Quand le sort d’une ancienne piscine municipale devient une affaire de femmes : documenter à plusieurs mains une prise de responsabilité

Résumé

Dans cet article, je m’intéresse à la rénovation d’une ancienne piscine municipale située dans un quartier populaire de Grenoble. Depuis 2021, un groupe d’habitantes du quartier copilote avec les services municipaux la réparation du bâtiment tout en documentant le projet d’une manière singulière. Ce travail documentaire contribue à la communication institutionnelle du projet, mais veille surtout à renouer en douceur les liens distendus entre un bâtiment qui se transforme et les habitants et habitantes concernés par sa remise en usage. J’aborderai ce soin du récit et du regard en revenant sur la manière dont je l’observe et dont j’y contribue en tant que sociologue. Comment l’écriture ethnographique se fait-elle accepter au sein d’un collectif qui documente déjà ses pratiques ? En quoi peut-elle participer à l’éthique de soin qui motive et qui guide cette documentation ? Comment peut-elle décrire ce qu’a contrario les femmes du collectif ne relatent pas, à savoir l’ampleur et l’ambivalence des responsabilités qu’elles endossent bénévolement pour mener le projet à terme ?

mots-clés : rénovation urbaine, care, soin des choses, travail des images, équipements collectifs, aménagement du territoire

Abstract

When the fate of a former municipal swimming pool becomes a community project, or how to document collectively what it means to take responsibility
In this article, I focus on the renovation of a former municipal swimming pool located in a working-class neighbourhood of Grenoble. Since 2021, a group of women living in the neighbourhood have been collaborating with municipal services to oversee the building’s restoration, documenting the project in a distinctive manner. This documentary work not only contributes to institutional communication around the project, it also aims gently to reconstruct the strained relationship between a project for the transformation of a local building and the residents concerned by its return to use. As a sociologist, I will address the care that these women display for the narrative and perspectives brought to this project by reflecting on my own observations and contributions to this work. How is ethnographic writing received within a collective that is already documenting its practices ? How can it contribute to the care-based ethics that motivate and guide this documentation ? How can it describe what the women in the collective do not report on, namely the extent and ambivalence of the responsibilities they have voluntarily taken on to bring the project to fruition ?

keywords : urban renewal, women’s coalitions, care for things, image-work, infrastructure, regional planning

Sommaire

Introduction

Depuis que Bérénice Fisher et Joan Tronto ont élargi la définition du care à « tout ce que nous faisons pour maintenir, perpétuer et réparer notre “monde”, de sorte que nous puissions y vivre aussi bien que possible » (1991 : 40), de nombreux chercheurs et chercheuses s’en sont saisis pour décrire les crises du care qui se jouent en milieu urbain. Il a notamment été question de repenser les villes sous l’angle de leurs vulnérabilités (Lussault 2018 ; Fitz & Krasny 2019), mais surtout d’étudier l’impact de leur gestion néolibérale sur les infrastructures de soin qui les "font tenir" sur le plan social (Power & Hall 2018 ; Dowling 2021) et sur celui de leur maintenance matérielle (Hall & Smith 2015 ; Amin & Thrift 2016). Depuis 2020, cette littérature s’enrichit d’enquêtes qui explorent la manière dont les communautés urbaines les plus défavorisées se mobilisent pour répondre à des urgences qui les concernent directement, notamment en matière d’alimentation ou d’accès aux soins, urgences que les collectivités locales ne parviennent plus ou ne veulent plus prendre en charge (Gabauer et al. 2021 ; Traill et al. 2024). Dans la plupart de ces travaux, la démarche ethnographique est en jeu dès lors qu’elle prend le temps et les précautions nécessaires pour aborder des initiatives fragiles portées par des communautés qui ont souvent été « consultées à mort » (Traill et al. 2024 : 197) dans le cadre des politiques publiques dont elles font l’objet. Si le temps long de l’observation participante permet effectivement d’approcher des pratiques caractérisées par leur informalité, des questions se posent concernant la description de leurs ambivalences. Traill et ses co-auteur.es estiment ainsi qu’il faut savoir nuancer la dimension émancipatrice des initiatives observées en regardant et en relatant la manière dont elles éreintent celles et ceux qui les portent. Dans une même mesure, il faut savoir décrire leur radicalité sans perdre de vue le fait que cette radicalité ne s’inscrit pas toujours « dans une politique explicite de résistance » (2024 : 205). Tatiana Thieme aborde quant à elle la question de la juste restitution de situations qui « font avec la rupture » en se demandant comment « les identifier et les décrire même si elles ne sont pas entièrement comprises, et comment les faire figurer dans nos écrits même si nous ne pouvons pas être certains de ce que nous en avons appris ? » (2021 : 1095). L’initiative qui va m’intéresser soulève elle aussi de nombreuses questions quant à sa description ethnographique, à ceci près qu’en tant que sociologue je ne suis pas la seule à la documenter et à me demander comment raconter ses ambivalences et ses incertitudes. Les habitantes qui portent cette initiative se préoccupent également de la mettre en récit. À ce titre, elles sont les premières à régulièrement se demander ce qu’elles peuvent en dire et en montrer. Je m’appuierai sur cette expérience située pour interroger la manière dont la démarche ethnographique peut accompagner, tout en l’observant, le travail documentaire pris en charge dans certaines pratiques de soin par celles et ceux qui cherchent à la fois à réparer et à raconter la réparation.

Depuis 2019, j’étudie la reconversion par étapes d’une ancienne piscine municipale située dans un quartier populaire du sud grenoblois, lui-même en cours de rénovation depuis près de vingt ans [1]. Lors de la fermeture de la piscine en 2015, les associations du quartier ont multiplié les tentatives pour défendre la reprogrammation de cet équipement désaffecté. Soumise de son côté à un contexte d’austérité budgétaire, la ville de Grenoble a lancé en 2017 un appel à projets urbains innovants (APUI) pour céder le bâtiment à des porteurs de projet capables d’en repenser l’usage, d’en financer la rénovation et d’en assurer la gestion courante (Gatta et al. 2023).

