Une entreprise en situation de monopole
Vues de France hexagonale, la pratique du pari hippique et l’entreprise PMU (pour Pari mutuel urbain) ne paraissent de prime abord ni liées au processus de mondialisation, ni à un fort dynamisme économique. Le logo vert du PMU est en effet à la fois si disséminé et banalement anodin dans les paysages du quotidien, presque suranné, que la réelle ampleur de ce qu’il représente nous échappe. Pourtant, en 2023 c’est près de 5 millions de joueurs qui ont permis à cette société de pari hippique de dépasser les 10 milliards d’euros d’enjeux, seuil que l’opérateur n’avait plus franchi depuis 2013, sur un total de l’ordre de 43 milliards tous jeux confondus. Plus globalement, d’après l’Autorité nationale des jeux (ANJ), le marché des jeux d’argent a enregistré un chiffre d’affaires record en 2022, avec un produit brut des jeux (soit la différence entre le montant des mises initiales et le montant des gains reversés aux joueurs), de 12,9 milliards d’euros (en augmentation de 20 % depuis 2021). « Les contours du marché se redessinent autour d’un pilier central constitué par les opérateurs sous monopoles (FDJ et PMU) et les casinos, pour lesquels l’environnement s’est normalisé après la crise sanitaire et la réouverture des points de vente » (ANJ 2023 : 8).
Premier opérateur en Europe et troisième au monde, l’entreprise PMU inscrit le pari hippique dans ce vaste et dynamique marché des jeux d’argent avec des spécificités en termes d’ancrage sur le territoire français et de projection hors de l’hexagone que nous souhaitons éclairer ici. En effet, la géographie des points de jeu sur le territoire national révèle une forte articulation aux spatialités populaires et aux quartiers d’accueil des immigrés. En dépit de tentatives pour cibler d’autres publics, en implantant notamment des espaces de pari dans les centres urbains, le PMU reste largement dépendant des populations marginalisées spatialement, économiquement et socialement. L’extension du PMU vers les outre-mer à partir de 1988 en fournit un exemple saisissant puisque l’entreprise y réalise à présent près de 6 % de son chiffre d’affaires. Plus récemment, la stratégie d’internationalisation du PMU qui cible particulièrement des pays du Sud et notamment certains pays du Maghreb et d’Afrique de l’Ouest montre l’intérêt porté par l’entreprise à un continent marqué par un formidable essor des jeux d’argent. Dans certains pays, les taux de croissance dépassent les 15 % annuel (Côte d’Ivoire, Sénégal) et le PMU s’est rapidement positionné comme un acteur essentiel de l’offre de jeux sur les marchés en devenir. On peut quotidiennement parier sur les courses françaises dans une vingtaine de pays du continent, y compris dans les pays dits les moins avancés comme le Bénin, le Burkina Faso ou encore le Niger qui hébergent des opérateurs hippiques partenaires de la société PMU (voir fig. 1).
Aussi le déploiement de l’offre de pari hippique sur le territoire hexagonal, en direction des outre-mer ou vers les pays d’Afrique s’articule à une certaine géographie, celle héritée de l’histoire coloniale et qui structure largement la spatialisation du Pari mutuel urbain. Dans une dynamique de nature néocoloniale, cette géographie nous apparaît révélatrice de rapports économiques inégalitaires qui se sont perpétués en se recomposant au fil du temps, nourrissant la persistance d’une forme de « Françafrique », d’après le terme forgé par l’économiste François-Xavier Verschave (1998) et repris récemment par Jean-Pierre Bat (2023), désignant les relations que la France entretient avec les pays issus de son ancien domaine colonial en Afrique. L’Organisation internationale de la Francophonie, dont les prémices remontent aux années 1960, joue aussi un rôle dans le maintien de ces relations [1], et la francophonie est nettement présentée comme une forme du soft power popularisé par le politiste états-unien Joseph Nye dans les années 1990, jusque dans les manuels de lycée [2].
Cette géographie héritée est un marqueur de circulations culturelles et finalement de liens encore vivaces au sein de cet ancien monde colonial que nous abordons dans une approche de géographie post-coloniale telle qu’exposée par Catherine Fournet-Guérin dans son texte « Peut-on parler de géographies « postcoloniales » en France à propos de la géographie des pays dits du Sud ? », paru en 2020. Il s’agit bien ici d’abord d’adopter un point de vue critique sur les formes de domination, ce qui, « transposé à l’échelle de l’étude des rapports entre régions du monde, donne lieu à une géographie sociale des pays du Sud, entendus comme l’ensemble des pays ayant été sous domination politique européenne à un moment ou à un autre, et caractérisés de nos jours par une forte prévalence de la pauvreté ou par des inégalités sociales considérables ». Ensuite, il s’agit de s’intéresser « non pas aux seules difficultés que connaissent ces territoires et aux moyens de les surmonter », mais de prendre en compte les dimensions de la vie sociale, notamment de la vie quotidienne dont les jeux d’argent font pleinement partie. Enfin, « refusant d’appliquer des modèles forgés sur des cas du Nord et de s’en servir pour mesurer un prétendu « retard » des Suds », le présent article s’inscrit dans des thèmes au croisement de la sociabilité et des spatialités quotidiennes, partant des circulations afin, pour reprendre le titre de l’ouverture, et le propos général de Colonisations : notre histoire, dirigé par Pierre Singaravélou (2023), de « renouer nos histoires ».
