Soigner le regard pour comprendre le care maraîcher
« Le contact avec le vivant et puis le rapport aussi avec soigner le sol, essayer de comprendre, […] comment est-ce que le sol fonctionne, quels sont les meilleurs moments pour implanter une graine. Et puis après, il y a quand même… les fenouils par exemple, qu’on réussit cette année ; c’est rare qu’on réussisse des fenouils aussi beaux. Il y a quand même une grande satisfaction au final de sortir des beaux légumes en sachant que sur le côté, tu t’es quand même impliqué pour qu’il y ait des fleurs, pour qu’il y ait de la biodiversité. (…) Pour moi, c’est vraiment une réussite de tomber sur une couleuvre dans notre couche chaude et de me dire que dans notre système, il y a de la biodiversité qui se recrée. » (Interview de Gil, 11 novembre 2020)
C’est en novembre 2020, au terme d’une saison de production chargée, de surcroît dans le contexte de la pandémie de COVID 19, que Gil, un des maraîchers de la ferme coopérative Planto ergo sum, fait cette déclaration. La ferme met en culture 1,5 hectares de terre en Région wallonne (Belgique) selon la réglementation de l’agriculture biologique et les principes de l’agroécologie. Plusieurs maraîchères et maraîchers coopérateurs, entre 2 et 6 en fonction des périodes de mon terrain ethnographique, s’y partagent les tâches, les responsabilités et les prises de décisions. Ces personnes pratiquent un maraîchage diversifié, biologique et agroécologique : diversifié, car une cinquantaine de variétés de légumes y sont cultivées à l’année ; biologique, car cette ferme cultive selon la réglementation de l’agriculture biologique wallonne ; et agroécologique parce qu’elle répond aux principes de l’agroécologie (comme la recherche de synergies entre les composants de l’agroécosystème) qui vont plus loin que la réglementation précitée.
Si l’on se promène dans les jardins maraîchers de cette ferme, on peut y observer une multitude de cultures réparties sur les différentes planches, des bandes de terre d’1 mètre 30 qui accueillent les nombreuses variétés de légumes cultivées. Toutes ces plantes font l’objet de multiples actes de soin pour leur assurer une croissance harmonieuse tout au long de l’année, comme on le constate à travers la déclaration de Gil. Ce que j’ai nommé le care maraîcher, et que je vais tenter de caractériser dans cet article, comprend : la place des connaissances, l’orientation vers la production de beaux légumes, et la prise en compte de la biodiversité. On y perçoit aussi une forme d’attention sensible au vivant – une manière de “lire” le champ, d’en observer les signes et d’y reconnaître les effets du soin – qui renvoie à un véritable travail du regard.
Cet article pose ainsi deux questions principales : qu’est-ce que le care maraîcher, autrement dit en quoi le maraîchage agroécologique peut-il être compris comme une pratique du care ? Puis, quel est l’apport du regard et de l’image – filmique, photographique ou dessinée – dans l’expérience et l’analyse de ce care ? Pour répondre à ces questions, je m’appuie sur une enquête ethnographique menée au sein de la ferme coopérative Planto ergo sum. Cette recherche, fondée sur plus de 175 jours d’observation participante entre 2015 et 2022, mobilise plusieurs dispositifs visuels (caméras portatives, caméra time lapse, caméra de chasse et dessin), utilisés à la fois comme outils de terrain et comme moyens de communication sur le care maraîcher. Dans mon cas, ces données sont mobilisées dans la production d’un webdocumentaire destiné à communiquer sur ma recherche doctorale à un public plus large.
Ainsi, en articulant approche ethnographique, analyse pragmatiste et dispositifs visuels, cet article vise à montrer comment le care maraîcher se manifeste, se négocie et se donne à voir dans le contexte du maraîchage agroécologique. Je mettrai en évidence comment le “voir”, l’“apprendre à voir” et le “faire voir” contribuent à la fois à la pratique maraîchère et à la démarche ethnographique.
Cadre théorique
Dans cette contribution, je questionnerai la pratique maraîchère au regard du concept de care développé par Joan Tronto (1993), éclairé à la lumière de la philosophie pragmatique (Dewey 2011 ; Hache 2019). Le care, selon Joan Tronto, constitue « l’ensemble des activités par lesquelles nous maintenons et réparons « notre monde » pour le rendre vivable » (Tronto 1993 : 103) [1]. Il se divise en quatre phases : « se soucier de (caring about) », « se charger de (taking care of) », « donner des soins (care giving) » et « recevoir des soins (care receiving) » (Tronto 2008 : 248). Si ces phases sont bien présentes dans la pratique maraîchère, le care maraîcher n’est pas sans ambiguïté. Je choisis donc de l’éclairer par le pragmatisme, afin de montrer comment il s’ancre dans des choix situés, des gestes et des arbitrages concrets. En effet, de nombreuses situations de care maraîcher impliquent des choix pratiques dont les conséquences, soigneusement évaluées, peuvent parfois être en tension avec les valeurs de la coopérative.