Fig. 1. La piscine Iris désaffectée
2019
Photo Florian Golay

Face au peu de candidatures reçues, l’appel a été déclaré infructueux. La municipalité a néanmoins décidé d’accompagner le plus réaliste des deux projets déposés. Porté par les associations du quartier, le projet Iris (du nom de l’ancienne piscine) proposait de transformer le bâtiment en un espace populaire dédié au bien-être autour d’un hammam inclusif et bon marché. Cet accompagnement expérimental, assuré par les services de la ville et une architecte AMO (Assistante à maîtrise d’ouvrage), a connu des hauts et des bas jusqu’à prendre un tournant singulier pendant la crise sanitaire du COVID 19. Durant cette période, les membres des associations à l’origine du projet Iris ont dû revoir à la baisse le temps qu’ils et elles lui consacraient. L’architecte est alors parvenue à mobiliser des habitantes du quartier intéressées par la démarche. Ce petit groupe de mères au foyer et de jeunes retraitées s’est rapidement chargé de relayer auprès des élu·es l’idée que le collectif inter-associatif avait esquissée face à la hausse des intrusions que la piscine connaissait à ce moment-là. Plutôt que de murer le bâtiment – hypothèse envisagée dans l’urgence par les élu·es mais délétère pour l’avenir du projet – l’alternative proposée était de rénover uniquement son enveloppe. Cette intervention pouvait sécuriser sans attendre le bâtiment tout en initiant sa réparation. Elle présentait par ailleurs l’intérêt de transformer l’ancienne piscine en une halle sommaire qui pourrait accueillir à court terme des activités associatives en lien avec le bien-être. Cette remise en usage offrirait à son tour du souffle et du temps pour consolider le montage, notamment financier, d’un espace bien-être plus pérenne. Cette proposition a convaincu les élu·es qui ont confié le pilotage du chantier à des techniciennes de la DIM (Direction de l’immobilier municipal), à l’architecte AMO et au groupe d’habitantes qui a choisi d’assumer cette tâche en se montant en association.

Cette initiative, quasi exclusivement portée par des femmes, peut être regardée comme une des nombreuses « coalitions de care » (Daquin 2022) qui ont émergé durant la crise sanitaire dans les quartiers populaires français. Selon Alice Daquin : « le concept de coalitions de care permet de rendre compte de l’émergence, dans l’urgence, de coopérations d’acteur·rices associatif·ves, habitant·es, miliant·es, et institutionnel·les, qui entrent en relation autour d’un agir commun : celui d’aider à la survie des corps et de soigner les dignités blessées des habitant·es dans le besoin » (2022 : 124). Concernant le projet Iris, cette coopération ne répond pas à une urgence vitale pour les habitants et habitantes du quartier. Elle relève néanmoins d’une capacité à soigner leur dignité en maintenant leur droit au bien-être via la rénovation par étapes d’un équipement désaffecté. Sur ce point, les femmes qui portent le projet consacrent leur coalition à défendre un « droit au soin et à prendre de soin » (2022 : 128) enchâssé dans un « droit à la réparation » (Denis & Pontille 2022 : 330).

Dans cet article, je vais décrire et discuter le travail que ces femmes déploient pour mener ce projet à bien en m’intéressant plus particulièrement à la manière dont elles choisissent également de le documenter. Si ce travail documentaire alimente leur recherche de subventions, il soutient plus fondamentalement le dialogue et l’interdépendance que ces femmes entretiennent avec la municipalité. De fait, depuis que le collectif Iris s’est féminisé, élu·es et technicien·nes lui confient de nombreuses responsabilités dont celle d’assurer la communication du projet dans le quartier et auprès de la presse locale. De leurs côtés, les habitantes impliquées ont très vite éprouvé la nécessité de collecter des images et des textes pour construire le récit du projet depuis la place qu’elles y occupent. Cette démarche m’a obligée à redéfinir ma propre place d’observatrice au sein de leur coalition et de revoir la façon dont je documentais moi-même le projet pour les besoins de mon enquête.

Dans un premier temps, je reviendrai sur la manière dont ma pratique de l’observation et de l’écriture s’est fait accepter au sein du collectif Iris et dont elle s’est progressivement alignée sur les spécificités de son travail documentaire. Je décrirai ensuite le type d’attention qui guide cette documentation croisée chaque fois que les femmes du collectif mobilisent leur travail du récit et du regard pour raconter l’avancée du projet à des acteurs institutionnels, ou pour faire vivre la réparation à celles et ceux qu’elle concerne plus directement. Dans un troisième temps, j’aborderai les angles morts de cette narration, à savoir l’ampleur de l’investissement bénévole que ces femmes consacrent dans un même mouvement au projet et à sa mise en récit. S’il renvoie à une forme de travail gratuit « invisibilisé au nom de la passion ou de l’engagement » (Simonet 2024 : 91), cet investissement recèle aussi une ambivalence que l’écriture ethnographique peut prendre le temps et le soin d’explorer en soutien au récit que les premières concernées construisent à leur manière et pour leur propre compte.

Gagner et regagner le droit d’enquêter le projet Iris

Quand j’ai commencé mon enquête sur le projet Iris en décembre 2019, je connaissais déjà la plupart des acteurs et actrices associatifs qui le portaient depuis la fermeture de la piscine. Je les ai rencontrés à leur demande en 2016, lorsqu’ils ont contacté l’école d’architecture de Grenoble pour les aider à formaliser leurs premières idées sur la reprogrammation du bâtiment. Enseignante dans cette école située à 200 mètres de la piscine, j’ai à l’époque répondu présente en construisant avec mes collègues un exercice dans lequel nos étudiant·es de master ont défriché les conditions de faisabilité de l’espace bien-être que le collectif Iris commençait tout juste à projeter. Ce dialogue s’est prolongé à l’occasion du projet Artcare que j’ai coécrit avec l’artiste Gabrielle Boulanger et qui consistait à installer pendant trois hivers, de 2018 à 2020, des « îlots de chaleur humaine » dans les quartiers populaires grenoblois via l’itinérance d’une caravane-sauna et d’un salon de soins mobile prodiguant des massages gratuits au pied des immeubles. En 2018, nous avons installé ces « îlots » à proximité de la piscine afin de tester l’implantation pérenne d’un espace bien-être dans le quartier. L’affluence qu’ils ont connue a suscité l’intérêt du maire et relancé son soutien à l’accompagnement du projet Iris qui, à l’époque, peinait à trouver ses marques auprès des services de la ville.