Ce cadre général posé, le présent travail se situe à la croisée de la géographie culturelle, économique et politique et s’inscrit dans le développement d’un champ de recherche sur les jeux d’argent en géographie, articulé aux approches plus établies, notamment en anthropologie, sociologie, histoire, psychologie, droit et économie. Dans la géographie française, il est très récent qu’un travail de recherche porte explicitement sur les rapports entre géographie et jeux d’argent en mettant en exergue comment cette industrie joue à la fois comme un révélateur et un moteur de la globalisation économique et de la mondialisation culturelle (Redon & Lebeau 2020). Ce n’est pas propre à la France [3]. Les seuls écrits portant spécifiquement sur les politiques de localisation des établissements de jeux sont des articles parus dans la presse classique, ou bien sur des sites internet spécialisés dans les jeux d’argent, délivrant parfois des textes de qualité. Pourtant, le phénomène des jeux d’argent est à la fois ancien par son histoire et nouveau dans ses formes spatio-temporelles. Les études historiographiques de Gerda Reith (1999) et les travaux de Jan McMillen (2005) révèlent que les représentations sociales des jeux d’argent et de hasard tout comme les normes et les valeurs qu’ils véhiculent ont changé de façon significative à travers le temps. Des jeux in situ (lorsque l’action et le pari se déroulent au même endroit) aux réseaux globalisés, ce secteur d’activité aux enjeux socio-économiques considérables connaît actuellement des mutations profondes.
Nous présentons dans cet article l’évolution de la localisation des points de vente du PMU en France hexagonale, puis l’essor vers les outre-mer comme réponse au recul des points de ventes et enfin la nouvelle stratégie de déploiement en cours en Afrique, en particulier dans les anciennes colonies françaises. Ce travail repose sur des enquêtes de terrain menées en France et en Afrique (Bénin, Sénégal, et Côte d’Ivoire) depuis 2016, nous tenons ici à remercier nos collègues Ababacar Fall et Marthe Koffi-Didia de leur concours [4]. Les données qualitatives et quantitatives sont issues des entretiens menés en France et à l’étranger, d’un questionnaire distribué dans les PMU City de Paris et Toulouse, d’archives presse et institutionnelles, des rapports annuels des entreprises du secteur et de l’ANJ.
Une entreprise spatialement ancrée sur le territoire français
Une activité à la forte emprise spatiale structurante pour la filière hippique
Structurellement, les paris hippiques s’appuient sur les courses qui se déroulent dans les 260 hippodromes de France (environ 50 % de l’offre européenne incluant le Royaume-Uni) ; 60 % d’entre eux sont situés dans 5 régions (Normandie, Anjou, Maine, Bretagne, Pays de la Loire), témoignant d’une forte concentration de la filière équestre dans l’ouest français (Bruneau 2017), et une cinquantaine seulement est connectée au réseau PMU. En outre, 20 % des champs de courses (ceux de 1re catégorie) [5] accueillent 80 % des courses organisées par le PMU.
La présence des hippodromes sur le territoire se combine, en changeant d’échelle, à une emprise au sol n’est pas négligeable puisque, si leur surface moyenne est variable, les plus importants sont de taille considérable comme celui de Vincennes (42 hectares). Ceux d’Auteuil (33 hectares) et de Longchamps (55 hectares) occupent plus de 10 % du bois de Boulogne. Celui de Deauville (75 hectares) occupe plus de 21 % de l’espace communal [6], posant la question de leur concurrence avec d’autres usages.
La filière hippique française, spatialement implantée, est aussi très organisée et structurée. Elle est largement financée par les paris hippiques : PMU finance donc la filière équestre ce qui permet également de diffuser les produits des courses. Précisons que le principe même du PMU, qui existe depuis 1930, est la mutualisation des paris, c’est-à-dire que l’ensemble des enjeux misés par les parieurs est regroupé en une masse commune puis 75 % est redistribué aux gagnants après déduction d’un prélèvement. Ce dernier est destiné à financer les contributions fiscales à l’État français (environ 800 millions d’euros pour 2023, soit 9,5% des mises) et la filière hippique dans son ensemble (environ 835 millions d’euros pour 2023) [7]. C’est-à-dire le financement de l’établissement public l’Institut Français du Cheval et de l’Équitation, d’associations et d’actions au plan national et régional et le versement de primes d’encouragement aux acteurs de la filière (concours d’élevage…) ; la rémunération des sociétés organisatrices de courses, la dotation des courses et l’encouragement de l’élevage hippique ; le reste revient à l’opérateur technique des paris, en l’occurrence la société PMU.
Le turf (qui signifie d’ailleurs d’abord le gazon) comme phénomène de masse est plutôt récent en France. Notons que le terme de « bookmaker », également anglais, désigne, à l’origine, une personne dont le métier est d’accepter les paris à la cote dans les courses de chevaux et les inscrire sur le « betting-book ». Grâce aux technologies, alors nouvelles comme le télégraphe, les années 1880 ont en effet connu une importante expansion des possibilités de paris en permettant la communication entre le bookmaker qui était sur le champ de courses et celui du centre de Londres ou de Manchester. Toutefois, jusqu’à la légalisation du off-track betting en 1961, le street bookmaker, personnage familier dans tous les quartiers ouvriers, était illégal (Mcleod 2004). En France, si la société PMU a été créée dans l’entre-deux-guerres, l’informatisation des points PMU (1988) et la naissance du Quinté+ (1989), concomitantes, ont ouvert et popularisé le pari hippique, c’est ce qui explique que la multiplication des enseignes de bars PMU dans les paysages urbains des grandes et petites villes françaises date des années 1990 (voir fig. 2 et 3).
