Façons de voir, façons de soigner : vers une anthropologie visuelle du care
Quand il s’agit de qualifier la relation entre l’anthropologie et le monde des images, l’idée que les anthropologues dits visuel·les produisent essentiellement des films et des photographies dans le cadre de leurs recherches est peut-être dépassée, mais toujours très répandue. De même, les anthropologues qui travaillent sur le care sont souvent considéré·es comme des figures à la Florence Nightingale temporairement prêtées au domaine de la recherche en sciences sociales [1]. Si chacune de ces définitions contient effectivement une part de vérité, elles méritent d’être profondément révisées. Et bien que cet article n’ait pas pour objectif d’entreprendre une telle révision, nous ne pouvons que partir de là pour aborder l’idée d’une anthropologie visuelle (et sensorielle, voir ci-dessous) des soins.
Issu d’un dialogue entre les deux auteur·es, entamé il a y a plus de quatre ans, l’objectif de cet article est de proposer une réflexion critique sur les différentes intersections entre l’anthropologie visuelle et l’anthropologie du care, ainsi que sur les avantages que cette interaction potentielle pourrait avoir, tant pour ces domaines de recherche que pour la discipline dans son ensemble. Nous n’avons nullement l’intention de lancer une nouvelle sous-discipline ou de proposer un nouveau label (le monde des sciences sociales en compte déjà trop, chacun avec ses propres stratégies marketing). Nous pensons toutefois qu’il serait bénéfique pour les chercheurs et chercheuses travaillant dans ces domaines respectifs de découvrir leurs concepts et pratiques de recherche et de réfléchir à de possibles espaces d’échange, au-delà de la division établie du travail universitaire. Notre article vise cet objectif en examinant un certain nombre de réflexions provenant de l’anthropologie visuelle pour les faire dialoguer avec des perspectives développées dans le domaine de l’anthropologie du care, et part sur une série de questions : pourquoi devons-nous réfléchir à une anthropologie visuelle du soin, et pourquoi s’intéresser au visuel « dans » l’anthropologie du care ? Existe-t-il des visualités cachées qui façonnent cette sous-discipline ? Que « gagnons-nous », sur le plan éthique et épistémologique, à réfléchir de manière plus critique aux pratiques et aux significations mobilisées en anthropologie visuelle sous la bannière des « soins » ? En abordant ces questions, nous espérons jeter les bases d’un nouveau modèle d’attention analytique et sensible, qui tient compte des multiples façons dont le care et la culture visuelle se croisent dans la vie quotidienne, et dans la recherche anthropologique.
Le collectif « Images of Care » : engager le dialogue entre les études visuelles et les recherches sur le care
Comme mentionné ci-dessus, l’anthropologie visuelle est souvent considérée comme une discipline qui s’intéresse aux images, soit parce que les anthropologues visuel·les produisent des films et des photographies, soit parce qu’ils et elles étudient les expressions tangibles rendues possibles par ce qu’on appelle les artefacts visuels (images, photographies, publicités, architecture, etc.). C’est cette présupposition qui a conduit un psychiatre, après qu’il ait découvert l’intérêt d’une des auteur·es de l’article, Barbara Pieta, pour la culture visuelle de la maison de retraite où ils se sont rencontrés, à suggérer avec enthousiasme que le personnel de l’établissement utilise des dessins pendant l’ergothérapie et prenne des photos pour documenter certaines activités. Le fait que parfois, des collègues d’autres départements d’anthropologie nous contactent, nous les deux auteur·es, pour que nous les conseillions afin de les aider à transformer leurs recherches en un « produit visuel » (essai visuel, infographie, logo, etc.) relève du même type de présomptions sur la place du visuel et sur ce que ces anthropologues en font.
