent souvent ces jeux, du rôle de l’État et de leur dimension spectaculaire. Enfin, dans la troisième partie, nous annoncerons, les contributions de ce numéro en soulignant les avancées que leurs auteurs et autrices apportent à cette problématique du jeu d’argent.
Le jeu d’argent et ses paradoxes
Le jeu d’argent, un oxymore
Force est tout d’abord de remarquer que, par rapport à nos idées communes, la notion même de « jeu d’argent » constitue un oxymore [2]. Nous associons le jeu en général à un divertissement sans conséquence et Gregory Bateson en avait livré une belle illustration avec les « mordillages ludiques » (1977 : 212) qu’échangent entre eux les jeunes animaux ou les amoureux. En jouant, expliquait-il, on communique un message méta-linguistique qui affirme que l’action menée n’a pas la signification qu’elle aurait autrement. Paradoxalement, la morsure – quand elle est ludique – ne signifie pas l’agression mais le jeu. D’où les propos d’un Johan Huizinga pour qui le jeu est « une action dénuée de tout intérêt matériel » (1988 (1938) : 35), ou d’un Roger Caillois qui y voit une activité « improductive, ne créant ni biens, ni richesse » et qui s’accompagne juste d’un éventuel « déplacement de propriété » (1967 (1958) : 43). Mais ce déplacement de propriété renverse de fait la signification donnée au jeu. Le jeu d’argent double le paradoxe noté par Bateson : jouer en « intéressant » la partie, autrement dit en lui associant un enjeu, affirme à la fois que « ceci est un jeu » (Bateson 1977 : 211) et que son résultat aura des incidences concrètes [3].
La monnaie locale
Par définition, le jeu d’argent mobilise un enjeu auquel est attribuée une valeur. Cela incite, d’un point de vue anthropologique, à élargir le champ d’acception de ce qui est habituellement reconnu comme jeu d’argent. En reprenant le principe que toute monnaie se caractérise par sa capacité à établir des valeurs sous une forme numérique, à favoriser des échanges des biens et services auxquels sont affectées ces valeurs, et à créer des formes de capital – même éphémère –, il paraît intéressant d’inclure dans l’analyse tous les jeux qui, sur le modèle du Monopoly [4], intègrent dans leur fonctionnement une monnaie ’locale’ (ou ’interne’ qui permet d’acquérir des éléments propres au jeu [5]. C’est un mécanisme ludique qui est devenu très courant au XXe siècle dans les jeux de plateau (ou de société) et les jeux vidéo.
L’informatique a décuplé les possibilités ouvertes par les monnaies ludiques dans les jeux vidéo avec des marchés virtuels où des millions de gamers gagnent, achètent, vendent des milliers d’objets différents. Ainsi les « personnages » des joueurs et joueuses du MMORPG World of Warcraft trouvent pendant leurs « quêtes » des pièces virtuelles dites de cuivre, d’argent et d’or avec lesquelles ils acquièrent des équipements qui ont une valeur utilitaire ou esthétique. Selon le jeu pratiqué, ces devises ludiques s’obtiennent de diverses manières : par une tâche répétitive (qui s’apparente à un travail), par une découverte fortuite (c’est l’invention – au sens juridique – d’un trésor), par une victoire lors d’un combat (la tuerie se résout en un tribut), par la vente d’un objet (c’est la création d’un marché économique [6]), par le vol, ou encore par des jeux de hasard ou des casinos virtuels (prévus par les créateurs du jeu ou insérés subrepticement).
À première vue, l’usage de cette monnaie dans un cadre vidéo-ludique ne semble pas très différent de l’emploi des pièces en plastique par des enfants s’amusant au « jeu de la marchande ». Mais l’essor technique, économique et social des jeux vidéo a changé la donne. Les joueurs consacrent beaucoup de temps à améliorer leur personnage, à réussir des quêtes, à s’élever dans la hiérarchie des guildes ; pour ’booster’ leur avatar, ils peuvent acheter des équipements auprès de l’éditeur (les loot boxes [7]) mais aussi bénéficier du ’travail’ que d’autres font pour eux. Tout un secteur économique international s’est ainsi développé autour du « farming » (la répétition d’actions fastidieuses permettant d’engranger des monnaies virtuelles ensuite revendues en monnaies ’réelles’ sur des sites spécifiques). Au-delà des aspects moraux et légaux (il peut s’agir d’un travail forcé et ces transactions échappent aux taxes) se profile ici le problème de la convertibilité des valeurs [8].
Le jeu d’argent pose la question de la différence entre jouer – en termes enfantins – « pour de faux » avec du « faux argent » et utiliser du « vrai argent » en jouant. Une illustration intéressante est celle des casinos virtuels gratuits qui servent aussi bien de tremplin vers une pratique dispendieuse que de moyens thérapeutiques pour des personnes souffrant d’une addiction aux jeux.