« Réparer le monde » dans le cadre du maraîchage, c’est tenter de trouver un juste équilibre entre la production de légumes et le respect des formes de vies des non-humains présents sur le champ. C’est créer des associations d’espèces, mais c’est aussi éradiquer les doryphores [2] qui se trouvent sur une planche de pommes de terre, travailler la terre au motoculteur avant de la rendre plus meuble (au risque de tuer les vers de terre et autres organismes présents) ou désherber les multiples adventices qui apparaissent entre les lignes de culture. Ce care implique le soin des plantes, mais aussi leur récolte ou leur évacuation quand la saison devient moins propice à leur culture et qu’une autre culture est planifiée.
Mobiliser la notion de care dans le cadre de la production agricole n’est pas entièrement nouveau. Le sociologue Jan Douwe van der Ploeg situe le care comme un des modes de « coproduction » avec la nature, en opposition au « contrôle », façonnant une manière de pratiquer l’agriculture. Pour lui, le care est un « mot qui est souvent central dans le répertoire culturel des sociétés paysannes » (van der Ploeg 2022 : 12). Le care agricole désigne un mode d’engagement pratique qui vise à préserver la capacité productive du milieu tout en assurant la reproduction future de l’objet de travail (par exemple maintenir la fertilité du sol ou obtenir de beaux veaux par l’élevage). Il implique une organisation du travail apte à répondre aux besoins parfois imprévisibles des plantes ou des animaux et suppose une proximité avec l’objet du travail, auquel doit être accordé du temps et de l’attention (van der Ploeg 2022 : 12). Le « contrôle », à l’inverse, est associé à la gestion d’un grand nombre d’objets de travail et à la volonté de discipliner la nature. Là où le contrôle accélère et impose, le care exige patience et attention aux « dons » de la nature (van der Ploeg 2022 : 12-13).
La définition proposée par van der Ploeg, centrée sur les relations de coproduction entre humains et nature dans un cadre agricole, demeure essentiellement tournée vers la durabilité de la production. Dans ce texte, je m’appuie plutôt sur une conception compréhensive du care développée par Joan Tronto, qui élargit cette perspective pour inclure l’ensemble des activités – humaines et non humaines – qui contribuent à maintenir et à réparer notre monde commun. « Ce monde comprend nos corps, nos personnes et notre environnement, tout ce que nous cherchons à entrelacer dans une toile complexe soutenant la vie. » (Tronto 1993 : 103). L’intérêt de cette approche est qu’elle met sur un même plan le soin apporté aux humains, aux non-humains et aux milieux, sans réduire le care à un rapport utilitaire à la nature. Les quatre phases du care décrites plus haut fonctionnent comme un enchaînement allant de la reconnaissance d’un besoin à l’évaluation des effets d’une action (Tronto 1993 : 248-250). Cette conception met l’accent sur le caractère processuel et pratique du care, reliant attention, responsabilité et action.
Le care doit être envisagé comme une pratique. « Désigner le care comme une pratique implique qu’il est à la fois pensée et action, (…) étroitement liées et orientées vers une certaine fin » (Tronto 2008 : 251). En tant que pratique, celle-ci va s’appuyer sur des ressources comme des biens matériels, du temps et des compétences (Tronto 2008 : 253). Quand celles-ci viennent à manquer, le care peut s’avérer particulièrement épuisant. Comme le rappelle Maria Puig de la Bellacasa : « Là encore, le cœur de l’action réside dans la manière dont nous nous occupons des autres plutôt que dans l’intention ou la disposition à s’occuper des autres. Trop de sollicitude peut s’avérer dévorant » (Puig de la Bellacasa 2017 : 85). Cette dimension matérielle et affective du care permet d’éclairer, dans le cas du maraîchage coopératif, une tension située qui oppose les impératifs économiques (produire avec un bon rendement pour assurer la viabilité de la ferme) au besoin de se préserver et de préserver des relations attentives avec les plantes, les sols et la biodiversité. Cette tension rappelle, à une autre échelle, celle qu’affronte une infirmière lorsqu’elle doit assurer les soins d’un grand nombre de patientes et patients tout en se préservant et en maintenant un relation de soin de qualité.
Comme le remarque Philippe Chanial, les théories du don et du care ont en commun de rendre visible ce qui est habituellement invisibilisé (Chanial 2014 : 53), invitant à interroger : « qui s’occupe de quoi et comment ? » (Paperman 2009 : 103). Cette question conduit à la description, à l’évaluation ou à la critique de « l’organisation sociale et politique » des activités de care (Paperman 2009 : 103) et elle peut être appliquée aux multiples actrices et acteurs impliqués dans la vie du champ : maraîchères et maraîchers, stagiaires, bénévoles, clientes et clients, et dans une perspective plus large aux non-humains animaux et végétaux.
Ce changement de perspective a déjà été appliqué en agriculture. Jean Foyer, Julie Hermesse et Corentin Hecquet (2020) ont par exemple montré que les viticultrices et viticulteurs travaillant en biodynamie considèrent leur travail comme un soin et un accompagnement attentif des vignes, dessinant une éthique du care fondée sur l’observation et la proximité, et dépassant l’unique domaine technique. Ces travaux ouvrent la voie à une anthropologie du maraîchage qui interroge le care maraîcher et les conditions de sa mise en œuvre, par exemple, les pratiques qui sont orientées par une attention aux temporalités du sol et des vivants non humains. L’usage des bâches géotextiles illustre une tentative de négocier les rythmes biologiques du sol : leur pose accélère la décomposition de la matière organique du sol tandis que leur retrait marque le retour à des cycles plus lents.