C’est la nécessité de remettre en question ce type d’idées, qui continuent d’avoir une forte emprise sur l’anthropologie du care et les milieux de soins dans lesquels travaillent les chercheur·euses, ainsi que les définitions étroites de la vision et de la visualité qui sous-tendent encore la plupart des écrits anthropologiques sur le care, qui nous ont finalement poussé·es à lancer ce qui s’appelle aujourd’hui le collectif Images of Care (pour plus d’informations sur le collectif, voir ci-dessous). Nous estimons qu’il est préoccupant que de telles idées continuent de prévaloir. Tout d’abord, parce qu’aujourd’hui, l’anthropologie visuelle prend au sérieux la question de savoir ce que sont les images et la vision, consciente de la relativité culturelle de tels phénomènes et de leur caractère situé (Banks 2001 ; Grimshaw 2001 ; MacDougall 1997 ; Pinney 1997 ; Stevenson 2014 ; Favero 2018 ; Favero & Lehmuskallio 2025). Deuxièmement, comme nous espérons le montrer ci-dessous, parce que l’anthropologie du care – et l’ensemble de la discipline de manière plus générale – a déjà expérimenté, même si c’est souvent de façon implicite, avec différentes formes d’attention aux questions liées aux images et au regard, et donc aux questions liées à la visualité. Troisièmement, et c’est encore plus préoccupant, parce que ce manque d’attention critique au domaine visuel entrave considérablement les contributions potentielles que les anthropologues du care pourraient apporter aux débats en cours sur la visibilité de la souffrance, de la maladie, de la vieillesse et de la mort dans ce qu’on appelle la « sphère publique » ou les « médias ».
Inversant ce point de vue, une autre raison pour laquelle nous pensons qu’il est essentiel d’instaurer un dialogue entre les anthropologues visuels et les chercheur·euses travaillant sur les soins est le traitement plutôt désinvolte que le concept du care a reçu jusqu’à présent en anthropologie visuelle. Il serait certes exagéré de suggérer que les anthropologues et autres chercheur·euses explicitement engagés dans l’exploration de ce domaine ne se sont pas intéressé·es aux relations de soins dans lesquelles s’inscrivent les vies des participant·es à leurs recherches, ni aux relations de soins qui émergent à travers la pratique de la recherche visuelle en anthropologie. Mais nous estimons que, jusqu’à présent, cet intérêt pour les soins dans la recherche en anthropologie visuelle est resté plutôt implicite et n’a pas fait l’objet d’un réel effort de théorisation. En d’autres termes, le care a soit été traité comme une prémisse (sa nature étant présupposée plutôt que remise en question), soit documenté de manière ethnographique à travers le travail visuel, sans faire l’objet d’une attention critique explicite (l’on peut ici par exemple penser à l’affirmation selon laquelle « filmer est un acte de soin » [2]). En d’autres termes, le care n’a certainement pas fait l’objet d’un débat systématique dans la littérature en anthropologie visuelle.
Dans ce qui suit, nous esquissons les contours d’une approche qui permette d’aborder théoriquement et méthodologiquement les soins et la culture visuelle comme des entités étroitement liées et qui se constituent mutuellement. Mais avant cela, examinons certains des mythes qui ont jusqu’à présent fait obstacle à ce type d’analyse.
Les images sont plus que de simples représentations
Dans un premier temps, examinons cette scène, qui est la trace d’une des conversations que nous avons eues avec une collègue du groupe « Anthropologie du care » : une personne atteinte de démence touche un lampadaire comme s’il s’agissait d’un arbre. « C’est donc un arbre », raconte l’anthropologue à ses collègues. En discutant plus tard de cette scène avec nous, elle ajoute : « Grâce à cette personne, j’ai moi aussi “vu” cet arbre », en faisant un geste de ses doigts pour indiquer des guillemets. « Pas avec mes yeux », précise-t-elle, « mais dans le sens où j’ai compris que pour lui [le participant à sa recherche], le lampadaire était un arbre [et j’ai agi en fonction de cette compréhension] ».