À droite : Bar PMU Vic Fezensac (Gers).
Une clientèle pauvre et immigrée
Sans s’y réduire, la clientèle turfiste est avant tout pauvre et immigrée. D’après Anne-Claire Mangel (2006), chez les immigrés la pratique est souvent une « habitude pré-migratoire » puisque l’entreprise est présente en Afrique dès les années 1990. La chercheuse explique que, une fois en France, « les joueurs immigrés ont recours au jeu sous l’impulsion de trois grandes motivations. La première est liée à un besoin de sociabilité, la deuxième à un besoin financier lié à l’envie de rêver à un changement de vie et la troisième est relative à la valorisation de soi par le jeu » (p. 9). De même, dans un article paru dans Jeune Afrique en 2004 et intitulé « Dans l’espoir du gros lot », si le responsable de la communication au PMU expliquait que le nombre d’immigrés ou de Français d’origine étrangère qui s’adonnent au jeu est impossible à évaluer avec précision parce que les études de marché ne sont pas réalisées en fonction de l’origine des joueurs, il reconnaissait qu’« historiquement, dans les années 1950 et 1960, les communautés étrangères, et notamment nord-africaines, ont été très impliquées dans le succès du PMU. On parlait de communautés porteuses. Les immigrés fraîchement débarqués en France vivaient souvent seuls et dans des habitats réduits. Ils recherchaient une certaine convivialité dans les cafés. Mais aujourd’hui on ne peut plus vraiment parler d’“d’immigrés”. Beaucoup sont devenus français, leurs enfants, qui jouent aussi, sont français. » Dans ce même texte, Guy de la Brosse, chroniqueur hippique pour Le Monde et journaliste à Paris-Turf indiquait que « les jeunes originaires d’Afrique noire sont beaucoup plus nombreux que ceux d’origine maghrébine […] Chez les jeunes générations issues de l’immigration nord-africaine, il y a comme un rejet. Pour eux, le monde des courses est un monde frelaté, un monde de riches. C’est aussi un univers associé au père, immigré de la première génération. Ils veulent s’en démarquer » (Jeune Afrique 2004).
Pourtant, d’après un entretien effectué en 2017 avec un des directeurs régionaux du PMU, dans le département de la Seine-Saint-Denis, où la part de la population immigrée atteint 32 % (Insee), la société enregistre un chiffre d’affaires une fois et demie supérieur à celui du département voisin des Hauts-de-Seine (18 % d’immigrés) pour une population sensiblement équivalente (1,6 million d’habitants de part et d’autre). Indéniablement, la localisation des points de vente a un lien avec le taux de pauvreté dans l’agglomération parisienne (voir fig. 4), comme le montre la carte réalisée par Nicolas Brun en 2022 qui y a adjoint un travail d’observation à Aubervilliers : en arpentant les bars de la banlieue Nord de Paris, on observe de nombreux jeunes s’attarder devant les points de vente du PMU ou de la FDJ pour discuter, parier sur un match de foot ou sur une course (Brun 2023) : les lieux de pari sont caractérisés par une forme de convivialité spécifique.
Développer les points de vente en attirant un nouveau public : la tentative PMU City
Quand ce n’est pas sur le champ de courses, c’est dans les bars PMU que se déploie le partage du jeu et que se racontent les anecdotes et souvenirs des courses, parce que « l’hippodrome n’est pas seulement le lieu du spectacle des courses, il possède une histoire, avec ses héros humains et équins » (Chevalier 2022). Les chercheurs soulignent systématiquement, comme Jean-Pierre Martignoni-Hutin (1992) ou Jean-Christophe Leforestier (2003) qu’une « forte sociabilité existe dans ce lieu, presque uniquement masculine. Les joueurs s’y rencontrent entre amis, discutent, s’offrent à boire pour « arroser » un gain ». Cet élément est aussi mis en avant par l’entreprise comme ici en 2023 dans la presse : « Notre modèle reste fondamentalement celui d’un créateur de lien, d’un commerçant de proximité, d’un e-commerçant, qui crée de la vie partout en France. C’est d’ailleurs cette convivialité unique que les joueurs viennent avant tout rechercher dans nos points de vente [8]. » Sans doute que la résistance du papier est un corollaire de l’importance des lieux de jeux : « C’est pour nous un support très résilient : les parieurs plient le journal, le manipulent et écrivent dessus pour préparer leurs tickets de jeu » détaille le directeur général de ParisTurf dont le tirage s’élève à 40 000 exemplaires [9].
Pourtant, avec la dématérialisation, les paris enregistrés au champ de courses sont loin d’être les plus nombreux et les hippodromes sont la plupart du temps sous-fréquentés. Par ailleurs, peu de jeunes pratiquent ce type de paris. D’après le rapport de l’ANJ de 2023, avec un âge moyen de 45 ans, « le pari hippique reste en effet le segment dont la population de joueurs est la plus âgée, ce qui met en évidence la difficulté de cette offre à renouveler et rajeunir la population des parieurs » (p. 17) [10], peut-être en raison de la concurrence de la FDJ qui diversifie en permanence son offre, mais le phénomène s’observe ailleurs aussi : au Sénégal et en Côte d’Ivoire, « le PMU, c’est pour les vieux et ça va disparaître » entend-on souvent (Fall, Koffi-Didia & Redon 2020 : 342). Spatialement, cela s’est traduit par le recul des points de vente (fermeture des petits bars et restaurants dans les petites et moyennes villes).