Fig. 2. La caravane-sauna en cours d’installation non loin de l’ancienne piscine
janvier 2019
Photo Perrine Garassus
Fig. 3. Les massages gratuits pratiqués dans le salon de soins mobile
février 2019
Photo Camille Olivieri

Fin 2019, je connaissais à la fois le contexte de ce projet et les relations complexes que ses fondateur·ices entretenaient avec les technicien·nes censés les aider dans leurs démarches. En décembre, cette familiarité me permet d’accéder facilement à la première réunion que je choisis d’observer. J’ai demandé d’y assister aux personnes présentes qui me connaissent à plus d’un titre. Ce jour-là, j’en fais valoir un de plus. Ayant décroché un post-doctorat au sein du projet de recherche GRINN’URB qui étudie les suites expérimentales de l’APUI lancé en 2017, je me présente pour la première fois en tant que chercheuse aux membres du collectif. Connaissant leurs réticences à se voir « enquêté·es » mais sachant qu’ils et elles ne peuvent pas me traiter comme une étrangère, je leur propose de clarifier la manière dont je peux suivre le projet Iris à leurs côtés. Je vais me taire et ne rien enregistrer, seulement prendre des notes. Je présente la familiarité qui me lie au projet Iris comme un gage de loyauté à l’égard de son déroulement et de celles et ceux qui le portent. La manière dont je prévois de le documenter prendra soin de ne pas le fragiliser.

Je me suis tenue à cette documentation tolérée et silencieuse jusqu’en juin 2021, moment où le projet Iris prend un virage qui reconfigure la composition du « collectif Iris élargi » (nom que ses fondateur·ices et les technicien·nes qui les accompagnent ont trouvé en 2020 pour qualifier leur coalition). Durant l’été, l’architecte qui a contribué à construire l’argument d’une rénovation par étapes du bâtiment doit désormais caler dans ses murs le plan d’un futur espace bien-être pour le fournir à l’équipe de la DIM chargée du chantier. L’enjeu est que la réparation de l’enveloppe de la piscine concorde avec la configuration de ce futur lieu – encore incertain – pour éviter des reprises coûteuses quand il s’agira de l’aménager. Les habitantes nouvellement arrivées dans le collectif sont prêtes à établir ce plan. Elles tiennent toutefois à s’exprimer sur leurs motivations. Toutes ont connu la piscine en activité et veulent en prolonger l’existence en veillant à ce que dure le type d’attachements que l’équipement a suscité chez les habitants et habitantes du quartier.

Fig. 4. Vue du bassin de la piscine en juillet 1979
À l’époque la toiture était rétractable. En été, le bassin était à ciel ouvert et couvert le reste de l’année.
Archives municipales et métropolitaines de Grenoble 15FI798
Fig. 5. La piscine en activité telle que les femmes du collectif l’ont connue
Photo collectée par la Régie de quartier en 2021 auprès d’une personne habitant La Villeneuve

Les sociologues Jérôme Denis et David Pontille rappellent que « prendre soin d’une chose, s’assurer qu’elle dure, revient à sélectionner parmi la multitude des traits qui la définissent ceux auxquels on tient (...) ; ceux qui, précisément, vont faire que c’est bien la “même” chose qui dure » (2022 :183). D’emblée, les nouvelles arrivées vont réfléchir à cette sélection lors de trois ateliers en juin, juillet et novembre 2021. L’organisation des espaces proposée par l’architecte, qui a toute leur confiance, les questionne moins que les usages qui garantiront que c’est bien la même chose qui dure dans cette nouvelle configuration. Pour elles, le futur espace bien-être doit prolonger la bulle de répit que la piscine offrait au quartier. En l’absence du bassin qui doit être recouvert et des vestiaires trop vétustes pour être conservés, cette bulle peut continuer d’exister à travers le hammam imaginé par les fondateur·ices du projet Iris associé à une cantine/cuisine en lien avec des initiatives de justice alimentaire. Ces femmes y rajoutent l’idée d’un jardin aromatique sous serre qui peut être envisagé dès la première phase du projet en vue de récréer un peu de cette respiration collective que la piscine rendait possible.

Fig. 6 : Croquis de la halle multi-usages décidé par le collectif à l’issue des ateliers de 2021
Il a été fourni aux techniciennes de la DIM en mai 2022 pour élaborer le permis de construire.
Dessin de l’architecte
Fig. 7 : Configuration du futur espace bien-être décidé par le collectif
Il a permis à la DIM de la prendre en compte dès l’élaboration du permis de construire.
Dessin de l’architecte
Fig. 8 : Plan de la halle annoté
Il a présenté à la DIM les intentions du collectif quant au choix du type d’ouvrants, des revêtements, etc.
Dessin de l’architecte

C’est lors de ces ateliers que je me retrouve pour la première fois empêtrée dans ma posture d’observatrice. L’assemblée ne compte plus que trois membres du collectif Iris élargi. La familiarité que j’ai gagnée auprès d’elles et eux ne suffit plus à justifier ma présence. Je dois me présenter aux nouvelles arrivées qui, pour certaines, m’ont croisée durant le projet Artcare et pour d’autres, ne me connaissent pas. Si lors des deux ateliers de l’été, je leur ai évoqué l’enquête que je menais depuis 2019 auprès du collectif, en novembre mon post-doctorat est terminé. À quel titre suis-je encore là ?