Ce qui nous fascine dans cette scène, c’est la manière dont elle aborde les questions centrales de l’anthropologie visuelle des soins que nous envisageons : qu’est-ce qui est visuel dans une anthropologie des soins ? Et, par implication, qu’est-ce qu’une image (ou plutôt qu’est-ce qui compte comme telle ?) et qu’est-ce que voir (et qu’est-ce qui compte comme tel) ? Commençons par la dernière de ces questions, et plus précisément par la distinction entre voir (percevoir avec ses yeux) et « voir » (halluciner ou reconnaître) que l’anthropologue a évoqué en esquissant des guillemets en l’air avec ses doigts. Il n’est certainement pas controversé d’affirmer que la distinction que l’anthropologue a faite par ce geste est importante. Après tout, l’image que nous avons « dans notre esprit » n’est pas de la même nature que celle que nous avons « devant nos yeux » (quiconque tenterait de couper ce lampadaire-arbre en morceaux et de les jeter dans une cheminée pourrait le constater). Et pourtant, comme l’a bien montré Belting (2011), les images n’ont pas besoin d’être ancrées dans un objet physique pour apparaître – et être perçues – comme des images. Si la toile, la photographie, l’écran, le métal ou le papier sont effectivement des supports courants permettant de rendre les images visibles, il en va de même, et c’est important, pour une description textuelle, un mot prononcé, un mouvement corporel et des processus « mentaux » (internes). Comme l’affirme Belting, ce n’est que lorsque nous abordons les images comme des entités « hébergées » par toute la gamme de supports historiques et sociaux que nous pouvons libérer les récits ethnographiques pour nous enseigner ce que sont les images et comprendre la façon dont celles-ci ont émergé, peuvent émerger et émergeront à travers les interactions sociales et les assemblages socio-matériels.
Une autre façon d’aborder cette question consiste à se référer à la typologie des images de W. T. J. Mitchell (1984). Dans son article « What is an image », il suggère que la famille des images peut être divisée en cinq branches principales : graphique (images, statues, dessins, etc.), optique (comprenant des images telles que les miroirs et les projections), perceptuelle (impliquant des données sensorielles, des « espèces » et des apparences), mentale (rêves, souvenirs, idées et fantasmes) et verbale (métaphores, descriptions et écriture en général). Ces catégories ne vont certes pas de soi, mais elles nous aident à élargir la portée de ce qu’est une image au-delà du niveau le plus manifeste de la visibilité. Selon Mitchell, les images ne sont pas seulement véhiculées par des médias graphiques et optiques, mais elles peuvent également être le produit d’interactions moyennant des expressions et stimuli verbaux (cf. Ingold 2010 ; Mitchell 1994 ; Rancière 2008). Il nous rappelle que les images peuvent émerger d’une interaction non seulement avec des illustrations ou des écrans, mais aussi par l’intermédiaire de mots écrits ou de sons qui composent une phrase. Et au-delà de cela, les images peuvent être générées par la mémoire, mais aussi en anticipation d’un événement (l’imagination). Selon Mitchell, il s’agit là du domaine des images « perceptuelles » et « mentales ». La première catégorie se situe à la croisée des « descriptions physiques et psychologiques de l’imagerie » (1984 : 505, notre traduction), telles que les fantômes, les ombres et les mirages (voir Casati 2004 ; Favero 2020). Les secondes (images mentales) apparaissent dans des états de conscience différents de ceux que nous utilisons habituellement comme références et donc dans des états d’esprit exacerbés ou altérés, dans les hallucinations, les méditations et les rêves.