Quatre éléments clés des jeux d’argent
Un pari entre joueurs
Une configuration élémentaire de jeu d’argent (mais pas nécessairement première dans une perspective historique) est celle dans laquelle deux ou plusieurs joueurs ou joueuses risquent chacun·e une certaine somme d’argent (ou un bien monétisable). Il peut s’agir d’un pari sur un événement à venir [9] ou d’une mise engagée sur le résultat d’une partie disputée par les parieurs eux-mêmes (d’échecs, de cartes ou de dés, peu importe). Cela permet d’emblée de constater que tout jeu d’argent s’inscrit dans une sociabilité (ou suppose un univers social). Si l’on peut jouer seul avec un objet (une balle) et si l’on connaît nombre de jeux de hasard solitaires (par exemple les « réussites » aux cartes), il ne saurait exister de jeu d’argent qui ne participe d’une relation. Tous rassemblent au minimum deux personnes engagées dans un pari (ou comme nous le verrons dans les parties suivantes : un organisateur et un joueur). Dans la structure minimale (sans organisateur), il n’y a typiquement que des joueurs qui concluent entre eux un « contrat ludique » (Wendling 2023) déterminant les règles à appliquer et les sommes à acquitter. C’est un jeu entre joueurs qui se proclament des égaux. Sur le montant de la mise, une opposition est souvent effectuée entre petites et fortes sommes (la langue chinoise distinguant par exemple des amis qui « jouent avec (wán, s’amuser) de l’argent » et des inconnus qui « jouent pour (dǔ, parier) de l’argent », (cf. Hu (2015) et Zuckerman (2020) pour le Laos.)
La possibilité de remporter une fortune en un seul coup de dés, ou inversement de se retrouver ruiné, fait de la tricherie [10] un élément potentiellement inhérent au jeu ; de même, le basculement dans la violence qui rompt le contrat ludique initial (cf. Dasen & Haziza 2023 ; Illouz & Prétou 2018). Tout au long de l’histoire, cette dimension asociale (ou ce bouleversement d’un ordre établi [11]) ou le rôle que joue le hasard ont été mis en avant pour justifier les limitations et les interdits frappant les jeux. Il reste que la majorité des parties n’aboutissent pas à des tragédies et relèvent plutôt d’une sociabilité ordinaire. À cet égard, il conviendrait d’ajouter une annexe à la théorie que Marcel Mauss (1950 (1924)) a développée sur le don. D’un côté, la partie de belote dont l’issue établit qui paiera la tournée fonctionne comme un don ou une redistribution, les participants laissant au hasard du jeu la détermination du donateur et des donataires ; d’un autre côté, la montée des enchères au poker s’apparente à la « rivalité exaspérée » du potlatch (des Amérindiens de la Côte Nord-Ouest) qui est à la fois « un jeu et une épreuve » (Mauss 1950 : 153, 207).
Enfin, le pari n’existe que parce qu’il porte sur un événement incertain. Le dé tombera-t-il sur la bonne face ? Une stratégie gagnante sera-t-elle trouvée par le joueur ou la joueuse ? De là, l’association fréquente, mais pas systématique, que les jeux d’argent entretiennent avec ce que nous appelons aujourd’hui le « hasard » et l’expression en français de « jeux de hasard et d’argent » qui cherche à répondre à l’anglais « gambling ». En termes juridiques, les jeux d’argent, au même titre que l’assurance sur la vie (Zelizer 1979) ou la spéculation boursière (De Goede 2005), participent des « contrats aléatoires » (Wendling 2023). Or ces paris sur l’avenir ont longtemps fait l’objet de réprobations par la pensée chrétienne au double motif que l’argent ne devrait être obtenu que par un travail effectif et que s’en remettre au hasard revenait à obliger Dieu à décider de la face sur laquelle tombera le dé. Au cours des siècles, ces contrats aléatoires ont néanmoins, de différentes manières, réussi à gagner une légitimité. Les jeux de hasard et d’argent ont ainsi bénéficié, dans un premier temps, du développement de l’approche mathématique du hasard (qui atténue une perspective des événements à venir en termes de providence divine) et du financement des biens communs que les loteries permettent. Dans un second temps (fin du XXe siècle), l’extension du secteur des loisirs (associée à la révolution technique d’internet) accompagne l’essor des jeux d’argent en mettant en avant la dichotomie entre un « jeu responsable », autrement dit récréatif, et un « jeu excessif » car mu par « l’addiction », mais susceptible de soins et de préventions (cf. Gaudin 2015).
Un jeu organisé
La configuration minimale se transforme avec la présence d’un tiers qui tire un profit, économique ou social, de l’activité qu’il impulse ou rend possible. Selon les cas, l’organisateur offre un espace, fournit du matériel, remplit un rôle (le croupier) ; il perçoit une redevance sur les enjeux ou trouve par exemple un bénéfice indirect dans les boissons qu’il délivre. À l’instar des cafés grecs (Malaby 2003) où l’on joue aux cartes et aux dés, beaucoup de lieux publics ou semi-publics accueillent des parties de quilles ou de mah-jong assorties d’enjeux monétaires ; une description célèbre est celle que Clifford Geertz (1983) a donnée des gallodromes balinais où propriétaires de coqs et spectateurs se rassemblent pour parier.
Beaucoup de jeux s’inscrivent dans une unité de lieu et d’action. Le jeu, le pari, l’événement déterminant le résultat du pari, les mouvements financiers se déroulent dans un temps et dans un lieu spécifique. Ce sont pour reprendre une expression de Marie Redon et Boris Lebeau (dans le présent dossier) des jeux « in situ » par opposition à des jeux que l’on pourrait nommer par symétrie « ex situ » (depuis les tombolas des écoles jusqu’aux casinos en ligne) [12].