Le PMU est pourtant un marché d’offre, il faut donc multiplier les points de ventes pour pérenniser et développer l’activité, d’autant que c’est encore là, dans les points de vente « en dur » que se font la majorité des paris. En effet, malgré la croissance des paris en ligne dont le potentiel est grand (628 000 comptes de parieurs hippiques en ligne ont été actifs en 2020, selon l’ANJ), les paris physiques en points de vente et en hippodromes restent largement majoritaires puisqu’ils représentent 85% des enjeux. Alors, comme elle l’avait fait au début des années 2000, avec une dynamique volontariste de redéploiement des points de vente (+ 37 % entre 2007 et 2017, voir fig. 5) pour lutter contre la baisse des mises (- 7,6 %), la société a régulièrement recours à de nouvelles stratégies d’implantation pour assurer au mieux le maillage du territoire et continuer de progresser.
Ce fut le cas, à partir de 2011 avec le déploiement des PMU City, boutiques totalement dédiées au PMU, dans les grands centres urbains [11]. Ainsi, à Paris, Toulouse, Nantes, Lille, Bordeaux, ou encore Montpellier apparurent des lieux de jeu d’un genre nouveau, situés dans l’hyper-centre des agglomérations (place de l’Opéra et près de Beaubourg à Paris, place des Terreaux à Lyon, place du Capitole à Toulouse, etc.) aux enseignes en lettres dorées (voir fig. 6 et 7). « Design léché, ambiance cosy, intégration digitale, tout a été pensé pour faire vivre une journée aux courses… en plein centre-ville ! PMU City rassemble les turfistes mais constitue aussi une première approche plus immersive pour les apprentis parieurs » (rapport d’activité de l’entreprise de 2015).
L’ouverture de ces PMU City correspondait à une volonté évidente de la société de « monter en gamme » en attirant une nouvelle clientèle plus jeune, plus aisée, plus féminine, en un mot plus « respectable » tout en palliant la baisse de fréquentation des café-hôtel-restaurant et leur mutation. En effet, nombre de ces commerces de quartiers ont été transformés en établissements plus haut de gamme ou en enseignes de vente. Les chaînes de magasins de vêtements, de produits de beauté, etc. qui se développent dans les grandes villes, en ayant les moyens de racheter les pas-de-porte dans des contextes de hausse des prix de l’immobilier, sont des concurrents de poids en termes de course à la localisation dans les métropoles françaises ce qui entraîne, entre autres, la disparition des points de vente PMU. Le processus de gentrification des centres-villes se lit donc dans cette stratégie de localisation qui, en retour, tend à y participer… avec peu de succès.
À droite : PMU City Paris République.
Le découplage entre jeu et débit de boissons (les PMU City ne sont pas des bars) semblait aller dans ce sens, avec une stratégie classique de diversification du public face à l’érosion de la clientèle traditionnelle. Les choix de localisation prenaient en compte l’accessibilité et la proximité des transports en commun afin de ne pas se restreindre à la clientèle des environs immédiats. L’objectif était donc clair : attirer de nouveaux parieurs urbains, d’autant qu’en 2010, la société PMU avait reçu les agréments de l’Autorité de régulation des jeux en ligne (Arjel) pour diversifier ses activités sur internet, notamment dans le poker et les paris sportifs [12]. Derrière ces nouvelles vitrines design des paris hippiques, c’est l’apparition d’une autre pratique des paris, entièrement en ligne, qui était attendue, prenant non seulement le relai de la clientèle traditionnelle des turfistes, en recul du fait de son vieillissement ou de son appauvrissement, mais ouvrant aussi des horizons en dehors des hippodromes. Aux débuts du PMU, il n’y avait que quelques courses par semaine, et un grand rendez-vous hebdomadaire, le dimanche. Mais l’offre est désormais massive et continue : au lieu d’aller faire son tiercé au café le dimanche, on peut passer sa journée à faire des tiercés puisque, en moyenne, une course a lieu tous les quarts d’heure sur l’un des 47 hippodromes français connectés au réseau. De plus, contrairement au bar où il est sous-entendu que le parieur soit aussi consommateur, ce n’est pas le cas dans les PMU City où rien ni personne ne vient limiter le temps et l’intensité du jeu.
Si l’offre en termes de nombre de courses se multiplie et que les chiffres d’affaires restent considérables, nos enquêtes avaient alors montré que la stratégie de localisation dans les centres-villes afin d’attirer une nouvelle clientèle était globalement un échec. Certes, ont été recensés 9 % de chômeurs, 39 % employés ou ouvriers et 55 % de personnes n’ayant pas le niveau bac, donc au-dessus des chiffres globaux du pays, ce qui laisserait supposer des niveaux sociaux supérieurs à la moyenne nationale, en tout cas sur un mode déclaratif. Mais la clientèle des PMU City n’a rien de la cible visée, elle reste masculine (97 % des personnes enquêtées), de plus de 50 ans (67 %), très largement isolée (70 % de veufs, divorcés, célibataires). Toutefois, de l’aveu même de ses promoteurs, l’échec stratégique n’est pas un échec commercial pour autant. Ces nouveaux lieux de jeu polarisent les joueurs à l’activité la plus intensive, en leur « offrant » un espace que l’entre-soi encore plus propice à l’addiction que les habituels bars-PMU. L’évolution des PMU City entre 2016 (une vingtaine d’établissements) et aujourd’hui montre d’abord une expansion progressive de leur nombre puis une diminution (8 à présent) et parfois des changements d’adresse, comme à Toulouse avec glissement de la proximité immédiate de la place du Capitole au boulevard de Strasbourg. À Paris, certains PMU city encore en activité, comme celui d’Opéra, sont en contact direct avec la banlieue (RER, gare Saint-Lazare) et ne fonctionnent que marginalement avec la population du quartier. Celui d’Italie est au cœur d’un quartier historique d’immigration. Ceux de Massy, Aulnay et Boulogne sont en banlieue. Ils offrent un lieu de pari prisé par des turfistes soucieux de s’éloigner de l’agitation de certains débits de boissons.