Ainsi, en suivant ces distinctions et ces possibilités, où (et peut-être « quand » ?) se trouve l’image dans la vignette ethnographique que nous avons évoquée ci-dessus ? Elle se trouve certainement dans le corps (l’esprit ? le mouvement ?) du participant à la recherche qui touche le lampadaire comme s’il s’agissait d’un arbre. Mais elle se trouve également dans les mots de l’anthropologue : « C’est donc un arbre. » Dans certaines situations (et peut-être certains moments) de soins, la question de savoir si le lampadaire est vraiment un arbre (et, par implication, si l’anthropologue l’a vraiment vu) n’est pas la plus pertinente. Dans le même ordre d’idée, Howard Becker (1986) affirme que les questions de vérité ne sont pas les plus intéressantes à explorer lorsqu’il s’agit de photographies, étant donné qu’elles sont toujours à la fois véridiques (elles représentent quelque chose qui, à un moment donné, se trouvait devant l’appareil photo) et mensongères (elles omettent ce qui ne rentre pas dans le cadre). Cette distinction est aujourd’hui encore plus compliquée en raison de l’existence de l’intelligence artificielle. Néanmoins, elle nous enseigne comment éviter des oppositions simplistes et apprendre à prêter attention à la manière dont les interactions sociales, et différents médias au sens large, donnent naissance à des images.
Cette vignette illustre à quel point nous avons intériorisé une certaine conception de la vision – et, par implication, une conception de ce que sont le regard et les images. Elle montre également l’importance de prendre du recul et de réfléchir à ces conceptions et à leur relativité culturelle. Si l’on suit Belting et Mitchell, la scène du lampadaire-arbre nous aide à remarquer que ce que nous appelons une « image » n’est pas simplement une représentation visuelle, mais quelque chose qui émerge à travers une pratique située du regard (cf. Favero & Lehmuskallio 2025 ; Grasseni 2004). En effet, une image peut brouiller les frontières entre le mental et le matériel. Dans notre exemple, le lampadaire-arbre n’est pas principalement matériel, ni uniquement mental : il existe à l’intersection de la perception corporelle, du récit partagé et de l’orientation affective. De plus, dans ce contexte particulier, l’image de l’« arbre » n’est ni une erreur à corriger ni une illusion à rejeter. Au contraire, le lampadaire-arbre est une image créée par la combinaison de multiples éléments qui se rejoignent dans une situation donnée. Il définit (et dépend) d’une pratique située du regard et repose également sur un type particulier de médium. Ce qui rend possible l’image du lampadaire-arbre n’est donc pas un cadre photographique ou une surface optique, mais le médium situé du regard ancré dans l’expérience multisensorielle. Pour le participant à la recherche, la main qui touche le lampadaire et la surface métallique de ce dernier fonctionnent comme des supports (vecteurs) de l’image du lampadaire-arbre. Et pour l’anthropologue, les mouvements et les affirmations verbales de son interlocuteur sont des supports qui produisent une image similaire. La vision, l’imagination et l’affectivité se conjuguent pour façonner le champ des possibilités de cette expérience.
Aborder le regard comme situé et les images comme prenant diverses formes à travers une variété de supports (visuels et non visuels) contribue également à mettre en évidence, en particulier pour les lecteur·ices moins familier·ères avec l’anthropologie visuelle, la contribution potentielle que cette sous-discipline peut apporter à la recherche anthropologique sur les pratiques et les relations de soins. Plus précisément, cela permet de reconnaître que l’anthropologie visuelle ne se limite pas à la production de films ethnographiques, mais s’intéresse plutôt à la question beaucoup plus large de savoir comment le champ de la vision (et, comme nous l’avons vu plus largement, celui des sens) peut être intégré dans les idées et les pratiques de la connaissance, de l’expérience et de la participation sensorielle au monde. À son tour, l’exploration des différents modes selon lesquels l’expérience perceptive est vécue et rendue intelligible dans diverses communautés et contextes peut également révéler quelque chose d’important sur les pratiques et les relations de soins, et plus précisément sur la manière dont les différentes façons de prendre soin façonnent et sont façonnées par les manières de regarder et d’organiser l’attention perceptive (Pieta 2021). La section suivante portera sur ce sujet : comment le fait de prêter attention au regard et aux images offre des pistes pour une compréhension plus nuancée de la manière dont les pratiques et les relations de soins se déroulent. Elle nous permettra également de mieux comprendre les différentes manières de regarder (et donc les visualités multiples, dont nous parlerons plus en détail dans la dernière section de cet article) qui ont jusqu’à présent façonné les recherches dans le domaine de l’anthropologie du care.