Réunissant quelques participant·es autour d’une partie de quilles ou des dizaines de milliers de turfistes sur un hippodrome, ces jeux in situ constituent des milieux d’interconnaissance directe potentielle. Souvent clos sur eux-mêmes, ces lieux (casinos, tripots, arrière-salles d’un débit de boissons, halls des lotos villageois…) mettent en scène des sociabilités qui sortent de l’ordinaire, ne serait-ce que l’espace d’un instant). Les grandes manifestations ludiques ne répondent cependant pas toujours à la définition d’un jeu entre « égaux » car les hiérarchies et les ségrégations sociales (voire « raciales », par exemple en Afrique du Sud jusqu’en 1991 [13]) peuvent y rester présentes.
Il convient ici de distinguer, ainsi que le fait la législation française, les jeux où les parieurs risquent leur argent et ceux qui n’impliquent pas de mise pour les joueurs. Dans les exemples précédents, l’organisateur ponctionne directement ou indirectement les joueurs. C’est aussi bien le cas d’un club de football qui finance ses activités par un loto annuel (Wendling 2012) que d’un tripot clandestin où l’on joue chaque nuit au poker (Feyrs 2002).
Une autre configuration est celle des jeux dont les prix sont intégralement fournis par l’organisateur (individu ou institution) qui redistribue ainsi un capital obtenu antérieurement et indépendamment du jeu. Le bénéfice de l’organisateur semble dès lors moins économique, que – pour simplifier – social [14]. Si le donateur ne paraît pas en tirer un profit immédiat, un esprit de lucre peut néanmoins être à l’origine de ces largesses. C’est le cas des magasins qui offrent aléatoirement des tickets de remise à leurs clients ou proposent – selon la formule légale – des jeux « gratuits » ; le marketing assortit l’acte d’achat (passé ou futur) à la pratique d’un jeu d’argent sans tomber (en France, pour le moins) dans la catégorie légale des jeux d’argent et de hasard puisque n’impliquant pas de mise pour le client.
Il existe aussi bien des situations intermédiaires. Ainsi les récompenses de quelques milliers d’euros, que les tournois d’échecs remettent aux compétiteurs terminant aux premières places, résultent des subventions perçues par les clubs, des sponsorings glanés auprès d’entreprises et des inscriptions de quelques dizaines d’euros versés par les participants. De même, les tombolas organisées par les églises avec des prix en nature offerts par des commerçants, les fidèles alimentant la caisse de leur paroisse en achetant des tickets.
La part de l’État
Pari sur un événement à venir (ou à dévoiler [15]), les jeux d’argent se prêtent remarquablement bien à des pratiques collectives. À la différence d’une partie de dés ou de cartes qui n’autorisent qu’un nombre restreint de joueurs, d’autres jeux d’argent n’ont aucune contrainte ludique qui en limite la participation. De plus, une distance temporelle et spatiale peut s’y insérer entre la prise du pari et l’événement qui en décide. C’est le cas des loteries qui ont été, en Europe, les premiers grands jeux de masse à partir de la fin du Moyen Âge [16], mais aussi des courses hippiques [17] ou des paris sportifs en ligne. L’afflux de joueurs crée ici un remarquable effet de levier : plus leur nombre s’élève, plus les lots deviennent attrayants. Avantage subséquent : la centralisation que ces jeux impliquent rend plus aisé un prélèvement systématique qui peut profiter aux caisses de l’État.
Se joue ici l’ambiguïté que les pouvoirs institués (États et Églises) ont souvent entretenue vis-à-vis du jeu. On observe plus précisément un fort contraste entre d’un côté des sociétés traditionnelles (typiquement polythéistes, animistes ou chamaniques) qui valorisent le jeu (et disent, pour certaines, que leur éminent spécialiste religieux, le chamane, « joue » lorsqu’il effectue des rituels de la plus haute importance) et d’un autre côté les États et Églises instituées (notamment monothéistes) qui ont, au cours de l’histoire, régulièrement condamné le jeu (cf. Hamayon 1995 ; Borgeaud 2021 : 198-201) mais l’ont aussi largement exploité. De l’imagerie de la Passion qui, à la Renaissance, multiplie les scènes des légionnaires profanant la tunique du Christ en la disputant aux dés, aux interdits du régime des talibans, en Afghanistan, contre la pratique du jeu d’échecs en vertu de la loi de 2024 sur « la propagation de la vertu et la prévention du vice » [18], les blâmes abondent. Dès la fin de l’Antiquité, théologiens, moralistes, juristes n’ont pas manqué d’arguments pour réprouver les jeux en général ou certains en particulier, notamment ceux ayant trait au hasard ou à l’argent. Le jeu provoque Dieu en l’obligeant à décider du résultat de chaque coup de dé, il pousse au blasphème, il ruine le riche et condamne le pauvre à la misère, il s’accompagne de la fréquentation de prostituées, il encourage la paresse [19], car, comme le dit Caillois (1967 (1958) : 279-280), « le jeu bafoue le travail ».