Comme le note Puig de la Bellacasa, le cadre productiviste tend à réduire le care « d’une relation coconstruite interdépendante à un simple contrôle de l’objet du soin » imposant un temps linéaire, orienté vers l’efficience, et rendant précaires les pratiques quotidiennes des agricultrices et agriculteurs (Puig de la Bellacasa 2017 : 186).
Penser le sol comme un monde vivant multi-spécifique ouvre la voie à des relations de soin plus diversifiées et moins unidirectionnelles (Puig de la Bellacasa 2017 : 191). Les modèles de soil foodweb [3] insistent sur l’interdépendance et la fragilité des communautés du sol, où humains et non-humains participent conjointement à la circulation de l’énergie et de la matière. Ces conceptions troublent le temps linéaire du productivisme – les pratiques de soin se mesurent à la durée des cycles biologiques et à la lenteur nécessaire à leur régénération – et invitent à penser le care comme une obligation multilatérale, diffuse et partagée (Puig de la Bellacasa 2017 : 192).
La réflexion de Maria Puig de la Bellacasa rejoint celle de Laura Centemeri (2019), qui propose de comprendre la permaculture comme une forme de « réflexivité environnementale ». Dans cette approche, la nature n’est pas un ordre figé mais un assemblage instable d’êtres hétérogènes, organisés selon une « intelligence collaborative ». Le « earth care » consiste ainsi à prendre soin de la terre dans une perspective écologique où l’attention, l’observation et l’adaptation au contexte deviennent centrales. Comme le résume Centemeri, « cela dépend du contexte » est la réponse récurrente aux dilemmes pratiques du soin à la terre, qui impliquent parfois des choix tragiques (Centemeri 2019 : 75). Cette dimension tragique fait partie intégrante de l’éthique du care écologique, qui reconnaît la vulnérabilité et l’instabilité comme conditions du vivre-ensemble.
Le pragmatisme de John Dewey aide à comprendre comment ces choix s’opèrent en situation. Comme le rappellent Alexandra Bidet, Louis Quéré et Gérôme Truc (2011), attribuer de la valeur à quelque chose consiste avant tout à y prêter attention, à en prendre soin et à prolonger son existence. Les « fins-en-vue » (« ends-in-view ») chez Dewey désignent des objectifs provisoires, définis dans l’action, qui orientent la pratique sans la figer. La production de légumes reste la finalité principale, mais elle s’articule avec d’autres « fins-en-vue », comme le respect de la vie du sol ou de la biodiversité. Ces fins s’actualisent dans des compromis permanents, combinant exigences économiques et considérations écologiques. Le care maraîcher se construit donc au fil des ajustements, en fonction des contraintes de temps, des aléas climatiques et des ressources disponibles. Comme l’écrit Dewey : « il est tout simplement impossible d’avoir une fin-en-vue (…) sans prise en considération, aussi mince soit-elle, des moyens de la faire advenir » (2011 : 121). Les moyens sont constitutifs des fins elles-mêmes. Le care dans le maraîchage apparaît ainsi comme une pratique toujours située, orientée par des dilemmes et des arbitrages.
Cette conception du care, articulée aux temporalités du sol et aux compromis pratiques, prépare la transition vers l’analyse de la « vision qualifiée ». Car savoir « quoi faire » dans le champ suppose aussi d’être capable de voir et d’apprendre à discerner les signes pertinents envoyés par le vivant. Comme le rappelle Centemeri :
« l’attention indispensable au care se transforme en prise en charge, en action, là où les conditions du contexte rendent nécessaire une intervention ; action qui ne peut pas être guidée par des règles abstraites, mais doit dépendre de la capacité de compréhension des relations internes au contexte et de la façon dont elles se combinent » (2019 : 74).
Dans ce cadre, la notion de « vision qualifiée » (« skilled vision »), proposée par Cristina Grasseni, apparaît comme un outil conceptuel central. Cette vision « obtenue par l’apprentissage et l’éducation de l’attention » (Grasseni 2009 : 82) s’acquiert au contact des praticiennes et praticiens et transforme progressivement un paysage ordinaire en « taskscape » (Ingold 1993 : 158 ; Grasseni 2009 : 77). Le « taskscape », selon Tim Ingold, est une notion qui combine « les notions de « déplacement dans le paysage » et de « pratique dans un champ » (Ingold 1993 : 158) et permet de « rendre la texture d’un espace sensoriel et social dans lequel on apprend et on se déplace » (Grasseni 2009 : 77] ). Elle rejoint la notion de « vision professionnelle » décrite par Charles Goodwin (1994) comme une manière située de voir et d’interpréter les phénomènes propres à une communauté de pratique (Wenger 1998). L’apprentissage de ce regard relève d’une socialisation perceptive : les démonstrations des maraîchères et maraîchers orientent l’attention du novice vers les traits jugés pertinents dans le cadre local, selon les standards de la culture du lieu (Wathelet 2012 ; Ronzon 2007).