Quand l’atelier de novembre débute, ce qui me préoccupe est de savoir si je vais ou non sortir mon carnet. Ce choix me renvoie à deux possibilités qui me semblent sur le moment aussi intenables l’une que l’autre : l’observation clandestine ou l’observation à découvert. Je suis connue mais différemment identifiée par les personnes présentes, je ne peux donc pas m’inventer une identité d’emprunt qui me permettrait de participer à l’atelier incognito et de prendre des notes en différé. Je ne me vois pas non plus prolonger le rôle de chercheuse silencieuse que le collectif Iris élargi a toléré mais qui ne se justifie plus depuis la fin de ma mission. Comment expliquer aux nouvelles venues mon envie de continuer cette recherche pour mon propre compte, dans l’espoir de l’arrimer à un futur contrat financé ? Je n’en ai pas le courage. Si comme le souligne Christophe Broqua : « des places d’observateurs existent parfois déjà dans l’organisation des groupes ethnographiés » (2009 : 111), dans le cadre de cet atelier la place est déjà prise par une doctorante qui a demandé d’assister à la séance. Même si cette place était restée vacante, comment la réinvestir face à certaines habitantes qui en 2018, durant le projet Artcare, m’ont vue masser d’autres femmes du quartier, ce qui n’a rien à voir avec le fait de prendre des notes dans un carnet ? Guillietta Laki rappelle que parmi les gestes de l’enquête de terrain, l’usage d’un carnet renseigne beaucoup moins les personnes observées « sur la direction de cadrage – et donc sur l’objet de l’attention du chercheur – que ne le fait l’optique d’un appareil photo » (2017). Ce jour-là, c’est ce flou que je ne voulais pas imposer aux nouvelles venues. Je voulais au contraire clarifier ce que je pouvais leur apporter en tant qu’enseignante-chercheuse, et ce en privilégiant sur le moment les ressources de l’enseignement sur celles de la recherche. Dans le tour de table qui a inauguré l’atelier, j’ai ainsi choisi de justifier ma présence en évoquant l’aide que les étudiant·es de l’école d’architecture pourraient verser au projet Iris dans le cadre d’un dispositif que je superviserais en tant qu’enseignante. Cette tentative maladroite sous-estimait la capacité des personnes présentes à se faire d’elles-mêmes une idée de la place que je pouvais tenir dans le projet et que Broqua évoque en rappelant que « l’on ne décide pas seul de la distance à l’objet, mais conjointement avec les acteurs, dans un processus de négociation qui, s’il n’est pas toujours verbal, n’en est pas moins effectif » (2009 : 113). L’ironie voudra que le carnet qui m’empêtrait ce jour-là sera au cœur de cette négociation.

Dès la réunion suivante, les nouvelles venues proposent de revoir la dimension numérique de la documentation du projet. Parmi elles, certaines n’ont pas d’ordinateur personnel et préfèrent qu’on en revienne au papier pour les archives et les supports utilisés dans les réunions. Elles choisissent également de privilégier les SMS puis un groupe WhatsApp pour fluidifier la communication. La rédaction des comptes rendus sur un carnet rangé dans une valise qui sert de coffre aux archives du groupe devient la règle.

Fig. 9. Valise qui sert de coffre aux archives du collectif
Photo Cécile Léonardi

Dans ce cadre, l’existence de mes propres carnets et ma pratique de l’écriture à la main sont accueillies comme un dispositif d’ores et déjà ajusté à cette organisation documentaire. En décembre 2021, je propose au groupe de réengager ma prise de notes pour contribuer à la rédaction des comptes rendus. En janvier 2022, le groupe me demandera de fouiller mes carnets pour retrouver la trace des positions défendues par le collectif Iris élargi sur tel ou tel aspect du projet. À partir de là, les femmes présentes accorderont une attention bienveillante et de plus en plus diffuse à la description dense que je fais de nos réunions. Un pli est pris de leur côté comme du mien. Toute documentation du projet est la bienvenue dès lors que son enregistrement et son archivage adopte une forme qui n’exclue personne. L’architecte prend à cœur cette dimension du projet. Elle y travaille en créant des « powerpoint sans électricité » faits de textes et de dessins sur carton qui complètent la maquette du bâtiment qu’elle a réalisée et qui accompagnera bon nombre de nos réunions.

Fig. 10. Les « powerpoint sans électricité » de l’architecte
mars 2022
Photo Cécile Léonardi
Fig. 11. La maquette escamotable en situation
mars 2022
Photo Cécile Léonardi
Fig. 12. Les carnets dans lesquels je collecte la description dense des réunions du groupe
mai 2022
Photo Cécile Léonardi

Cette façon de documenter le projet Iris séduit les technicien·nes qui l’accompagnent depuis 2018, ainsi que l’élue de secteur et l’équipe de la DIM qui rencontrent pour la première fois le nouveau collectif en février 2022. C’est à cette occasion que le partage des responsabilités entre les deux parties va se préciser. En plus de participer à l’élaboration du permis de construire de la halle multiusages – ce à quoi les habitantes s’étaient engagées – l’élue et les technicien·nes les encouragent à prendre en charge la gestion du lieu, notamment sa mise à disposition gratuite auprès des associations locales. La ville n’a pas les moyens de salarier un agent dédié à cette tâche. La réunion consiste ainsi à convaincre le collectif que cette mission lui permettra de garder la main sur les usages de la halle et sur le pilotage de la seconde phase du projet. De leur côté, les habitantes impliquées abordent cette proposition comme une façon d’approfondir la relation de suivi qu’elles ont initiée à l’égard du bâtiment. Pendant un an, elles vont ainsi consolider cette « relation » en arbitrant avec la DIM les questions soulevées par la réparation et la remise en usage d’une halle de 500 m² dépourvue de système de chauffage. L’installation d’un WC et le décroutage du solarium pour y installer, non pas une serre, mais un jardin de pleine terre, seront le fruit d’une lutte conjointe auprès des élu·es qui finiront par accorder au projet une rallonge budgétaire. En parallèle, les habitantes s’investiront dans la rédaction des multiples conventions (d’objectifs et de moyens, d’occupation, de mise à disposition) destinées à encadrer juridiquement leur gestion de la halle. Accompagnées par l’architecte dans ces travaux d’écriture, elles vont par ailleurs candidater à un appel à projet de la Fondation de France pour financer des ateliers ouverts aux habitants et habitantes du quartier. L’enjeu est de les inviter à trouver une place dans le projet via la fabrication d’un petit mobilier adapté à une halle qui sera livrée brute, puis de réfléchir avec un ingénieur thermicien à son utilisation saisonnière. C’est au cours de ces deux séries d’ateliers que le groupe va pour la première fois se confronter à la nécessité de documenter des temps publics à la demande d’une fondation qui réclame un bilan de l’opération. Destinée à des partenaires lointains, cette restitution suppose de retracer des moments qui concernent un réseau de connaissances et de solidarité dans lequel chaque femme du groupe est personnellement impliquée. Comment assumer auprès des habitant·es du quartier, dans le choix des mots et des images, ce récit dont la diffusion va leur échapper ? Encouragées par l’architecte, qui voit là l’occasion de roder une pratique narrative qui leur appartienne pleinement, ces femmes vont quant à elles l’aborder comme une façon de ménager sur le moment et sur le temps long le tissu de relations dont dépendra la vie de la halle.