Il en a résulté globalement, notamment en France, un interdit général contre les jeux d’argent qui perdure jusqu’à aujourd’hui. Comme le constate le sociologue Jean-Pierre Martignoni-Hutin, « l’histoire juridique des jeux de hasard est avant tout l’histoire de leur prohibition » (2003) et des dérogations à cet interdit général. Sous l’Ancien Régime, les condamnations des conciles ou des ordonnances royales n’ont cependant jamais éradiqué ces pratiques [20]. Car toujours, les jeux, clandestins ou tolérés, fleurissaient à certaines occasions (les foires, les fins d’année…) ou dans certains lieux (comme les académies de billard ou les salles de paume). Dans les faits, ce régime d’interdit (justifié de nos jours par le risque d’addiction, la lutte contre le blanchiment d’argent, la protection des mineurs) se trouve émaillé de multiples exceptions temporaires accordées à des institutions spécifiques pour l’exercice de tel ou tel jeu dans telle ou telle circonstance [21]. Le système médiéval des « fermes des jeux » (Mehl 1990 [22]) qui étaient des autorisations permettant de tenir une maison de jeux se retrouve aujourd’hui, mutatis mutandis, avec les « opérateurs agréés » par l’ANJ (l’Autorité nationale des jeux), une administration française indépendante créée en 2020, suite à l’ouverture de ce secteur à la concurrence sous l’impulsion de l’Union européenne et dans le contexte de l’explosion de l’offre numérique de jeux.
Si l’État se définit, depuis Max Weber, par le monopole de la violence physique légitime et qu’il a longtemps eu celui de l’émission de la monnaie, il s’est aussi assuré le monopole du jeu d’argent. Celui qui a la puissance d’interdire peut tirer profit des dérogations qu’il s’accorde ou qu’il délègue [23]. Face aux critiques morales et religieuses que le jeu suscite, les bénéfices substantiels qu’il génère ont longtemps été justifiés par la contribution au bien commun. Jadis, on autorisait une loterie pour construire un hôpital ; en 1933, la « Loterie nationale » est créée au profit des « Gueules cassées » (mutilés de la guerre de 1914-1918) ; quant aux 233 sociétés de course dont les épreuves sont exploitées par le PMU, elles œuvrent pour « l’amélioration de la race chevaline ». Pour donner quelques chiffres, c’est 20 cents de chaque euro misé à la FDJ (Française des jeux) qui tombe dans l’escarcelle de l’État français, générant au total (en 2023) plus de 4 milliards d’euros de recettes pour l’État, une somme légèrement inférieure – environ 3 milliards – étant représentée par le produit cumulé des casinos, du PMU, des paris sportifs et du poker en ligne [24]. L’« État croupier » (selon la formule de ses contempteurs) bénéficie ainsi d’un impôt volontaire qui frapperait principalement les classes sociales défavorisées [25].
Avec ces jeux ex situ qui rassemblent un grand nombre de joueurs et supposent une organisation administrative complexe, la possibilité d’une interconnaissance des différents intermédiaires disparaît. Cela signifie que le parieur engage une confiance abstraite dans un processus qui lui échappe. Quelle fiabilité morale ou financière accorder à l’institution créant la loterie ? Comment s’assurer qu’il n’y a pas fraude lors du tirage, voire, jadis, dès la vente, par les colporteurs, de billets manuscrits ? Pour établir cette confiance, même les loteries royales prirent soin d’afficher une grande transparence, notamment au moment des tirages où un public nombreux suivait ces cérémonies ludiques très codifiées. Il est remarquable que des institutions clandestines, illégales, réussissent également à obtenir cette confiance. Ainsi le Jogo do bicho (le jeu des bêtes), une loterie brésilienne qui existe depuis 1892, continue à supplanter la loterie nationale officielle (cf. DaMatta & Soárez 2006) [26].
Le spectacle du jeu
Partie de cartes à la Marius, courses hippiques, combats de coqs ou tirages des loteries d’antan, beaucoup de jeux ont une dimension spectaculaire. À la manière d’une pièce classique, dans tout jeu, un drame, petit ou grand, s’accomplit. Si toute scène ludique n’est pas nécessairement riche en péripéties et en rebondissements – des ressorts théâtraux essentiels –, il reste qu’elle se termine ordinairement par une victoire ou une défaite, un gain ou une perte qui figurent, au moins symboliquement, la vie ou la mort, la fortune ou la ruine.
Les nouveaux médias du XXe siècle ont néanmoins inventé une nouvelle forme ludique avec les jeux radio et télédiffusés (en anglais, les game shows) où des candidat·es passent différentes épreuves (physiques ou intellectuelles) pour remporter des lots, ainsi le « jeu des 1 000 francs » (devenu des 1 000 euros) qui existe depuis 1958. Ces jeux combinent de manière originale deux éléments déjà mis en lumière : d’une part, la présence d’un donateur (la station de radio ou la chaîne de télévision) et d’autre part la diffusion ex situ qui ouvre à une large participation (les spectateurs s’identifiant aux candidats en tentant de répondre depuis chez eux aux questions posées, ou cherchant à être les premiers à donner par téléphone la bonne réponse) [27]. Si ces game shows n’existent qu’en raison du spectacle qu’ils offrent, ils rappellent cependant opportunément que le jeu humain contient une part essentielle de « représentation » (cf. Huizinga 1988 : 35).
La perspective développée dans cette première partie fournit ainsi quelques éléments de l’arrière-plan anthropologique des situations ethnographiques qui sont décrites et analysées dans ce numéro.