En ce qui concerne l’anthropologue, tout comme les stagiaires qui participent parfois au tour du champ, l’éducation du regard consiste à passer d’une vision diffuse où tout semble équivalent à une perception hiérarchisée des besoins. C’est dans ce travail patient de transformation perceptive que se joue une part essentielle du care maraîcher, et que se construit la possibilité de le documenter par l’image.
Positionnement sur le terrain
Mon enquête ethnographique s’est inscrite dans cette perspective : elle a consisté à observer et à partager les pratiques quotidiennes du maraîchage coopératif, tout en apprenant à voir comme les maraîchères et maraîchers. Elle s’est construite sur un large corpus de données recueilli au sein de la ferme Planto ergo sum, où l’observation participante s’est traduite par une participation à la plupart des tâches de la coopérative, à l’exception de la comptabilité et d’autres tâches administratives. J’ai effectué les travaux au champ (implantation des cultures, entretien de celles-ci), et participé aux récoltes et aux marchés. J’ai été placé dans un rôle d’aidant, effectuant des tâches globalement similaires à celles des personnes en stage ou engagées pour le travail saisonnier. J’ai cependant dépassé ce rôle d’aidant pour participer régulièrement à des moments de la vie de la coopérative. J’ai participé régulièrement au « tour du champ », qui constitue à la fois un exercice technique et un moment réflexif de mise en commun des regards et des savoirs situés. Ces observations du tour du champ, filmées à une dizaine de reprises, ont produit une archive de terrain qui m’a permis d’analyser le rôle du regard dans la pratique du care maraîcher et d’expérimenter les potentialités du film ethnographique. Cette immersion de longue durée m’a non seulement permis d’apprendre différentes techniques propres au travail maraîcher, mais aussi d’accéder des espaces de discussion et de décision réservés aux coopératrices et coopérateurs comme les réunions. En ce sens, mon propre parcours ethnographique s’inscrit lui-même dans une logique de « compagnonnage », où l’apprentissage du geste et du regard s’articule à une participation progressive à la vie collective.
Sur le terrain, j’ai fait usage de différentes caméras afin de garder trace de mon terrain ou de réaliser des observations des non-humains quand je ne m’y trouvais pas. Je détaillerai ces dispositifs par la suite. Au-delà de ces outils spécifiques, j’étais toujours accompagné d’une petite caméra légère, résistante à l’eau et à la poussière, afin de réaliser des photos et des vidéos des situations auxquelles je participais.
Cette caméra me permettait de saisir sur le vif des images de bonne qualité des évènements qui me semblaient importants, comme un maraîcher expliquant une technique ou la réalisation d’un travail au champ. Elle servait également de support réflexif, me permettant de conserver une trace visuelle de mes propres apprentissages et de mes évolutions perceptives au fil du terrain.
À partir de cette expérience prolongée d’observation et d’enregistrement du travail maraîcher, il devient possible d’aborder le maraîchage agroécologique non plus seulement comme un ensemble de techniques, mais comme une véritable pratique de care, où se mêlent gestes productifs, attentions sensibles et apprentissage du regard.
Le tour du champ : gestes, regards et arbitrages du care maraîcher
Le tour du champ constitue un moment clé du travail collectif à la ferme Planto ergo sum : il condense en un seul exercice les attentions et les arbitrages qui définissent le care maraîcher.
Chaque lundi matin, une maraîchère ou un maraîcher parcourt les jardins et serres de la coopérative pour dresser la liste des tâches de la semaine. Cette scène, que j’ai pu observer et filmer à de nombreuses reprises, correspond à ce que Jean-Pierre Olivier de Sardan (2008 : 47) nomme une « séquence sociale nettement circonscrite », c’est-à-dire un moment répétitif et structuré de la vie collective, particulièrement propice à l’analyse ethnographique. Voici comment elle se déroule.
Observer, noter, anticiper
Nous sommes le lundi matin. Le tour du champ de la ferme Planto ergo sum va commencer. La personne en charge du tour parcourt les 16 jardins et 10 serres-tunnels de la ferme et établit la liste des tâches de la semaine [4]. Dans chaque jardin ou serre, le maraîcher ou la maraîchère en charge de l’exercice observe les planches de culture et examine le « plan de culture » afin de prendre connaissance des futures implantations. Ce dispositif est avant tout un moment d’observation fine : il s’agit de repérer, d’anticiper et de hiérarchiser les besoins du vivant.
L’observation des différentes cultures permet tout d’abord de repérer les soins à réaliser.
Dans la serre 1, Gil observe une planche voilée.
« Ici, c’est un semis de mizuna et de roquette. On peut retirer le voile pour voir si ça a levé. [Il s’exécute.] Là, on pourrait laisser le voile pour forcer encore un petit peu plus les températures, mais, à ce moment-ci de l’année, ce n’est pas hyper nécessaire […]. Donc une fois que c’est levé, moi je suis d’avis de retirer le voile, une fois que les conditions de démarrage sont parties » (Tdc [5], 06 septembre 2021).
Plus loin, dans la serre 2, il observe la naissance d’un enherbement dans une planche. Gil : « Là, j’anticipe un petit peu (…). C’est peut-être bien de passer vite fait cette semaine » (Tdc, 06 septembre 2021).