Très récemment, en 2024, un nouveau type de lieu est lancé, comme celui inauguré à Bordeaux en mars, et Paris Turf titre : « le PMU se réinvente dans les centres-villes » avec les Paris mutuels urbains [13]. L’enjeu est, selon la directrice générale de la société, de « montrer que le PMU est en train de se réinventer tout en conservant son ADN à savoir la convivialité, le lien social et le partage. Le tout dans un cadre plus moderne s’adressant à la fois à nos clients actuels et à ceux que l’on souhaite conquérir. L’objectif est d’ouvrir 150 établissements de ce type à horizon 2027. » Les villes ciblées sont celles de plus de 50 000 habitants avec, pour se fondre au mieux dans les paysages des centres-villes, le design et les offres d’un « bistrot à la française », l’idée d’un art de vivre patrimonialisé associée aux paris. Là encore, il s’agit donc de faire peau neuve pour attirer mais c’est aux déclarations de l’adjointe au Maire Sandrine Jacotot que l’on mesure à quel point le statut des jeux d’argent a globalement évolué : « Espérons que ce lieu réunira bon nombre de Bordelais et de Bordelaises et [et permettra de] mixer les catégories sociales, avec des jeunes pouvant retrouver des moins jeunes. En tout cas, bienvenue ! » La (re)dynamisation des centres-villes par le pari hippique ? On voit bien en tout cas comment la société PMU cherche à renouveler son positionnement géographique pour renouveler sa clientèle. Cette stratégie réitérée montre aussi combien l’entreprise reste dépendante d’une clientèle le plus souvent marginalisée économiquement ou socialement dont elle cherche à se démarquer pour diversifier son public mais sans y renoncer pour autant. Aussi, et bien malgré elle, la géographie de l’entreprise reste largement articulée à celle des pays anciennement colonisés dont les populations migrantes représentent une frange encore importante des plus précaires.
Le développement des marchés ultramarins : un lissage culturel
En France, la répartition des mises montre de très fortes disparités géographiques et des « fronts pionniers » où l’entreprise a développé plus tardivement son activité. Parmi ces derniers, se trouvent les espaces ultramarins comme il est indiqué sur son site internet dont la page dédiée s’ouvre par la formule « le PMU au cœur des outre-mer » et où il est affirmé, carte à l’appui, que « dans les Outre-Mer, le PMU couvre l’ensemble des territoires, aux Antilles, en Guyane, à La Réunion ainsi qu’à Mayotte » (voir fig. 8). Ces reliquats de l’empire colonial constituent depuis les années 1990 un important relais de croissance pour le PMU.
La départementalisation semble aller de pair avec la connexion au réseau PMU mais peut-on lire, à travers cette pratique, la convergence entre la volonté de la société PMU – qui a comme objectif de pérenniser son activité et d’accroître son bénéfice annuel –, et une forme d’arrimage culturel des Outre-mer, de fait, à la métropole ?
Les jeux comme marqueur culturel de la spécificité des territoires ultramarins
Globalement, il existe une forme de lissage culturel entre la métropole et les territoires ultramarins qui repose avant tout sur la mobilité des individus. Le rôle qu’a joué le Bumidom (Bureau pour le développement des migrations dans les départements d’outre-mer) entre 1963 et 1981 a été déterminant dans l’organisation du déplacement des travailleurs antillais et réunionnais vers les bassins d’emploi de métropole. Ce dispositif mis en place par l’État français pour organiser et encadrer les migrations vers l’Hexagone aurait concerné plus de 170 000 personnes et pèse à présent sur la démographie des départements d’Outre-Mer marqués par un vieillissement très rapide (notamment la Martinique). Ces mouvements de population se sont accompagnés de la découverte de la pratique des paris hippiques en métropole, pratique ramenée en retour au département d’origine, généralement au moment de la retraite, ce qui coïncide temporellement avec l’arrivée de PMU dans les DROM. Même si ce constat reste encore difficile à étayer, l’objectif semble être de ne pas perdre cette clientèle.