Présentation des contributions
En regard de la diversité des jeux d’argent et de hasard que nous venons de rappeler, les contributions réunies dans ce numéro concernent surtout ceux qui sont les plus populaires et les plus médiatisés et que l’on retrouve aujourd’hui largement répandus dans le monde. Les intérêts actuels des chercheurs portent sur toutes les formes de paris hippiques et sportifs, et d’autres jeux comme ceux proposés par la Française des jeux (cartes à gratter, billets de loterie, etc.) ; le numéro n’a donc pas d’articles sur des activités ludiques comme les casinos et les machines à sous. De même, aucune contribution ne porte principalement sur les jeux d’argent en ligne – même s’ils font partie de certaines analyses, alors que leur développement est exponentiel et conduit certainement à une individualisation plus grande de la pratique ludique. Sont aussi absents, des jeux plus « traditionnels », souvent liés à une sociabilité spécifiquement masculine (billard, cartes ou dés dans les cafés, ou même le poker), ou encore des jeux pratiqués dans d’autres aires culturelles [28]. Et si les éventuels problèmes de santé publique que posent les jeux sont évoqués, ce n’est pas la perspective adoptée par nos auteur·es.
Trois grands thèmes étaient suggérés dans notre appel à contributions : le contexte spatio-temporel, les sociabilités et la socialisation, et enfin, l’argent et le jeu. Ces dimensions sont présentes dans tous les articles retenus dans ce numéro, mais avec des accents plus importants mis sur l’une ou l’autre. Ainsi, la description de l’espace-temps est appréhendée à différents niveaux. Depuis les réseaux internationaux qui, dans le contexte d’une globalisation des jeux d’argent (Redon, Lebeau & Grancher), gouvernent leur implantation, jusqu’à l’organisation pratique et symbolique des espaces eux-mêmes, de la taille d’un hippodrome (Olagnier ; Bossak) à celle d’un café-bar PMU (Cauliez & Touré) ou d’une salle spécialisée (Vansyngel). Ces différents endroits constituent des dispositifs, à la fois techniques et scénographiés, qui lient des humains et des éléments matériels (et parfois des animaux), tant dans des lieux physiques que dans des univers virtuels. Si la temporalité spécifique des pratiques est plus évoquée qu’analysée en détail, elle est aussi présente dans la plupart des contributions. L’autre dimension est celle des relations sociales car les pratiques ludiques s’intègrent dans des réseaux, dans des interactions en face-à-face ou en ligne. Cette sociabilité se déploie dans les lieux de jeux et paris et elle participe à la socialisation des joueurs et parieurs (Vansyngel ; Bossak ; Schmidt ; Hart). Ces « espaces » ludiques possèdent leur propre fonctionnement et leurs membres échangent des informations, des pratiques, des idées et de l’argent. Ils sont aussi encadrés dans des dispositifs institutionnels et législatifs qui influent sur les acteurs et leurs usages (Dubuis). Outre les observations, ce sont surtout les discours des acteurs qui permettent de saisir comment se construisent les connaissances pour parier ou jouer en réduisant les incertitudes et en conjurant la chance (Schmidt). Ils présentent l’activité ludique comme un vrai « travail » qui est mené à la recherche de « prises » qui permettent de réduire les incertitudes en les appréhendant et en les mesurant, et donc de les transformer en risques (Caïra & Chevalier 2024 ; Knight 1921). Ces discours permettent aussi de se justifier face à une certaine réprobation morale (Bossak), en lien avec les addictions possibles et les injonctions du « jeu responsable ». Cette dimension moralisatrice est d’autant plus importante que nous avons affaire à des pratiques ludiques qui impliquent de l’argent (Dubuis). Que fait l’argent aux jeux et que font ces derniers à l’argent ? Au-delà de ce questionnement bien abstrait, plusieurs contributions montrent comment il circule, parfois dans des mondes monétaires dissociés, avec une utilisation différenciée comme outil d’inclusion sociale et financière (Schmidt) et d’émancipation (Bossak ; Hart), aussi bien que comme risque existentiel. Si les perspectives adoptées diffèrent, en lien avec des pratiques ludiques singulières, toutes les contributions ont en commun de faire reposer leurs descriptions et analyses sur des observations de type ethnographique, parfois au long cours, et des entretiens.