L’observation de maladies émergentes va également induire la planification d’actions correctrices. Les premiers signes d’oïdium [6] sur une culture de concombres amènent Max à inscrire l’effeuillage des plantes touchées pour limiter la propagation (Tdc, 29 juillet 2019). Le tour permet également de constater la bonne évolution des cultures implantées. Gil constate : « Ici, il y a les poivrons qui rougissent, c’est cool. Les carottes font beaucoup de vert, mais pas beaucoup de carottes (…). On va voir ce que ça donne » (Tdc, 06 septembre 2021).
Le soin des cultures en place est également impacté par l’examen d’un document, le « plan de culture », qui invite à prendre en considération les futures implantations. En examinant ce document, Max constate la nécessité d’initier une installation : « La cima di rapa [brocoli-rave] qui va être semée dans cinq semaines (…). Et la mâche la semaine prochaine. Et donc, on va faire une dernière récolte de bettes (…). On va retirer la paille, travailler le sol, et mettre une bâche » (Tdc, 29 juillet 2019). De la même manière, Gil planifie les actions à venir à partir de l’observation conjointe d’une serre et du plan de culture dans cet extrait du tour du champ.
D’autres tâches impliquent la récolte des fruits et cultures arrivés à maturité. Comme lorsque Gil observe certains signes annonciateurs sur une planche de melons : « Quand ils commencent à faire une tache comme ça, ça va bientôt être bon. Il ne faut pas les laisser trop longtemps. Je vais noter un petit check pour demain » (Tdc, 09 septembre 2019). Mais toutes les observations ne débouchent pas sur des réponses évidentes : certaines engagent des dilemmes techniques et moraux. Ainsi, face à des navets attaqués par l’altise, un petit insecte, Max hésite entre laisser faire ou recourir au pyrèthre, un insecticide autorisé mais destructeur de la biodiversité (Tdc, 29 juillet 2019).
Le regard du maraîcher – entendu ici non comme la simple observation visuelle, mais comme une manière de percevoir et de projeter l’action à venir – est résolument anticipatoire (Loodts 2022) : il porte non seulement sur la culture existante mais aussi sur celle à venir. Max : « Ici, par exemple, il y a deux planches de fenouils qui arrivent la semaine prochaine. (…) Donc il faut anticiper un peu (…). Parce qu’on n’a pas deux planches qui a priori sont dégagées » (Tdc, 29 juillet 2019).
Enfin, le care maraîcher dépasse la seule production. La couleuvre à collier (Natrix helvetica), qui niche régulièrement dans la couche chaude, illustre l’attention portée aux non-humains « non productifs ». Gil, planifiant le démontage de la couche chaude – une bande de fumier et de paille dédiée à la production des semis au printemps – insiste pour vérifier que le reptile ait quitté les lieux avant intervention (Tdc, 09 septembre 2019).
Le tour du champ incarne principalement la phase du taking care of (Tronto 2008), celle où l’on assume la responsabilité d’agir et où l’on planifie les réponses aux besoins observés. Tandis que la liste des tâches symbolise le care giving qui sera dispensé par la suite. Le care receiving n’est pas absent lorsque sont évalués les effets des soins passés.
Arbitrer entre des objets de soin multiples
La particularité du care maraîcher est d’être caractérisé par des arbitrages constants. Maraîchères et maraîchers doivent composer avec des objets de soin multiples : la plante actuelle, le produit récolté, la plante future incarnée dans le plan de culture, la vie du sol et la biodiversité. Ces objets entrent fréquemment en concurrence et des arbitrages doivent être effectués entre ces soins, souvent pour des raisons liées à la temporalité. Par exemple, idéalement, dans la pratique qui prend place à la ferme Planto ergo sum, le soin du sol implique de ne pas le travailler à l’aide d’outils motorisés mais de faire usage d’engrais vert et bâches géotextiles pour favoriser la décomposition de cette matière organique. Mais cette pratique exige plusieurs semaines pour sa mise en place et la temporalité lente du sol se heurte parfois à la temporalité de production nécessaire à la viabilité économique. Quand une culture doit être implantée pour respecter le plan de culture (et la nécessité de rendement que celui-ci incarne) et que les imprévus ont occasionné du retard, le choix du travail mécanique s’impose car il est beaucoup plus rapide pour préparer le sol. D’autres arbitrages s’imposent régulièrement. Quand Max s’interroge sur l’usage d’un insecticide, il met dans la balance le soin de la plante avec celui de la biodiversité. Quand le plan de culture annonce une nouvelle culture, il faut alors arbitrer si la culture en place peut bien lui laisser la place. Enfin quand Gil planifie le démontage de la couche chaude, nécessaire au bon fonctionnement de la coopérative, il s’inquiète de la présence de la couleuvre à collier.
Ces situations montrent que le care maraîcher n’est jamais la réalisation d’un idéal, mais une pratique située où s’entremêlent exigences productives, écologiques et morales. Comme le rappelle Centemeri (2019), le earth care n’implique pas une harmonie idéale, mais un engagement pratique dans des interdépendances écologiques parfois en conflit. Les arbitrages sont inévitables et ne sont jamais neutres mais s’apparentent à ce qu’Émilie Hache (2019) nomme des « compromis moraux » : des choix situés, concrets, où prendre soin de l’un implique parfois de nuire à l’autre.