Documenter des relations qui importent

Jusqu’ici, la documentation du projet assurée par le collectif ne comportait pas de photographies. Les textes qui circulaient entre le groupe et l’équipe de la DIM intégraient tout au plus des croquis ou de plans plus techniques dont l’enjeu était de formaliser le permis de construire ou d’animer certaines réunions. De son côté, l’architecte avait édité un blog au tout début de sa mission afin de tenir à jour l’histoire et le déroulement du projet Iris. Pour l’illustrer, elle avait puisé dans les photos qu’elle avait prises lors d’événements organisés autour de la piscine en 2018 et 2019. La parcimonie de sa sélection était révélatrice d’une vigilance accrue à l’égard d’un droit à l’image difficile à jauger quand il s’agit d’illustrer les sociabilités citadines (Jarrigeon 2015). Quant à moi, depuis 2021, je m’autorisais à photographier les réunions du collectif afin de garder une trace des lieux où nous les tenions et des documents qui s’y brassaient. Facilité par la discrétion de mon smartphone, cet usage minimaliste de la photographie se résumait à retracer en image ce que je n’avais pas le temps de décrire dans mes carnets. Comme le soulignent Mickaël Meyer et Christian Papinot, cette pratique de la photographie « considérée comme simple aide-mémoire » laisse trop souvent de côté deux questions essentielles « "Comment faire des images ?" [et] "Quoi faire des images ?" captées ou collectées » (2017). Ces deux questions que j’ai longtemps négligées, ce sont les femmes du collectif qui les ont invitées dans mon enquête en s’y affrontant très concrètement et en m’embarquant dans la manière dont elles ont choisi d’y répondre.

En novembre 2023, lors du premier « atelier habitant » consacré à la fabrication d’un mobilier pour la halle, l’architecte a explicitement demandé aux personnes présentes – des habitantes du quartier et les membres du PMU (Pari des mutations urbaines) en charge d’encadrer le chantier – si elles souhaitaient ou non être photographiées. Certaines, peu nombreuses, ont demandé à ne pas l’être. D’autres ont avancé un « oui » timide qui a implicitement orienté les prises de vues réalisées par les deux volontaires ayant proposé de couvrir l’événement, Amapola [2] et moi. L’une comme l’autre, nous avons alors tenté de respecter deux points de vigilance enchâssés. L’architecte voulait respecter le droit à l’image des participantes. Les femmes du collectif souhaitaient quant à elles ne pas indisposer les voisines qui participaient à l’atelier. Nous avons ainsi opté sans nous concerter pour des prises de vues qui faisaient l’impasse sur les visages en cadrant avant tout des dos et des mains au travail. D’autres se focalisent sur les personnes qui nous ont accordé une autorisation permanente à les regarder faire : les membres du PMU, des étudiantes qui se sont jointes à l’atelier, un ami et un parent de l’architecte venus prêter main-forte. Les femmes du groupe ont de leur côté assumé d’être prises continuellement en photo pour nous aider à maintenir hors-champ les personnes qui ne voulaient pas être photographiées. Je me suis moi-même prêtée à ce jeu pour documenter le tissage d’un tapis géant, chantier le plus fédérateur de cette séquence d’ateliers.

Fig. 13. Une prise de vue faisant la part belle aux femmes du collectif tout en se concentrant sur les outils, les objets et les gestes
Photo Cécile Léonardi

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Fig. 14. Une prise de vue me montrant en train de tresser le tapis géant
Photo Amapola
Fig. 15. Des femmes du collectif
Elles prennent la pose avec un ami de l’architecte et deux membres du PMU autour des meubles réalisés
Photo Marion Levoir

Lors de la réunion organisée par l’architecte autour du rapport à remettre à la Fondation de France, ces clichés ont été présentés au collectif afin qu’il sélectionne les photos les plus appropriées à la restitution de l’événement. Réunies autour de cette masse d’images, les femmes du groupe ont d’emblée écarté celles qui pouvaient mettre mal à l’aise certaines participantes, de par leur simple présence à l’image ou au regard d’une prise de vue qui ne les montraient pas sous leur meilleur jour. L’architecte nous a également demandé de choisir les textes les plus pertinents parmi ceux qu’elle nous avait invités à rédiger pour décrire les ateliers. Ces textes courts ont été lus à haute voix et leur sélection s’est alignée, peu ou prou, sur les images retenues : les mots comme les photos décrivaient davantage des gestes et des solidarités à l’œuvre qu’ils ne désignaient des profils sociaux ou des classes d’âges au travail. La composition d’ensemble parvenait in fine à utiliser textes et images pour garder ces différents marqueurs dans le flou sans avoir à flouter aucun visage.

Fig. 16. Dispositif mis en place par l’architecte pour organiser la sélection des photos et des textes.
Photo Cécile Léonardi
Fig. 17. Une sélection qui s’est discutée image par image.
Photo Cécile Léonardi

Début 2024, ce processus a été reconduit pour retracer les ateliers dédiés à l’usage bio-climatique de la halle, ce qui a consolidé au sein du groupe une certaine pratique de l’attention en matière de collecte et d’usage des images. Caractériser cette pratique n’est pas simple étant donné qu’elle n’a jamais, pour l’instant, été clairement discutée ni explicitée par les femmes du collectif. Étant prise dans cette pratique, je dirais qu’elle prolonge sur un autre mode celle que le groupe a développée en interne concernant la documentation du projet. Si cette documentation fait attention à n’exclure personne, à l’inverse la communication du projet veille à ne pas inclure trop vite ni à impliquer malgré elles, par leur simple présence à l’image, les personnes du quartier qui s’intéressent à la transformation de l’ancienne piscine et qui souhaitent y participer, même modestement.

Initiée dans le cadre d’ateliers sur lesquels le collectif avait la main, cette pratique de l’attention a par la suite orienté à bas bruit la communication institutionnelle du projet. Avant même le lancement du chantier de rénovation de la piscine et plus encore au moment où il a démarré, les services municipaux ont pris l’habitude de relayer au collectif les demandes d’interviews de la presse locale qui cherchait à en savoir plus sur le projet Iris. Face à cette insistance, les femmes du groupe ont décidé de jouer la montre auprès des journalistes pour privilégier l’information qu’elles voulaient adresser en priorité aux habitant·es du quartier. Elles ont ainsi supervisé la manière dont le projet Iris serait présenté et illustré lors de la réunion publique organisée dans le quartier en mars 2024. Puis elles ont prolongé ce récit sur les marchés du samedi et dans les maisons de quartier en utilisant comme seul support un dépliant « fait maison » qui n’intégrait que des croquis. Quand le chantier s’est achevé, les femmes du groupe ont, là encore, préféré ouvrir leurs réunions hebdomadaires pour recevoir les associations et les habitant·es désireux de se renseigner ou de s’investir dans le projet, plutôt que d’en passer par une campagne d’information plus impersonnelle et moins maîtrisée.