La dimension spatiale est mise en avant dans trois contributions, dont deux viennent de la géographie. La première propose un portrait de la mondialisation du PMU français avec son expansion en Afrique de l’Ouest, suivant ainsi une géographie coloniale historique. La deuxième, complémentaire, dresse le paysage des hippodromes en France à l’échelle nationale et leur ancrage territorial pour la région des Hauts-de-France. Enfin, la troisième décrit la transformation de l’hippodrome de Varsovie et de ses parieurs, de la période communiste à aujourd’hui. Dans « La géographie du PMU : quand les courses font rejouer l’histoire coloniale », les auteurs – Marie Redon, Boris Lebeau et Delphine Grancher – considèrent les dynamiques spatiales du PMU. Marie Redon est l’une des principales actrices de l’intérêt nouveau que la géographie porte pour les jeux et a, avec Boris Lebeau, publié en 2020, Géopolitique des jeux d’argent. Les enjeux d’une mondialisation silencieuse. Leur contribution s’inscrit donc dans la continuité de leurs travaux antérieurs. Bien que le Pari mutuel urbain soit, dans le secteur du pari hippique, le premier opérateur européen et le troisième mondial, le recul de la fréquentation des hippodromes et des points de vente en France ainsi que le rétrécissement du marché incitent cette entreprise à accélérer son expansion hors de l’hexagone. C’est cette évolution que cet article présente, sur la base d’enquêtes menées en France, au Bénin, au Sénégal et en Côte d’Ivoire. La première extension en dehors de l’hexagone que décrivent les auteurs concerne les outre-mer qui constituent un relais de croissance pour le PMU car la dépense moyenne pour les paris y est bien plus élevée qu’en métropole, comme le taux de chômage et de pauvreté d’ailleurs. La seconde est celle de l’internationalisation, en particulier vers les pays d’Afrique francophones, ex-colonies françaises. Il s’agit bien d’attirer de nouveaux clients dans un « marché de pauvres » – selon une stratégie qui n’est pas propre au PMU, on peut mentionner les crédits bancaires et les assurances. Ce portrait géopolitique de l’expansion du PMU apporte un regard précieux sur la globalisation par les jeux d’argent [29].
La contribution de Pierre-Jacques Olagnier, lui aussi géographe, nous ramène sur les hippodromes français. Son texte sur « Les ancrages territoriaux différenciés des hippodromes en France » s’inscrit dans la continuité de la recherche collective (avec Sophie Chevalier et Anne Bouhali) sur « Les paris hippiques : quelles perspectives ? Approches socio-anthropologiques des parieurs et de leurs pratiques de jeux », étude qui portait, elle, sur les Hauts-de-France. Olagnier commence par dresser le paysage des courses hippiques en France, en déclin, avec encore 18 000 courses qui ont lieu chaque année lors de 2 300 réunions hippiques dans environ 235 hippodromes. Paradoxalement, si ces lieux sont moins fréquentés, et que l’on y parie moins qu’en ligne ou que dans des bars PMU, le nombre de courses augmente. Deux échelles d’analyse sont mobilisées : le niveau national – avec une description détaillée des hippodromes et de leurs activités – et le niveau régional, les Hauts-de-France, avec des observations menées sur quatre champs de courses. L’auteur s’intéresse ici à leur ancrage territorial, car ils sont parfois utilisés à d’autres fins. Ainsi, la plupart d’entre eux se maintiennent aujourd’hui par un changement d’usage, ou par une diversification de leur public, en particulier familial. Ils appartiennent souvent aux municipalités, avec parfois des enjeux fonciers non négligeables et, à la clé, de potentiels conflits politiques et économiques. Dans certains cas, les hippodromes assurent une fonction « identitaire », par exemple à Maisons-Laffitte, et s’inscrivent dans une logique de patrimonialisation.
C’est à la description historique de l’hippodrome de Varsovie et à l’analyse des discours biographiques de turfistes qui le fréquentent que nous invite Barbara Bossak-Herbst dans son article « Les turfistes de Varsovie. Récits autobiographiques autour des courses hippiques ». Son étude couvre – et cela fait son originalité – la période allant du régime communiste à aujourd’hui : les entretiens recueillis permettent de comprendre les transformations économiques et sociales de la Pologne, qui concernent aussi les paris hippiques et leur image dans la société ; car jusqu’en 1989, les seuls jeux d’argent autorisés sont les loteries et les paris hippiques. Elle met l’accent sur le jeu d’argent comme « travail » et des parieurs comme des professionnels – idée évoquée également pour leurs homologues britanniques (Hermann 1967 ; Cassidy 2012, 2014). Bossak-Herbst reprend aussi le terme de « passion » utilisé par ses informateurs qui permet de contrer la représentation négative, car moralement douteuse des jeux d’argent. Tous les turfistes insistent sur la singularité qu’a apportée cette pratique dans leur vie par rapport à celle de la majorité de leurs concitoyens. Ces vieux joueurs polonais décrivent leurs activités ludiques, dans le contexte d’une économie planifiée, comme offrant un espace où exprimer librement sa passion, et surtout où l’expérience d’un rapport à l’argent comme acteur autonome est possible (sur le même thème, voir dans le numéro l’article de Hart). Rétrospectivement, certains y voient même une préparation à l’économie de marché. L’hippodrome apparaît alors comme un lieu de liberté, de paix et de sécurité ; et les souvenirs évoqués dans ces récits sont rattachés à des émotions vives, vécues lors des rencontres hippiques. Assurément ces discours sur la passion et la liberté se retrouveraient dans beaucoup d’activités de paris populaires comme les courses de lévriers ou comme les paris sportifs aujourd’hui. Une dimension commune à l’expression de ces sentiments est qu’elle s’inscrit dans un cadre collectif, que l’on ne retrouve pas dans de nombreux jeux d’argent aujourd’hui, d’autant plus pour ceux en ligne [30].