Le soin du regard
Les séquences filmées du tour du champ permettent de garder trace d’une situation observée sur le terrain mais elles ne suffisent pas à éclairer totalement le care maraîcher en lui-même et son articulation au regard. Les multiples nuances de vert des cultures demeurent opaques pour qui n’a pas acquis la « vision qualifiée » (Grasseni 2009), cette éducation du regard qui transforme les traces du réel en signes. La caméra reste particulièrement importante pour soigner ce regard, tant de l’anthropologue que d’un public extérieur.
Dans ma pratique ethnographique, la présence de la caméra induisait davantage de pratiques discursives ou dialogiques. En installant l’appareil et en orientant son objectif, je ne faisais pas seulement un geste technique : je participais à une scène de mise en discours. La présence de la caméra sollicitait des explications, des commentaires et des justifications. Elle me confirmait également et sans ambiguïté dans le rôle du novice cherchant à déchiffrer les signes de la scène qui émanaient des lignes de culture et à acquérir une « vision qualifiée ». Elle facilitait questions et commentaires sur les observations, m’amenant à entrer petit à petit dans le « taskscape » (Ingold 1993) du care maraîcher.
Plus je savais où filmer ou comprenais ce qui se jouait dans le cadre, plus je saisissais que j’étais en train d’acquérir une vision qualifiée (encore incomplète aujourd’hui), comparable à l’expérience des nouvelles venues et nouveaux venus dans l’agriculture. Cette forme d’apprentissage est pointée ici par Max, un des maraîchers de la coopérative :
« Quand tu commences, tout est sur le même plan. (…) J’ai envie de dire, tu pourrais considérer que tout est prioritaire. Donc, à ce moment-là, c’est difficile de distinguer quoi que ce soit. En tout cas, moi, quand j’ai commencé, je nageais complètement dans la panade. Et après, avec l’expérience, j’en suis arrivé à distinguer le nécessaire de l’accessoire et, du coup, de voir quand il y avait un truc qui n’allait pas. Oui, donc c’est l’expérience. » (interview, 19 février 2020).
Filmer le tour permet de garder la trace, à travers les discours, des ambivalences du care maraîcher ainsi que des choix et hésitations qui se situent derrière les actions sur le terrain. La caméra, en fixant ces échanges, agit comme un outil de réflexivité partagée : elle rend visibles les multiples décisions qui tissent le quotidien du care et conduisent à un geste technique comme le passage d’un motoculteur.
Au-delà du soin de mon propre regard, les séquences filmées du tour du champ ont également été pensées comme la matière d’un film ethnographique, intégré à un webdocumentaire – toujours en construction – issu de ma recherche doctorale. Ce dispositif visuel visait à transmettre la réflexion sur le care maraîcher à un public non initié, en rendant perceptible la complexité du métier, les arbitrages quotidiens et l’attention constante au vivant. En ce sens, la démarche filmique ne se limite pas à documenter : elle participe à “soigner le regard” porté sur le maraîchage, en donnant à voir un travail souvent invisibilisé ou réduit à des stéréotypes. Et c’est avec la même volonté de transmission que j’ai développé sur le terrain d’autres expériences filmiques.
Représenter le care maraîcher : expériences filmiques et dessinées
Lors de ma recherche, j’ai également mobilisé deux autres dispositifs techniques, à savoir une caméra time lapse utilisée pour filmer la vie entière d’un plant de tomate, du semis jusqu’à son abattage, et une caméra de chasse, destinée à capturer la vie sur le champ quand les humains ne s’y trouvaient pas. J’ai développé ces deux dispositifs de captation afin de rendre compte de ma recherche doctorale dans un webdocumentaire mêlant texte, photos, illustration et vidéos.
Représenter l’omniprésence des soins : la caméra time lapse
En 2021, une fois le semis des tomates réalisé au sein de la ferme Planto ergo sum, j’ai placé une caméra time lapse dans la serre pour filmer la vie d’un plant de tomates depuis l’éclosion de la graine jusqu’à l’abattage. Celle-ci permet de prendre des images à intervalles réguliers, qui sont ensuite recombinées en un film à 30 images par seconde. Cette caméra m’a permis de saisir la vitalité de la plante durant sa croissance, en prenant 1 image toutes les minutes, captant ainsi 24 heures de la vie de la plante dans un film d’environ 48 secondes. L’intérêt de ce dispositif est de condenser en quelques secondes la succession d’opérations qui, sur le terrain, s’étalent sur plusieurs heures ou jours et mobilisent une attention continue.
La caméra permet de suivre le développement de la plante : l’éclosion de la graine, ses premières feuilles, le rempotage, l’implantation en serre, puis sa croissance accompagnée de multiples gestes – tuteurage, protection par un voile, arrosages, égourmandage, etc. Enfin, à l’automne, les plants sont abattus et la serre nettoyée pour accueillir une nouvelle culture. L’extrait suivant illustre les premières semaines où les jeunes plants sont particulièrement fragiles.