En contrepoint, une autre pratique de paris, celle des combats de coqs, a reculé. Dans certains outre-mer français (Guadeloupe, Martinique, Guyane, Réunion), cette pratique se heurte à l’affirmation d’une manière de vivre à la métropolitaine, mais également à la montée des mouvements de protection des animaux. L’aspiration à la reconnaissance d’une exception culturelle y fait l’objet de batailles juridiques : en 2015, le Conseil constitutionnel a validé l’interdiction de créer de nouveaux gallodromes – lieux dédiés à l’organisation de combats de coqs – pour aboutir à terme à l’extinction de cette pratique, héritage colonial commun à l’aire caribéenne (Redon 2024). En cela, la pratique inscrit les départements et régions d’outre-mer (DROM) dans leur cadre culturel régional et les éloigne de la métropole, ce qui en fait paradoxalement aussi un symbole postcolonial : les Blancs de métropole se piquent d’interdire un loisir qui a été élaboré dans ce contexte si particulier qu’ils ont historiquement construit par l’histoire coloniale ; les pratiquants ultramarins en font une composante de leur identité culturelle. Pourtant, un « souffle nouveau » semble observable en Guadeloupe où un public plus jeune, parfois féminin, reviendrait dans les pitts [14]. Si ce réveil se vérifie, il est sans doute à analyser en parallèle des processus de renouveau identitaire et de patrimonialisation des spécificités culturelles qui s’affirment dans la lignée des revendications du mouvement du LKP (Liyannaj Kont Pwofitasyon ou « Collectif contre l’exploitation outrancière ») en 2009.
Mais, si une forme de résistance à la métropolisation des normes, de revendication du droit à la différence, semble s’exprimer dans les gallodromes, peu à peu, de nouveaux territoires ultramarins se connectent au réseau PMU. Le PMU s’est ancré aux Antilles (Martinique et Guadeloupe), en Guyane et à la Réunion en 1988. Il a en effet fallu attendre l’outil essentiel de la mondialisation qu’est la connexion informatique entre les lieux d’enregistrement des paris et le siège central où ils sont agrégés et rendre le pari « mutuel » à l’échelle de ces parties lointaines du territoire français. Il est arrivé à Mayotte en 2012, juste après que le territoire soit devenu un département français (2011). Il s’y trouve actuellement 9 points de vente. L’implantation s’y est faite discrètement, « de façon à respecter la culture, pendant la période du ramadan » indiquait alors le directeur de l’agence de la Réunion [15]. À titre de comparaison, la FDJ n’y a ouvert des guichets que fin 2020.
En 2014, PMU s’est implanté en Nouvelle-Calédonie, sans que les référendums d’autodétermination prévus en 2018, 2019 et 2021 n’aient semblé y faire obstacle. L’implantation de l’entreprise s’y appuyait sur la revitalisation de la filière hippique calédonienne, en rappelant bien que, sur les paris pris, une partie revient aux sociétés hippiques. Pourtant, en 2023, des difficultés financières ont perturbé le secteur en raison du manque de moyens financiers versés à la Fédération des courses de Nouvelle-Calédonie par les instances hippiques métropolitaines ; sur place, on en appelle à la révision de la répartition du PBJ actuellement fixée à 80 % pour le PMU et 20 % pour la Nouvelle-Calédonie, dont 80 % versés aux provinces (surtout la province Sud où se déroule l’essentiel des courses), jugée insuffisante [16]. Il est intéressant de noter que l’article du magazine calédonien Actu.nc consacré au sujet [17] se termine par ces mots : « la balle est maintenant dans le camp de l’État et du PMU, en espérant qu’une réponse sera rapidement apportée. » Peut-être y a-t-il là une forme d’assimilation de l’un à l’autre, lisible comme une manifestation de néo-colonialisme ?
Cette expansion dans les DROM s’est avérée payante pour la société PMU. En 2023, l’ensemble du réseau y comptait 472 points de vente dont 225 aux Antilles et 247 à La Réunion, en croissance dans les deux cas. À noter que l’implantation avait été d’emblée massive puisque l’agence de la Réunion avait ouvert 42 points de vente simultanément dans toutes les grandes villes de l’île en juin 1988, moment de l’informatisation du réseau.
Des points de vente non exclusivement réservés au pari
La typologie de ces points de vente se distingue de la métropole en cela qu’il n’y a pas de café-hôtel-restaurant (CHR) dans les DROM, donc la vente de PMU est implantée dans les stations-service, les supérettes, les boulangeries, autant de lieux qui connaissent une forme de brassage social bien plus important que les bars-PMU, ouverts aux hommes autant qu’aux femmes. Comme en témoigne une commerçante gérant trois établissements en Guadeloupe, « l’activité paris hippiques fait de mes établissements de vrais lieux de rassemblement et de rencontre. C’est une activité essentielle pour moi, les joueurs PMU animent ces lieux ! » [18].
Le modèle d’implantation des PMU ultramarins relève d’une urbanisation diffuse, rythmée de lieux de micro-centralité ouverts à tous les pans de la population. La société PMU semble vouloir s’inspirer de cet essaimage en métropole, le schéma spatial qui a présidé au développement des paris hippiques ayant fait long feu : les structures urbaines sont en mutation, les modes de consommation également.
Il est frappant de voir à quel point le développement du PMU dans les espaces ultramarins, loisir intégré à un système économique plus vaste, passe par la métropole. Les enjeux des paris hippiques sont mutualisés sur l’ensemble des territoires français mais selon une logique spatiale de polarisation qui dépasse le territoire national. En effet, toujours dans une logique d’expansion d’un marché d’offre, le nombre de courses ouvertes aux paris a connu une croissance importante au cours de ces dernières années (plus de 18 000 en 2019 contre 4 981 en 2000 [19]). S’il est désormais possible de parier sur des courses se déroulant à l’étranger, notamment dans des zones historiquement peu concernées, c’est parce que bien des pays dits du Sud représentent un important potentiel de croissance pour l’entreprise.