L’organisation de l’espace de jeux et paris constitue un élément important pour les buralistes de bars PMU étudiés par Romain Cauliez et Saly Touré dans « “Nous, notre boulot c’est qu’ils jouent” : Tensions morales et exercice de la régulation des jeux d’argent dans le métier de buraliste ». Ces deux sociologues ont mené des enquêtes ethnographiques auprès des propriétaires et gérants de six bars-tabacs d’une ville moyenne de l’ouest de la France. Ils montrent comment ces buralistes sont de plus en plus confrontés à un rôle de régulateurs des jeux d’argent, qui contribuent de manière souvent conséquente à leur chiffre d’affaires, mais dont ils sont censés « contrôler » les adeptes au nom du « jeu responsable ». Pour le PMU et la FDJ, ce sont des intermédiaires indispensables, comme commerçants, mais aussi comme agents d’un contrôle social, d’un encadrement de la pratique, qui s’adresse à des populations dont la gestion financière a toujours été considérée avec suspicion, car « irrationnelle ». Ces stratégies de régulation des jeux passent tout d’abord par l’organisation de l’espace du bar-tabac : cette description montre bien les effets des dispositifs spatiaux sur les interactions et les pratiques. Dow Schüll (2012) en fait déjà une analyse éclairante dans son travail sur les casinos de Las Vegas et les machines à sous. Cette séparation entre jeu et consommation de boisson, entre joueur et client s’accompagne parfois d’une division du travail entre gérants. Puis par les interactions verbales entre le buraliste et les joueurs : laisser-faire avec parfois rappels empathiques des limites. Les auteurs mettent en avant le rôle des buralistes qui se retrouvent soumis à des injonctions contradictoires : respecter les règles des opérateurs, assurer la bonne sociabilité de leur établissement et son succès commercial, et relayer des politiques publiques. Certes la question du rôle des intermédiaires n’est pas nouvelle : il y a toujours eu des « gérants » de loteries (Legay 2014) dès leur création, dont l’activité était complétée par la présence des colporteurs. Ceux-ci percevaient pour leur travail un taux étonnamment équivalent à celui d’aujourd’hui (5 %). Leur travail consistait à expliciter les règles de ces jeux d’argent et à construire une relation de confiance – pas très différente de celle des bookmakers dans les pays où ils existent.
La question de la régulation des jeux d’argent et la dimension morale qui leur est rattachée sont au cœur de l’article de Claudia Dubuis, « Une mobilisation conte le jeu d’argent au tournant du XXIe siècle : Anciens problèmes moraux, nouvelles critiques ? ». Elle est l’auteure d’un ouvrage paru en 2016, Un mouvement contre le jeu d’argent. D’un loisir controversé à un problème public (Vancouver 1994-2004), sur lequel repose l’article proposé ici. Elle nous rappelle que la question des jeux avec de l’argent – quels qu’ils soient (loterie, casinos, machines à sous, etc.) – est toujours liée historiquement, et encore aujourd’hui, à des jugements moraux. Ils sont considérés comme un risque individuel et collectif. Comme elle l’évoque dans son article, ils sont associés à des pratiques illégales et cachées, à la corruption et aux détournements de fonds, ainsi qu’au monde de la nuit. D’autant que l’industrie du jeu a connu une forte expansion mondiale (voir l’article de Redon, Lebeau & Grancher et celui de Schmidt) depuis les années 1980 pour les loteries, dans les années 1990 pour les casinos puis dès les années 2000 pour les jeux en ligne. Dubuis s’intéresse ici aux coalitions qui s’opposent à la construction d’un casino dans la région de Vancouver et à leurs différentes mobilisations. Elle montre que celles-ci reposent moins sur la question de la morale, ou sur la santé publique – les risques d’addiction –, que sur la légitimité d’une économie basée sur l’argent des jeux, sur l’usage des revenus tirés de cette activité par les pouvoirs publics. Son ethnographie détaille la diversité des acteurs, leurs prises de position, les sources d’information qu’ils utilisent et le recours à l’expertise pour construire une argumentation d’ordre économique. Elle pointe les trois aspects interdépendants propres aux jeux d’argent et les tensions provoquées par cette économie spécifique : la recherche du profit par les entreprises du jeu, la préservation de ceux générés pour les États – qui les conduit à nuancer leurs oppositions à ces pratiques –, et la mise en place de programme de lutte et de prise en charge des addictions, à la charge des pouvoirs publics.
L’article de Samuel Vansyngel, « “T’as remboursé ta soirée !” Magic : the Gathering, entre jeu, collection et gain monétaire » – nous fait faire un pas de côté dans la relation entre jeu et argent. Magic : the Gathering est constitué de cartes qui servent à jouer et font en même temps l’objet de collection : l’auteur montre comment les joueurs s’intéressent à la fois à des gains ludiques possibles et à la recherche de pièces rares pour leur collection. Il décrit de manière détaillée le fonctionnement de ce milieu particulier et la façon dont les joueurs se confrontent à cette double valeur, ludique et marchande lors de ces événements. Moins que sur la construction de la valeur de collections de ces cartes, l’article porte plutôt sur la façon dont les joueurs cherchent à rembourser les dépenses liées à leur pratique, dans un arbitrage entre valeur ludique ou monétaire. Le joueur doit ainsi choisir entre le succès dans un match et le gain ou l’obtention d’une carte rare. Car celle-ci peut se vendre et s’échanger de gré à gré ou en ligne, sur un marché secondaire. Pourtant, Magic : the Gathering ne dispose pas à proprement parler d’une monnaie interne, comme beaucoup d’autres jeux, qui donnerait du pouvoir au joueur : cette monétarisation des cartes se constitue en dehors, même si elle influence les parties. Cette contribution permet d’alimenter l’idée du jeu d’argent comme un lieu privilégié pour penser la valeur, la monnaie et toutes les logiques arithmétiques et statistiques qui y sont liées – et cela rappelle la parenté du jeu d’argent avec des activités financières. Même si Zaloom (2003 : 264) montre que pour être un bon trader, il faut aussi apprendre à ne pas calculer !