Si le film donne à percevoir une forme d’agentivité des plantes – abondamment discutée dans la littérature (Trewavas 2014 ; Castro 2020 ; Hiernaux 2020) – ce n’est pas tant cette agentivité qui constitue ici l’enjeu principal, que la mise en évidence de la relation de soin elle-même. À travers le time lapse, les mouvements des plants de tomates, leur orientation vers la lumière ou leur adaptation aux variations climatiques et bien sûr leur croissance deviennent autant de signes d’une réponse du vivant aux gestes maraîchers. En ce sens, le film rend perceptible une forme de care receiving au sens de Tronto, révélant, par l’accélération du temps, une réaction du vivant au soin qui lui est apporté, souvent imperceptible dans le rythme ordinaire du travail agricole.
Mais le time lapse donne également à penser le care giving. Les maraîchers apparaissent furtivement, mais leurs gestes façonnent le monde des plantes : ils ouvrent et referment les voiles, arrosent et ajustent les conditions de culture. Cette présence discrète mais régulière et cette attention constante traduisent la charge de travail du care. Les plantes obligent maraîchères et maraîchers, au sens développé par Isabelle Stengers : « d’autres êtres nous obligent, dans le sens que Stengers donne au mot obligation quand elle équivaut à “être obligé par une situation” et “donner à la situation le pouvoir de vous obliger” » (Despret & Meuret 2016 : 26-27). Les plantules en début de vie sont fragiles et impliquent un care exigeant. Le film time lapse, en accélérant le temps, rend sensible la régularité des soins.
Le time lapse constitue également un bon support de communication vers un public non averti, pour rendre sensibles certaines dimensions du care maraîcher, en particulier l’omniprésence et la régularité du travail maraîcher. En cela, il participe à « soigner le regard » de la spectatrice ou du spectateur en l’exposant à la densité temporelle du care maraîcher et à l’engagement qu’il exige.
Filmer et représenter les bénéficiaires secondaires du care : la caméra de chasse et le dessin
Durant ma recherche, j’ai utilisé une caméra dite « de chasse », à détecteur de mouvement, me permettant de prendre des images, de jour comme de nuit, de la vie sur le champ quand les maraîchères et maraîchers ne s’y trouvaient pas.
Cette caméra à prise automatique, utilisée pour observer la vie sauvage, permet d’en voir un peu plus et de mettre en évidence les bénéficiaires secondaires du care maraîcher. Elle révèle la présence de ce chat qui rôde en pleine nuit. Peut-être cherche-t-il à attraper ce rat (Rattus norvegicus), aperçu dans une autre séquence ?
La couleuvre à collier (Natrix helvetica) est un exemple particulièrement intéressant. Durant l’été 2014, j’avais aperçu pour la première fois cette couleuvre filant à travers les larges feuilles d’une planche de courgettes. Année après année, sa présence s’était manifestée aux membres de la coopérative et à moi-même par des signes discrets, généralement les restes d’une mue ou des œufs éclos trouvés en fin de saison. Ces signes indiquaient que la couleuvre nidifiait chaque année dans les ballots de paille qui constituaient la couche chaude. À l’automne 2021, alors que je travaillais au démontage de cette couche avec deux maraîchers, nous sommes tombés sur un jeune serpent de l’année. Je l’ignorais encore à ce moment-là, mais j’avais précédemment capturé une image de la mère de ce jeune serpent. En effet, durant l’été 2021, le placement d’une caméra de chasse au pied des ballots de la couche chaude m’avait permis de filmer et de prendre en photo ce cohabitant, probablement aux alentours de son lieu de nidification. La couleuvre avait trouvé là un environnement idéal, elle qui recherchait la chaleur pour ses œufs, à proximité des étangs pour se nourrir de sa très riche population de batraciens.
Durant mon terrain, Gil m’expliqua à plusieurs reprises son intention de pérenniser la présence de cette couleuvre à travers une charte, indiquant les périodes auxquelles la couche chaude et ses ballots devaient impérativement être montés dans la serre à couche. Lors d’une visite de groupe, il explique au sujet du montage de la couche chaude : « on le laisse le plus longtemps possible parce que chaque année, il y a des couleuvres qui se multiplient dans la couche chaude ». Gil cherchait à inscrire dans cette charte la préservation de la zone de nidification de la couleuvre, afin de garantir la continuité de sa présence sur la ferme même en cas de changement de projet ou d’usage des lieux [7].
Ainsi, notre caméra de chasse a permis de révéler les dimensions cachées du care maraîcher. Elle souligne que celui-ci, malgré sa dimension productive, profite à différents non-humains qui viennent participer à la chaîne opératoire ou en bénéficient indirectement. Certes, certaines données de mon observation participante et ma caméra de poche permettaient déjà ce constat. Dans le jardin 10, une araignée Argiope frelon (Argiope bruennichi), reconnaissable par son corps tigré jaune et noir, a été aperçue lors d’une journée de travail. Dans une autre serre, entre les plants de jeunes oignons, c’est un crapaud (Bufo bufo) qui semblait avoir élu domicile. Sur les fleurs jeunes des courges, courgettes ou haricots, diverses abeilles (notamment Apis mellifera) butinent de fleur en fleur.
Au sol, c’est le royaume des fourmis, des cloportes et des vers de terre. Ces invisibles se manifestent souvent lors d’un débâchage qui met à nu une fourmilière dont les occupantes pensaient avoir trouvé une zone pérenne et qui auront tôt fait de tout évacuer.