Le soin n’est pas nécessairement une pratique bienveillante
Il est certain que l’attention portée par l’anthropologue à l’image d’un lampadaire-arbre peut être considérée comme un acte de bienveillance, surtout si l’on suit la théorie de Carol Gilligan (1982), pionnière dans le domaine de l’éthique du care, qui concevait le care comme une capacité à répondre aux besoins émergeant de situations et de relations concrètes (plutôt que de respecter la logique abstraite et universelle de règles morales). Nous pouvons également, à la suite de Lisa Stevenson (2014), considérer le care comme une pratique consistant à s’adapter aux dimensions ambiguës de l’existence, sans tenter de les résoudre. Paolo Favero et Asko Lehmuskallio remarquent, dans ce sens, que la manière dont les communautés de pratique ordonnent leur expérience visuelle peut être « bienveillante » (2025 : 75) plutôt que restrictive et chargée de pouvoir. Si l’on peut excuser une nouvelle auto-référence, et bien que l’affirmation de Favero et Lehmuskallio soit certainement vraie, nous aimerions dans cet article l’affiner en la rendant plus sensible à la nature polysémique et « instable » du concept de care, un point souligné par plusieurs chercheur·euses à ce jour (Buch 2015 ; Robbins, Kowalski & Buch 2023 ; Thelen 2015). L’objectif d’une telle révision n’est pas simplement d’introduire une certaine cohérence entre les différents champs académiques. Comme le montre Barbara Pieta dans son travail de thèse, nous pensons plutôt qu’en mobilisant le concept de care de façon plus critique en anthropologie visuelle, nous pouvons développer une réflexion plus nuancée sur le rôle des images et les pratiques du regard dans la transformation des relations et des situations de soin (voir aussi Pieta 2021). Nous voulons commencer cette révision avec la description d’une autre situation où la prise en charge des besoins d’une autre personne vulnérable a également été médiatisée par la présence d’une image – bien que les images de cette vignette soient d’un type très différent et qu’elles aient été véhiculées par un support qui se distingue clairement de celui que nous avons présenté précédemment. La vignette ci-dessous s’inspire du livre intitulé L’invention de l’hystérie de Georges Didi-Huberman (2003 (1982)), une étude basée sur des recherches archivistiques sur les productions photographiques de Jean-Marie Charcot, professeur d’université et chef de clinique d’un célèbre asile parisien pour femmes jugées folles et incurables. Dans cet ouvrage fondateur, Didi-Huberman souligne le rôle central que les mises en scène et l’art (alors émergent) de la photographie ont joué dans l’invention de la catégorie médicale de l’hystérie. On voit bien dans l’exemple de Didi-Huberman que loin d’être moralement sans ambiguïté, les soins peuvent être complices de préjudices : des pratiques présentées comme thérapeutiques peuvent parfois causer des torts moraux ou physiques, par exemple lorsqu’en médecine, des patient·es désespéré·es sont enrôlé·es dans des projets diagnostiques et disciplinaires destinés à la recherche de traitements.