Si les joueurs et parieurs décrits dans ce numéro par Mario Schmidt, dans « “Presque tout le monde le fait”. Jouer et parier pour l’avenir dans l’ouest du Kenya », sont bien à la recherche de gains monétaires, ceux-ci sont « enchâssés » dans un contexte social et de parenté spécifique à cette société, bien loin des condamnations morales sur les jeux d’argent. L’auteur a conduit une ethnographie de trois maisonnées situées dans une agglomération, Kaleko, à l’ouest du Kenya ; puis il a suivi certains de ces informateurs dans les casinos et les bureaux de paris de la capitale. Ces derniers élaborent des stratégies ludiques différentes pour sortir de la pauvreté. La projection dans un futur, la capacité à se fabriquer un avenir sont au centre de l’attitude de ces Kényans. À Kaleko, cela fait longtemps que l’on joue pour de l’argent, comme nous le montre Schmidt dans une petite fresque historique. Si les autorités coloniales puis postcoloniales ont adopté une position stricte à l’encontre des paris et des jeux d’argent, elles étaient également conscientes des gains potentiels que ces derniers étaient susceptibles de générer (cf. Van Onselen (2023) pour l’Afrique du Sud). L’auteur décrit avec finesse l’état d’esprit et les stratégies de jeu de ses interlocuteurs : ainsi, Daniel, qui considère son activité à propos de ses paris sur les matchs de foot comme un acte responsable et rationnel, non pas comme un loisir mais comme un métier centré sur des prévisions d’autant que ses connaissances lui ont permis d’avoir des « sponsors » qui lui confient de l’argent pour parier. Cette pratique lui permet de générer un revenu faible, mais régulier. Lors d’un gain important, il invite ses compagnons de jeu, d’autres jeunes hommes comme lui, à fêter sa victoire. Patrick, quant à lui, essaye de décrocher le jackpot combinant le diagnostic et la prédiction pour y arriver. William joue, en bon père de famille, régulièrement au loto national conçu comme une sorte d’épargne mutualisée, dont les bénéfices sont redistribués par une entité qui, d’une certaine manière, soulage les joueurs de l’incertitude. En conclusion, l’auteur appelle de ses vœux une approche des jeux d’argent comme une volonté de concevoir des certitudes dans des sociétés où il n’y en a pas beaucoup.
Le récit autobiographique de Keith Hart sur sa vie de parieur invite également à prendre le jeu d’argent comme une activité économique qui exige un certain professionnalisme. Cet article joue un peu le rôle des entretiens que la revue publie régulièrement en lien avec les dossiers des numéros. L’auteur part de sa pratique de paris hippiques développée lorsqu’il était étudiant à l’université de Cambridge, ce qui l’a conduit d’ailleurs à fréquenter des milieux interlopes. Cette expérience sera mise à profit lors de son terrain de thèse au Ghana, où il s’impliquera rapidement dans les activités économiques de ces quartiers pauvres en collaboration avec ses informateurs. À son retour, il va forger la notion « d’économie informelle » dont on connaît le succès. Cette expérience fondatrice va faire de lui un théoricien de l’anthropologie économique, et plus spécifiquement de la monnaie. Il souhaite dans ce texte non seulement éclairer les attitudes ludiques, mais aussi montrer qu’un parieur est un acteur (cf. aussi les articles de Bossak-Herbst et de Schmidt dans ce numéro), certes plus ou moins chanceux, dans son rapport à l’argent. Il poursuit sa réflexion en tissant des liens entre paris et marchés financiers, et entre la religion et l’argent dans le capitalisme. D’autres théoriciens ont sans doute eu une relation directe avec le jeu, mais tous ne l’ont pas ’avoué’, par exemple Roger Caillois, théoricien du jeu, n’a guère mis en avant qu’il était amateur de casinos ; ni avant lui, Ferdinand de Saussure dont nous connaissons aujourd’hui les fiches de pronostics pour des courses hippiques.
Les contributions de ce numéro s’intéressent aux jeux où l’argent occupe une place essentielle, à leur sociabilité, à leurs espaces, et à leur temporalité. Au-delà des condamnations – religieuses, économiques, morales, ou encore pathologisantes – qui ont frappés ces jeux, les auteur·es de ce numéro livrent de riches ethnographies sur de nombreuses pratiques ludiques qui ont cours dans des pays très différents. Ils apportent un regard renouvelé sur ces activités sociales en analysant comment les joueurs conçoivent et gèrent l’argent, l’incertitude, leur rapport à l’avenir, ou encore les relations entre les différents acteurs qui y sont impliqués. L’argent, outil d’inclusion sociale aussi bien que risque existentiel, est évidemment au cœur de ces réflexions qui questionnent ce qu’il fait au jeu, et vice-versa. En considérant aussi le déploiement des grands opérateurs de paris, le numéro témoigne que ces jeux participent, aujourd’hui, d’une économie capitaliste mondialisée.