Suite à cet effort pour raconter le projet en face-à-face le collectif a reçu, quelques semaines avant l’inauguration de la halle, l’aide spontanée d’habitant·es du quartier pour préparer l’événement et mettre en culture le jardin d’aromatiques creusé dans l’ancien solarium. Durant ces préparatifs, Amapola et moi avons repris notre collecte d’images en remobilisant les façons de faire validées par le collectif au moment des ateliers. Ce récit visuel témoigne de la pratique de l’attention évoquée plus haut et de sa dimension paradoxale : les personnes qui se sont investies dans l’ouverture du lieu sont aussi celles qui apparaissent le moins à l’image. Soigner le regard a ici consisté à ne jamais forcer l’autre à précipiter son implication dans le projet. C’est ce qu’a apprécié une habitante venue planter les premières essences du jardin mais qui a expressément demandé à rester « hors-champ ». Elle s’est souvent amusée de me voir capter ce qu’elle faisait sans pour autant la photographier. De mon côté, je sentais que je lui fournissais là le gage qu’elle attendait : ne forcer ni la pose, ni l’engagement.

Fig. 18. Le jardin creusé dans la dalle de l’ancien solarium
juin 2024
Photo de Cécile Léonardi
Fig. 19. Trois femmes du collectif en plein lancement du jardin, une semaine avant l’inauguration du lieu
juin 2024
Photo Cécile Léonardi
Fig. 20. Une habitante qui souhaite rester hors-champ et dont la contribution a été photographiée
juin 2024
Photo Cécile Léonardi

Au final, le défaut d’intentions qui a longtemps caractérisé ma pratique de la photo au sein du groupe, m’a également permis de développer une forme de disponibilité à l’égard de son propre « travail des images » (Meyer & Papinot 2017). En devenant une de ses opératrices, j’ai pu aborder par un jeu d’essais et d’erreurs ce que ce travail cherche à considérer. En tant que tel, il se préoccupe du droit à l’image des personnes présentes, tout en essayant de respecter les relations qu’elles ont tissées avec un lieu qui leur importe. Ce respect passe par le fait de permettre à ces personnes de renouer à leur rythme le lien qu’elles souhaitent engager avec la transformation de l’ancienne piscine et avec ce qu’elle est devenue. Dans le même temps, cette pratique de l’attention permet aux femmes du groupe d’explorer, elles aussi à leur rythme, une formule trouvée par l’architecte pour les motiver à prendre la main sur le récit du projet et qui les a marquées : « l’information, c’est toujours et avant tout une forme d’accueil » (mai 2023).

Fig. 21. La halle à la veille de son inauguration
juin 2024
Photo Cécile Léonardi
Fig. 22. Photographier les ateliers créatifs destinés aux enfants du quartier lors de l’inauguration du lieu
Photo Cécile Léonardi
Fig. 23. Capter durant l’événement l’hospitalité créée par le petit mobilier auto-construit
Photo Cécile Léonardi
Fig. 24 : Regarder un groupe d’adolescent.es s’emparer d’une dégustation de gelées de fleurs
Dégustation organisée par un jardinier qui aide le collectif à activer son propre jardin.
Photo Cécile Léonardi

Décrire les ambivalences d’un travail qui ne s’affiche pas

Si les femmes du collectif Iris ont développé une pratique du récit et du regard qui guide à la fois leur façon de documenter le projet et de le raconter aux habitants et habitantes du quartier, cette aisance s’est accompagnée d’une capacité – de mieux en mieux rodée elle aussi – à taire ou à euphémiser le temps considérable qu’elles consacrent au projet Iris. Ayant assisté à la quasi-totalité de leurs réunions et ayant aidé aux nombreuses tâches que ces femmes assument pour faire avancer le projet, je mesure de mon côté l’ampleur de leur engagement bénévole. Je suis aussi aux premières loges pour observer la difficulté qu’ont les élu·es et les services municipaux qui les accompagnent à estimer correctement cet investissement, et à identifier la limite au-delà de laquelle il devient une forme de travail gratuit. De fait, le nombre croissant de responsabilités qu’ils ont déléguées au collectif relève d’une tendance qui flirte avec celle que John Krinsky et Maud Simonet nomment « l’extension du domaine du travail invisibilisé aux services publics » (2012 : 18). Dans un contexte d’austérité budgétaire, on peut faire l’hypothèse que les élu·es et les technicien·nes locaux se soient peu à peu résolus à mettre au travail le collectif en cédant à « ce mécanisme spécifique d’exploitation ’au nom de’ (la solidarité, la citoyenneté, l’amour) » (Simonet 2024 : 52). Maud Simonet rappelle que si ce mécanisme caractérise avant tout les politiques municipales qu’elle a pu observer aux États-Unis, il tend selon elle à se diffuser en France à travers une « double opération de maintien et de passage des frontières » (2024 : 56) que l’État et de plus en plus d’institutions publiques organisent entre travail et engagement, travail et loisirs, travail et études.

Dans le cas du projet Iris, si l’investissement bénévole du collectif évite à la municipalité de créer un poste dédié à la gestion de la halle, le « travail » qu’il endosse pour faire vivre le lieu ne se réduit pas pour autant à faire gratuitement les tâches d’un salarié. Sur ce point, observer les rencontres entre le collectif et ses partenaires institutionnels m’a permis d’apprécier la manière dont la gestion de la halle les met conjointement au travail. Le collectif et la municipalité savent en effet que se joue là l’enjeu le plus saillant de leur partage de responsabilités vis-à-vis du bâtiment, partage auquel ni l’une ni l’autre des parties ne souhaite renoncer. Le projet qu’elles portent ensemble encourage toutefois une tendance qui marque leur relation d’interdépendance. En effet, chaque fois que le projet demande aux services et aux élu·es de trouver des solutions à des problèmes inédits, les femmes du groupe prennent régulièrement les devants et assument de faire le nécessaire pour éviter que le projet ne s’enlise ou perde de sa consistance. Patricia Paperman décrit ce réflexe en évoquant une « spirale du concernement » (2011 : 333) qu’elle définit comme une propension à « répondre toujours ’présent’ sans disposer de moyens d’y mettre un point d’arrêt » (2011 : 334). Les deux extraits suivants, tirés des descriptions de deux réunions du collectif avant l’ouverture de la halle, offrent un aperçu de la manière dont cette spirale s’enclenche régulièrement au sein du groupe :