Les Outre-mer ont donc fait office de relais de croissance pour le PMU, alors qu’à partir des années 1990, les paris hippiques ont eu tendance à s’éroder en métropole. Cette implantation réussie a été facilitée par une langue, une législation et une fiscalité commune. Elle s’est en outre appuyée sur des circulations culturelles et notamment sur les migrations liées au travail.
Des départements « turfistes »
Représentant 3 % de la population française, les DROM assurent plus de 6 % des recettes du PMU. En 2022, c’est 435 millions d’euros qui ont été misés par les parieurs de ces territoires, ce qui montre la progression malgré l’épisode de la crise sanitaire. En retour, « le PMU a reversé directement plus de 9,5 millions d’euros de commissions à ses commerçants-partenaires (près de 6,1 millions d’euros aux Antilles et près de 3,5 millions d’euros à La Réunion) » [20].
Martinique, Guadeloupe et Réunion apparaissent bien comme des départements « turfistes » où l’offre de pari est identique à celle de la métropole, avec le même accès à la chaîne télévisée Equidia, aux bornes et terminaux de prise de pari même si, en raison des décalages horaires, les temporalités des paris sont bien sûr différentes. Ce qui distingue en revanche certains de ces départements ultra-marins c’est le niveau de dépense moyen par habitant consacré au pari hippique. Comme on le voit sur la carte de l’Observatoire des jeux de 2017 (fig. 9), la Guadeloupe, la Martinique et la Réunion font partie des départements où le niveau de dépenses est d’au moins 25 % supérieur à celui enregistré au niveau national, ce qui n’est pas le cas de la Guyane et de Mayotte. En 2016, l’Atlas sur le secteur des jeux d’argent et de hasard en France mis en ligne sur le site de l’Observatoire des jeux [21], montrait que le niveau de mise atteignait 487 euros par habitant dans le département de la Guadeloupe, soit presque 9 fois plus que dans le département de la Creuse, le moins joueur (55 euros par habitant).
« La culture du jeu y prévaudrait sur la culture hippique », nous expliquait-on en entretien en juin 2017 à la direction centrale de PMU. « Le taux de pénétration [part de la population qui joue au moins une fois dans l’année] est de 9 à 10 % en métropole contre 15 à 20 % dans les DOM ; les femmes jouent également davantage (10 à 15 % au maximum en métropole contre 30 % dans les DOM) », ce qui éloigne nettement le type de pari hippique domien de celui des PMU City. Il est à noter que, dans la presse quotidienne régionale (France Antilles par exemple), les pages hippiques sont plus nombreuses qu’en métropole ce qui tendrait à participer au développement d’une culture hippique, ce qui est confirmé par le type de produit privilégié par les parieurs : en effet c’est le Quinté+ qui prédomine largement dans les DROM à près de 40 % alors que le taux est de 15 % en région parisienne, autre haut lieu des paris (voir fig. 9). Or, le Quinté+ « n’est pas un vrai pari turfiste mais plutôt un pari grand public, motivé par la recherche du gain ».
À considérer les enjeux par département, il est intéressant de mettre en regard le niveau de vie des populations locales qui reste largement inférieur à celui de la métropole. Le taux de pauvreté atteint 30 % en Guadeloupe et en Martinique, contre 14 % en métropole. 21 % de la population de 15 à 64 ans des DOM est au chômage en 2023, contre 4 % pour les habitants de France métropolitaine. En somme, un terreau favorable à l’essor des jeux d’argent.
Or de telles conditions se retrouvent peu ou prou rassemblées à grande échelle dans les pays du Sud vers lesquels regarde désormais le PMU.
Le vaste et prometteur marché des pays « pauvres » ?
On assiste à une internationalisation croissante des paris hippiques (Tovar 2024) qui est le fait de rares entreprises comme PMU (3e opérateur mondial) jouissant d’un monopole dans leur pays et dont le marché intérieur est devenu trop étroit pour leur croissance. En effet, la dimension internationale de l’activité a permis d’enrayer la baisse nationale, ce secteur représente environ 20 % du résultat total de la société. Le site Internet de la société PMU se félicite de ce que la société française a été, dès 1987, « l’un des premiers opérateurs au monde à proposer ses services à l’international et à permettre à ses partenaires étrangers de parier sur ses courses ». Elle compte aujourd’hui plus de 100 partenariats internationaux dans une quarantaine de pays.
La carte des pays partenaires de PMU dans le monde (fig. 1), disponible sur le site de l’entreprise, montre bien que cette extension spatiale du pari hippique a trois préalables. Tout d’abord, l’accord des États avec leur législation sur les jeux d’argent. Notons ici que les courses de chevaux sont souvent considérées non pas comme un jeu d’argent mais un jeu « de sagacité » d’où leur présence dans les pays dont la législation est liée à la religion musulmane, laquelle condamne les jeux de hasard. Le deuxième préalable est la connexion informatique : informatisation des paris en 1986, évolution des réseaux télécoms qui font que désormais, un pari pris à des milliers de kilomètres est validé à Paris puis donne lieu à l’émission d’un ticket en moins d’une seconde. Enfin, il est indispensable que circule de l’information, on ne peut pas organiser des paris hippiques sans information (presse spécialisée, pronostiqueurs…) mais se pose alors la question de la langue de diffusion de ces informations et de son accès pour garantir des conditions de jeu équitables.