Avant même le début d’une conférence publique de Charcot, il y a une mise en scène : le divan est placé sous les projecteurs, la caméra est fixée à la hauteur de Charcot, les assistants sont prêts à documenter ce que le chef de clinique va provoquer chez la patiente, puis à identifier les symptômes de sa crise hystérique. Puis, la patiente entre en scène. Il s’agit d’Augustine, une femme d’une vingtaine d’années, déterminée à préserver le statut spécial qui lui est accordé en échange de sa participation à cette expérimentation publique. C’est la capacité de Charcot – et de la médecine – de visualiser puis de guérir cette maladie, qui se situerait quelque part dans le corps féminin, qui sont ici en jeu. Pour Augustine, la finalité est différente, puisqu’elle risque d’être renvoyée dans l’espace cruel du traitement clinique si elle refuse de coopérer. Charcot la plonge dans un état hypnotique. Au son du gong, il lui murmure des mots à l’oreille et ses gestes violents poussent Augustine à exprimer son hystérie. Alors que son corps est pris de convulsions, Jean-Marie Charcot nomme chaque mouvement, son diagnostic guidant les poses que le photographe assistant à la scène se prépare à immortaliser. Le flash fige la scène, et dans le bac de développement, la silhouette contorsionnée d’Augustine se transforme lentement en preuve clinique. À ce moment, comme le postule Didi-Huberman, l’image et le savoir sont coproduits : l’appareil photo confirme ce que Charcot voit, et Charcot voit ce que l’appareil photo rend visible. Contrairement au daguerréotype, qui dominait alors la pratique photographique, la technologie utilisée par l’assistant de Charcot permet désormais la reproduction des photographies. Les images sont insérées dans l’album photographique de la clinique et diffusées parmi les praticiens de cette science émergente qu’est la psychiatrie. C’est la naissance de l’hystérie, et de la psychiatrie.
En comparaison à la vignette évoquée dans la section précédente, la manière de regarder de Charcot (chorégraphier, photographier, diagnostiquer) est nettement moins bienveillante. En fait, on peut se demander pourquoi nous mobilisons cet exemple pour illustrer le care. Avec sa mise en scène silencieuse, dissimulée sous le voile de l’objectivité photographique, elle rappelle plutôt les premières formes de photographie ethnographique associées à une approche distante et objectivante (cf. Grimshaw 2001 ; MacDougall 1997). Dans un article publié il y a déjà plus de dix ans, Tatjana Thelen (2015) a argumenté de façon convaincante que dans leurs analyses, les anthropologues devraient interroger plutôt que supposer ce qu’est le care. Elle insiste sur le fait qu’un examen nuancé des pratiques de soins exige que les anthropologues rompent avec des suppositions souvent reproduites sans critique quand le care est mobilisé comme concept analytique. Il s’agit notamment de la tendance à associer le care à la « bienveillance », soit sous la forme de la disposition affective du soignant, soit sous la forme du caractère réparateur (« faire du bien », « réparer », « entretenir ») des soins. Cela peut également impliquer l’hypothèse que le care soit moralement sans ambiguïté ou qu’il résulte de certaines catégories de relations sociales (par exemple, de la parenté mais pas du travail) plutôt que d’un processus par lequel ces relations sociales émergent et s’organisent. Dans le même ordre d’idées, et mettant en garde contre la confusion contre-productive entre des catégories émiques et étiques, Ivo Quaranta et ses collègues (Quaranta, Minelli & Fortin 2018) insistent pour que dans la recherche anthropologique, le care soit utilisé comme un concept qui « ouvre des portes » plutôt que pour décrire ce qui se trouve derrière elles. C’est dans cet esprit que nous mobilisons comme exemple frappant de soin institutionnel cette scène évoquée par Didi-Huberman, qui s’en est servi pour démontrer que la photographie et la médecine ont mutuellement renforcé leur autorité scientifique et leurs prétentions à la vérité.