Notes du 14 mai 2024
Amapola évoque la visite de la halle organisée par A. (directeur des services de proximité du quartier) et adressée aux associations locales. Jasmine ne pourra pas se libérer. Sakamalao y sera. Zeitoun va essayer [3]. Amapola nous explique que c’est A. qui veut que l’on soit là pour gérer en direct les questions qui vont se poser. Il en a reçu beaucoup sur les conditions de prêt de la halle auxquelles il ne sait pas répondre. Amapola a réfléchi à la manière dont on va renseigner les associations d’un côté, les particuliers de l’autre. Je reviens quant à moi sur le rendez-vous que j’ai assuré mardi auprès de deux classes de CM1 pour le journal de leur école. J’ai précisé que la halle ne pourra pas accueillir de fêtes privées. Jasmine rebondit : « C’est bien, ils vont le répéter aux parents. L’argument imparable c’est de dire qu’il n’y a pas de cuisine et que les WC ne sont pas encore branchés, du coup ce n’est pas un lieu adapté pour les mariages ou les anniversaires. Ça va tout de suite poser les choses ! ». Amapola en profite pour annoncer qu’elle a enfin obtenu un rendez-vous pour sa formation RUS (responsable unique de sécurité). Elle nous rassure : « À partir de là, on pourra rédiger notre règlement intérieur et simplifier le tout dans un mode d’emploi de la halle ultra facile à comprendre ».

Notes du 4 juin 2024
La réunion a commencé depuis une heure quand Amapola nous rejoint. Elle vient d’achever sa formation RUS. Nerveuse, elle nous annonce la couleur : « Ça ne va pas être simple, on a vraiment sous-estimé les problèmes de sécurité du lieu ». Elle explique que l’alarme incendie installée dans la halle est une alarme basique qui n’appelle pas les secours quand elle se déclenche. À chaque remise des clés, lors du prêt du lieu, il faudra vérifier que l’emprunteur a un téléphone portable pour appeler les pompiers en cas de besoin. L. (responsable du projet côté DIM) n’a pas pensé à faire installer un téléphone fixe dans les murs. Les femmes du groupe sont ahuries. Amapola tient tout de suite à disculper L. en rappelant qu’elle a pensé à bien des choses pour « nous faciliter la vie », dont le fait de limiter l’effectif à 200 personnes dans une halle qui pourrait en accueillir quatre fois plus. En installant une alarme basique, L. a pu négocier un classement ERP de type « petite salle polyvalente » ce qui permettra de refuser de gros événements. L. n’avait pas pensé que ça compliquerait les emprunts courants du lieu. Amapola relativise. Elle en sait assez pour rédiger le règlement intérieur, ce qui va demander de réécrire la convention de mise à disposition pour l’adapter à ces nouvelles contraintes. Pendant qu’elle y est, elle fait un topo sur le système de désenfumage en précisant qu’il est facile à manipuler mais que les leviers sont en hauteur et conclut amusée : « Il va falloir acheter un marchepied pour Sakamalao ! ». Celle-ci suggère en riant qu’elle peut encore grandir d’ici l’inauguration de la halle.

Ces deux extraits donnent une idée de la manière dont le groupe aborde en situation le partage des responsabilités qui se rejoue continuellement autour de la gestion du lieu. De fait, certain·es technicien·nes s’en remettent régulièrement aux femmes du collectif face à des questions qu’ils et elles n’arrivent pas à gérer. D’autres tentent de résoudre des problèmes en amont afin de les leur épargner, mais sans toujours y parvenir. Dans les deux cas, les habitantes impliquées préfèrent remédier aux problèmes plutôt que de chercher une esquive ou de renégocier des rôles et des formes d’expertises qui ont fini par glisser de leur côté.

Une autre spirale du concernement s’exerce au sein même du collectif, mais celle-là est à l’inverse pleinement assumée. Elle permet aux femmes du groupe de supporter la première, tout en renforçant le plaisir qu’elles prennent ensemble à tenir le projet. Ce concernement s’exprime à travers la manière dont elles prennent soin des contraintes de chacune. Il faut ici préciser que le collectif est composé pour moitié par des femmes dont les vies sont « infléchies par le care  » (Damamme & Paperman 2009 : 105). Ces mères au foyer, veuves ou séparées, élèvent seules leurs enfants en vivant d’aides sociales et en compensant ce manque de revenus par un important travail de subsistance (Collectif Rosa Bonheur 2017). Elles parviennent à s’impliquer dans le projet Iris dès lors que le collectif a choisi d’aligner l’agenda de ses réunions sur le seul créneau hebdomadaire qui leur convenait. Leurs contraintes ont par ailleurs dessiné une dynamique organisationnelle stable qui bénéficie ponctuellement aux jeunes retraitées qui constituent l’autre moitié du collectif. Cette dynamique repose sur trois façons de pratiquer le concernement : s’adapter, soutenir, suppléer. Si l’écriture ethnographique permet de retracer l’endurance d’une telle organisation, j’ai néanmoins pris le parti de suspendre ma prise de notes chaque fois qu’une femme du groupe évoquait les difficultés personnelles qui l’obligeaient à quitter la réunion en cours ou qui l’empêchaient de venir à la suivante.