Mais la caméra de chasse complète la vision de l’observateur en lui permettant de continuer ses observations quand il est absent. Elle révèle une vie cachée qui ne se manifesterait pas spontanément à l’observateur ou de manière beaucoup plus furtive. Ce dispositif permet enfin d’élargir la palette de l’observation même si celle-ci n’est plus participante.
Tout comme le time lapse, il s’agit aussi d’un outil de communication vers un public extérieur qui est mobilisé dans le cadre de la production d’un webdocumentaire. Les maraîchères et maraîchers n’ont pas besoin de ces images pour savoir que ces animaux sont présents : ils repèrent déjà leur existence à travers d’autres signes (mues, terriers, empreintes, restes de proies, etc.). Les photographies et films produits par la caméra rendent cependant ces présences plus palpables et sensibles pour un public non averti, en montrant directement ce qui est habituellement déduit de traces discrètes.
Toujours dans le cadre de la production d’un webdocumentaire, j’ai également eu recours au dessin comme mode de représentation. L’un des visuels réalisés pour ce projet montre une main protectrice entourant une série d’insectes. Ce type de représentation graphique permet non seulement de condenser une idée (le care multi-spécifique), mais aussi de susciter une attention différente de celle provoquée par la photographie ou le film.
Comme l’explique Dimitrios Theodossopoulos (2022), l’ethnographie graphique est en plein essor car elle permet de saisir la complexité relationnelle et sensorielle des situations de terrain, tout en rendant le récit plus accessible à des publics variés. Dans cette perspective, l’illustration, construite à partir de photographies, mais aussi des discours recueillis sur le terrain, permet de traduire les intentions des acteurs et la signification de leurs gestes. Le dessin fonctionne comme un langage capable de rendre visibles les interdépendances écologiques et affectives du care maraîcher, et de « soigner le regard » de celles et ceux qui découvrent ce monde sans y être initiés.
Ainsi, filmer en timelapse ou en caméra de chasse, mais aussi recourir au dessin, ne relève pas seulement d’un travail de collecte de données. Au-delà de l’extension de l’observation participante que ces dispositifs permettent, ceux-ci deviennent autant de manières de partager le care maraîcher avec un public non spécialisé à travers le webdocumentaire, en donnant à voir la charge de travail, l’omniprésence des gestes, et la densité de vies non humaines qui composent le champ maraîcher.
Soigner le regard : apprentissage, temporalités et représentations
Dans cet article, j’ai proposé une lecture du maraîchage agroécologique comme pratique de care, en articulant le cadre défini par Tronto (la réparation des mondes, les phases du care...) à une approche pragmatiste de l’action située. À partir d’une ethnographie menée à la ferme maraîchère Planto ergo sum, j’ai mis en évidence que le care maraîcher se joue dans des arbitrages continus entre des objets de soin multiples (plantes en place, cultures à venir, sols, biodiversité) et des temporalités hétérogènes (temporalité de la production pour assurer un certain rendement, temporalité de la vie du sol...).
Le tour du champ est apparu comme une scène pivot du care maraîcher où se condensent attention et jugement pratique : on y repère des besoins, on planifie des gestes, et on y évalue les effets de soins passés. J’ai souligné à partir de mon observation participante que le travail de care maraîcher implique l’acquisition d’une « vision qualifiée » (Grasseni 2009) capable de discerner les signes pertinents du vivant (maladie, présence d’insectes...) et d’interpréter la planification des cultures inscrite dans le plan de culture.
J’ai mis en évidence les apports de différentes séquences filmées. Ces séquences permettent de mettre en évidence la densité des hésitations, justifications, questions, et arbitrages qui façonnent le care maraîcher. Cette mise en visibilité révèle que le soin n’est pas seulement un répertoire de techniques, mais un travail d’enquête et de délibération situé. La caméra time lapse rend sensible à la fois la réponse des plantes (care receiving) et la régularité des soins (care giving) tandis que la caméra de chasse dévoile des bénéficiaires secondaires du care. Enfin au-delà de leur apport en tant que données ethnographiques, ces séquences filmées pouvaient être mobilisées dans le cadre d’un webdocumentaire ethnographique permettant de communiquer sur le care maraîcher à un public extérieur. Ce webdocumentaire, actuellement en production, permettra de traduire les intentions des actrices et acteurs du terrain en rendant palpables les interdépendances écologiques et affectives.
Au final, ma contribution est double. Sur le plan analytique, ce texte éclaire le care maraîcher comme éthique pratique faite d’ajustements au réel, d’arbitrages et de compromis moraux. Sur le plan méthodologique, elle montre que l’ethnographie visuelle n’est pas un simple appendice de l’observation participante : elle soigne le regard de l’ethnographe (par l’apprentissage auprès des maraîchers) et prolonge leur dynamique du « faire voir » vers un public extérieur, en rendant intelligibles la charge de travail, la complexité de l’observation et la dimension multi-spécifique du champ. Autrement dit, voir, apprendre à voir et faire voir forment un cycle : des maraîchers à l’ethnographe, puis de l’ethnographe au public. La diffusion des images devient un mode de transmission du care et un soin du regard des spectatrices et spectateurs non-initiés.