Comme l’ont anticipé certaines recherches (Thelen 2015 ; Quaranta, Minelli & Fortin 2018), ce n’est que lorsque nous abordons le care comme un processus situé historiquement, plutôt que comme une disposition ou une attitude préexistante ou universelle, que nous sommes en mesure de comprendre comment, dans une situation et un contexte social spécifiques, le soin ne façonne pas seulement le sens de la souffrance et les moyens d’y remédier, mais également les relations sociales impliquées (qui comprennent ici la médecine et la photographie), ainsi que les notions de besoin légitime et de bien qui émergent au fur et à mesure que le processus de soin se déroule. De plus, comprendre le care comme un processus ouvert nous permet de prêter attention aux pratiques moralement ambiguës, ou comme dans ce cas, moralement scandaleuses, réalisées au nom d’un soin. En effet, le théâtre photographique de Charcot décrit dans la vignette ci-dessus est devenu un cas paradigmatique de « soins cruels » – une configuration dans laquelle le fait de s’occuper de l’autre était indissociable de son objectivation, et dans laquelle les pratiques destinées à guérir devenaient des mécanismes de contrôle. Le rappel d’Ivo Quaranta, Massimiliano Minelli et Sylvie Fortin (2018) selon lequel les soins doivent ouvrir la voie à la recherche plutôt que de la fermer nous pousse à nous demander ce qui était réellement cultivé dans le théâtre de Charcot : le bien-être d’une patiente vulnérable ou l’autorité épistémique d’un régime médical ? Et quel est le rôle des images et du regard dans les pratiques et les relations de soins ? Une fois cette ouverture prise au sérieux, la vignette porte moins sur l’hystérie en tant que catégorie médicale que sur des formes particulières d’attention perceptive (facilitées, dans ce cas précis, par la technologie de création d’images) qui se déploient parallèlement au processus de soin qui les constitue.
Vers une « anthropologie visuelle des soins »
La décision de mettre en avant ces deux récits (que nous avons appelés « scènes » pour souligner leur potentiel visuel) n’a pas été prise à la légère. Tout d’abord, nous espérons que la juxtaposition expérimentale de ces scènes permet de clarifier le fait que, même si les soins impliquent parfois des émotions positives et apportent un bienfait incontestable, un tel scénario n’est ni naturel, ni courant. Il ne peut certainement pas être considéré comme acquis. Au contraire, les soins mènent souvent à des résultats imprévisibles et peuvent parfois causer du tort. De plus, ces deux exemples suggèrent que le care est un processus qui implique de nombreuses parties ayant des intérêts, des dispositions et des attentes normatives différents. Cela entraîne souvent des tensions morales et des positions ambivalentes qui remettent en question les notions romantisées de care qui continuent de circuler dans les écrits anthropologiques, à l’exception du domaine de la recherche consacré spécifiquement à la question. Une notion simplificatrice du care part de l’idée que le soin est une attitude morale qui précède ou existe en quelque sorte en dehors du processus qui consiste à répondre aux besoins d’un autre vulnérable. La leçon minimale qui peut en être tirée pour les anthropologues visuels est que l’expression « un regard bienveillant » n’est tenable que si elle est explicitement mobilisée comme terme émique plutôt que comme un concept visant à faciliter une analyse critique.
L’autre raison pour laquelle nous pensons que la juxtaposition de ces deux courtes vignettes est utile est que chacune d’elles évoque différentes façons d’ordonner l’expérience visuelle dans le cadre du processus de soin. Et plus précisément, qu’il ne s’agit pas seulement du fait que dans ces deux histoires, les personnes qui « regardent » interprètent différemment des phénomènes relativement similaires qui se déroulent sous leurs yeux (épisode d’hallucination dans le premier cas, crise hystérique dans le second). Certes, l’anthropologue de la première scène voit (reconnaît, même au sens figuré) le lampadaire comme un arbre plutôt qu’elle ne voit la maladie, tandis que le médecin du théâtre photographique est focalisé sur l’identification de symptômes et l’établissement de la catégorie nosologique. Il s’agit là de deux actes d’interprétation différents. Mais ce sont aussi deux pratiques distinctes du regard, deux façons différentes d’orienter l’attention perceptive et donc deux types d’images qui, par leur émergence via des médias distincts, guident l’action future et transforment les relations sociales. En d’autres termes, l’anthropologue et Charcot dans ces deux vignettes « engendrent par leur regard » différents types d’images et donc différents mondes et différents processus, pratiques et relations de soins [3]. Thelen, paraphrasant Firth, postule que les pratiques de soins sont au cœur de l’organisation sociale parce qu’elles « œuvrent en faveur d’un ordre – mais pas nécessairement le même ordre » (Thelen 2015, notre traduction). À la fois, notre propos complète et élargit cette affirmation en suggérant que les pratiques de soins impliquent également d’autres types d’ordonnancement, et plus précisément l’ordonnancement de l’expérience perceptive.