Comment, au final, qualifier le « travail » que ces habitantes supportent d’un côté et qu’elles organisent d’un autre selon des règles et des motivations qui leur appartiennent ? Dans un premier temps, j’ai considéré ce travail comme une forme d’investissement dont sont coutumières les femmes des quartiers populaires, investissement qui consiste à soutenir gratuitement de nombreux services publics, à commencer par la vie des écoles et des centres sociaux qu’elles fréquentent. L’engagement des femmes du collectif Iris se démarque toutefois de ce type de bénévolat là où il échappe aux relations de subordination et aux rapports sociaux de classe qui en constituent un des revers silencieux (Collectif Rosa Bonheur 2017). Leur engagement peut en cela être regardé comme un travail dont elles concèdent la gratuité à la municipalité tout en l’investissant dans ce que le projet Iris leur permet d’expérimenter. Si elles consacrent du temps à ce projet, elles l’investissent en bonne partie dans une façon de piloter à bas bruit une diversité de relations qui leur importent. Elles travaillent en l’occurrence à prendre soin des relations qu’elles veulent renouveler entre un lieu qui comptait dans le quartier et des habitants et habitantes qui attendent de le réinvestir. En même temps et par la bande, elles prennent soin des relations qu’elles ont nouées entre elles pour tenir le projet de l’intérieur. Ces relations leur procurent une forme de « reconnaissance affective » (Guérin 2017 : 135) qui a progressivement conquis son espace d’expression et d’autonomie. Isabelle Guérin avoue qu’elle a mis du temps à saisir la subtilité des fonctions émancipatrices de ces espaces-temps ambivalents pris entre le travail, la fatigue et le relâchement, sur tous les terrains qu’elle a pratiqués dans le cadre de ses recherches sur l’empowerment féminin. Comme elle, j’ai moi-même mis du temps à mesurer la façon dont cette émancipation prenait forme au sein du collectif et dont elle pouvait devenir un des aspects du projet auquel mon écriture ethnographique devait faire attention. Cet article m’aura donné une précieuse occasion de considérer cette forme d’émancipation et de réfléchir à la manière de la restituer.

Conclusion

Quand ils abordent les responsabilités engagées dans le fait de maintenir la vie de certaines choses, Denis et Pontille empruntent à Donna Haraway la définition qu’elle donne de la responsabilité : « ’response-ability’, c’est-à-dire la capacité de répondre. […] Prendre ses responsabilités, c’est à la fois répondre à l’appel des choses fragiles et répondre de leur devenir » (2022 : 346). Les femmes qui portent le projet Iris cherchent à leur manière à développer cette double réponse. Elles répondent du devenir de l’ancienne piscine de leur quartier en essayant de répondre à l’appel de plusieurs fragilités conjuguées. Cette prise de responsabilité passe par l’attention qu’elles accordent à la réparation du bâtiment en se donnant les moyens de traiter les questions constructives, environnementales et réglementaires qu’elle soulève. L’autre fragilité que ces femmes prennent en compte concerne les relations qu’elles veulent à la fois ménager et réactiver entre le bâtiment lui-même et les personnes concernées par sa remise en usage. Sur ce point, leur prise de responsabilité passe par le soin qu’elles accordent à la documentation et à la communication du projet Iris. Le travail documentaire qu’elles déploient sur ces deux fronts consiste en l’occurrence à ne laisser personne de côté, sans pour autant forcer qui que ce soit à en faire l’objet malgré lui. Elles y parviennent en prenant le temps d’inventer des manières de raconter le projet et de regarder celles et ceux qu’il concerne et mobilise. De ce point de vue, ces habitantes construisent autour de l’ancienne piscine de leur quartier les conditions « d’une politique de la maintenance » dont Denis et Pontille résument l’exercice en citant là encore Haraway : « [Cette politique] invite à développer des formes de soin des choses (...) qui cultivent une attention à la fragilité des milieux et des relations qui s’y tissent. Une maintenance qui assume de faire durer une chose, c’est aussi continuer de faire advenir "le monde qui va avec elle" » (2022 : 360).

Sur le plan ethnographique, enquêter cette politique de la maintenance demande de faire durer certaines choses à commencer par l’enquête elle-même, y compris quand elle dépend d’un contrat post-doctoral dont la durée ne tisse aucune relation avec le temps du projet étudié. Il s’agit également de se rendre disponible aux pratiques à l’essai portées par l’ensemble des acteurs et des actrices, bénévoles ou salariés, qui cherchent conjointement à prendre soin de certains biens publics et à maintenir le tissu de relations dont ils dépendent. Dans ces différents cas de figure, les coalitions de care qui se forment et qui s’activent improvisent beaucoup face aux responsabilités inédites qu’elles choisissent de se partager. C’est cette improvisation que l’écriture ethnographique peut saisir au plus près en s’intéressant à la manière dont elle est assumée, en quartiers populaires comme ailleurs, par des femmes qui parviennent à apparaître – comme dans le cas présenté – ou qui restent trop peu visibles dans les projets auxquelles elles contribuent. À ce sujet, Denis et Pontille reconnaissent qu’il n’y a pas beaucoup de femmes dans les histoires de maintenance et de réparation qu’ils explorent, « comme si le soin des choses était réservé aux hommes, alors que le soin des personnes le serait aux femmes ». Ils rappellent dans la foulée que se jouent pourtant « dans la sphère domestique, un ensemble d’activités de soins matériels très largement pris en charge par des femmes » (2022 : 356). L’enjeu est de consacrer nos ethnographies à regarder la manière dont ces activités sortent désormais de l’espace privé pour s’occuper d’un soin des choses qui concerne le maintien de nos équipements publics et du monde qui va avec eux.

Fig. 25. La halle et son jardin un an après son inauguration
juin 2025
Photo Cécile Léonardi

add_to_photos Notes

[1Cette enquête a débuté dans le cadre du projet GRINN’URB « Grenoble face à l’innovation : enquête sur les projets urbains innovants dans une métropole moyenne », piloté par Federica Gatta (UMR PACTE) de 2019 à 2021. Elle se poursuit sous sa direction au sein de l’ANR CARE « Communing processes in austerity urbanism : spatial regeneration and gouvernance ». Ce second projet entend contribuer au débat sur les communs urbains à travers des études de cas situées à Grenoble, Bologne, Turin et Saint-Etienne. Ces deux projets successifs reposent sur des ethnographies longues auprès des collectifs qui gèrent les lieux étudiés, et d’entretiens avec les élu.e.s et les technicien.ne.s qui portent les politiques locales dont dépendent ces initiatives citoyennes. Cf : https://care.hypotheses.org/.

[2Jeune retraitée ayant occupé plusieurs postes de cadre dans des institutions culturelles locales et nationales. Habitant le quartier depuis les années 1970, elle a intégré le collectif Iris en 2021. Le prénom a été modifié, le pseudonyme a été choisi par l’intéressée.

[3Les prénoms ont été modifiés, les pseudonymes ont été choisis par chaque femme du groupe.

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Pour citer cet article :

Cécile Léonardi, 2026. « Quand le sort d’une ancienne piscine municipale devient une affaire de femmes : documenter à plusieurs mains une prise de responsabilité ». ethnographiques.org, Numéro 49 - décembre 2025
Regarder le soin, soigner le regard : vers une anthropologie réflexive du care [en ligne].
(https://www.ethnographiques.org/2025/Leonardi - consulté le 16.03.2026)