En conclusion, la raison pour laquelle nous avons choisi ces deux vignettes est qu’elles devraient sembler familières à la plupart des anthropologues, y compris celles et ceux pour qui le domaine de l’anthropologie visuelle est un nouveau terrain. En mettant en évidence le visuel dans les scènes qui ont été évoquées non pas à l’aide d’un appareil photo, d’un pinceau ou d’un crayon, mais à travers des mots, nous espérons démontrer que le visuel dans l’anthropologie des soins est, et a toujours été, là, sous nos yeux. Si nous reconnaissons, comme nous avons tenté de le montrer tout au long de cet article, que l’acte de regarder doit être considéré comme culturellement spécifique et que les images ne peuvent et ne doivent pas être réduites à des artefacts visuels fixes et aboutis, alors nous serons prêt·es à découvrir la visualité dissimulée – les nombreuses visualités dissimulées – qui ont jusqu’à présent façonné la recherche anthropologique (y compris l’écriture) sur le care. Les deux vignettes que nous avons présentées ici font référence à deux types de visualité qui sous-tendent deux processus différents de care. L’étape consistant à détecter et à amplifier différents modes de sensibilité perceptuelle pourrait-elle nous rapprocher du lancement d’une anthropologie visuelle du care, cette dernière étant comprise non pas comme une nouvelle sous-discipline isolée, mais plutôt comme une occasion de revisiter des récits ethnographiques sur les soins que nous connaissons déjà ? Quels mondes une telle anthropologie visuelle des soins examinerait-elle et que pourrait-elle nous apprendre sur le regard et/ou les soins ?
Il est certain que le développement d’une anthropologie visuelle ainsi comprise nécessitera de désapprendre les façons établies que nous avons de penser les soins, les images ainsi que le lien entre les deux. Ce désapprentissage peut s’avérer être un processus laborieux, que l’on peut peut-être faire plus efficacement en ’bricolant’ avec des images dans le contexte de soins (Mol, Moser & Pols 2010). Nous tenons à souligner ici que ce bricolage gagne à être réalisé en compagnie d’autres personnes, y compris celles qui, jusqu’à présent, travaillaient de l’autre côté d’une barrière disciplinaire. Des alliances interdisciplinaires ne sont pas toujours faciles à mettre en place, car elles exigent de sortir de nos zones de confort, de nos convictions et de nos routines, mais ne sommes-nous pas, en fin de compte, des anthropologues ?
Dans notre cas, le fait de travailler en petits groupes, parfois composés d’anthropologues et d’artistes visuels à vocation académique, parfois de professionnel·les de la santé et de personnes ayant fait l’expérience de maladies ou des soins, s’est avéré particulièrement utile (Pieta & Favero 2022, 2023, 2025). Les petits groupes et le rythme de travail lent créent l’espace nécessaire pour prendre en compte, transformer et parfois vivre avec les frictions intellectuelles et autres qui peuvent surgir lors de telles coopérations. En tant que collectif, nous avançons délibérément lentement. Comme les occasions d’expérimenter l’anthropologie visuelle des soins au sein de groupes et de départements de recherche universitaires déjà établis sont rares, nous avons commencé par créer ces espaces grâce à des collaborations universitaires et extra-universitaires moins formelles. C’est dans l’esprit du collectif, conçu comme un espace où chercheur·euses, artistes et praticien·nes peuvent se rencontrer et échanger leurs points de vue sur leurs propres engagements au croisement des soins et de la culture visuelle, que nous souhaitons développer un environnement collaboratif et diversifié capable d’aborder tantôt des questions cliniques, tantôt des productions artistiques, tantôt encore des questions de théorie et de méthode anthropologiques. Notre participation au numéro thématique que les lecteurs et lectrices ont entre les mains (et les échanges qui y ont conduit) est une façon de rester fidèle à cet esprit et aux ambitions du collectif.