Le premier pays dont l’opérateur de pari hippique est passé à un système de masse commune [22] avec la France est la Suisse en 1991, elle est rejointe désormais par 26 pays (auxquels s’ajoutent les pays en masse séparée). L’Europe a fait en premier lieu l’objet de cette stratégie d’internationalisation : Allemagne (dont PMU détient 51 % de l’opérateur historique), Norvège, Pays Bas, Espagne. Le PMU qui bénéficie d’un monopole assez rare en Europe de l’Ouest (morcellement des opérateurs, notamment dans les pays fédéralistes) et d’une capacité inégalée pour l’organisation de courses a profité à plein de son avantage comparatif pour se placer au centre d’un vaste réseau de mise en commun des enjeux des courses.
Cette internationalisation dépasse l’Europe puisque des partenariats ont été mis en place avec la Russie (avant 2022) ou le Brésil, où le PMU a créé un réseau dans l’État de Rio. Au Japon, qui est de loin le plus gros marché mondial (autour de 20 milliards d’enjeux) et qui possède la première société de Pari hippique au monde (JRA), le PMU vend des prix prestigieux comme celui de l’Arc de Triomphe. Mais la dynamique la plus intéressante est celle observable dans les pays d’Afrique francophone subsaharienne où le PMU est présent depuis 25 ans. Ce marché présente un potentiel de croissance extraordinaire pour les opérateurs si on en croit les chiffres donnés par certaines sociétés locales d’organisation des jeux d’argent. Ainsi, le chiffre d’affaires de la LONACI est en forte hausse (de l’ordre de 17 à 20 % par an) et il a été décuplé passant de 40 milliards FCFA en 2014 à plus de 400 milliards FCFA en 2023 (plus de 600 millions d’euros), faisant dire à certains que « l’Afrique n’a pas commencé à jouer ».
De la masse séparée à la masse commune, des pays africains parieurs…
Retour sur l’implantation
Pendant une vingtaine d’années, les PMU africains et français ont fonctionné en système de paris en masse séparée, c’est-à-dire que les sommes mises en jeu ne sont redistribuées qu’entre les joueurs du pays concernés (les Béninois parient entre Béninois, les Sénégalais entre Sénégalais, etc.). Toutefois, tous les joueurs parient quotidiennement sur les courses qui se déroulent dans l’Hexagone à partir d’informations fournies par l’opérateur, moyennant un pourcentage perçu sur l’ensemble des mises annuelles de l’ordre de 0,5 à 1 % du total. Le PMU dispose d’un satellite pour diffuser les images de course dans les pays africains francophones comme au Bénin, au Burkina Faso, au Cameroun, en Centrafrique, aux Congo (Brazzaville et Kinshasa), en Côte d’Ivoire, au Gabon, en Guinée Conakry et Bissau, à Madagascar, au Tchad, au Niger, au Sénégal et au Togo.
Le développement de PMU en Afrique de l’Ouest est le fruit d’une réelle opération de conquête de marchés, à la fin des années 1980. Un nombre non négligeable de travailleurs émigrés ayant passé des années en France ont commencé à pratiquer le turf puis, ayant gardé le goût des courses hippiques, continuent d’y jouer de retour au pays grâce à l’intensité des systèmes de communication (Mangel 2006). Rappelons la circulation migratoire évoquée plus haut : « Je jouais déjà au Sénégal avec mon père et mes oncles. En Afrique, on parie sur les courses qui se passent ici ; il fallait que je voie ça de près ! » déclarait Tidiane, Sénégalais de 33 ans, originaire de Dakar. L’une des premières choses qu’il a faites en arrivant en France a été de franchir la porte d’un bar-PMU (d’après Jeune Afrique 2014).
Les enquêtes de terrain menées au Bénin en 2017 ont montré une concomitance entre ce facteur et le déploiement d’Internet, l’implantation locale s’étant appuyée y compris logistiquement sur les turfistes de retour au pays. La circulation et les héritages de cette circulation entre puissance coloniale et anciens États colonisés, avec un élargissement à l’espace francophone des anciennes colonies belges, se manifestent, par exemple, dans la création d’un Grand Prix d’Afrique en 2010 (voir la figure 1 : le Ghana et le Nigeria anglophones se distinguent nettement). Ce prix se déroule une fois par an à Vincennes, en présence de représentants des « pays partenaires », avec des animations du type « village artisanal avec spécialités africaines : masques, objets d’art, créateurs de prêt à porter et spécialités culinaires… », sans oublier la présence de Miss Union Africaine (site d’Equidia).
D’après les enquêtes de terrain effectuées ensuite au Sénégal et en Côte d’Ivoire, la logique est aussi au maillage des espaces de vente (Fall, Koffi-Didia & Redon 2020). Aujourd’hui, les turfistes peuvent parier en direct, « pendant la réunion » (PLR), c’est-à-dire pendant la course, sur des évènements qui se disputent sur de lointains hippodromes depuis des lieux dédiés : les points de vente PLR. Dans la majorité des cas, on se contente de parier « avant la réunion » (ALR), c’est-à-dire que les paris sont enregistrés avant la course. Cette démarcation temporelle est aussi un marqueur d’urbanité si l’on en croit la carte des points de vente PLR alors réalisée. Tous les points de vente PLR et la plupart des ALR sont concentrés dans les villes compte tenu de certaines dispositions pratiques (réseau de connexion optimum, présence d’infrastructures et d’équipements adéquats) et surtout de la présence d’une masse importante de potentiels joueurs – surtout les jeunes, de plus en plus attirés par les paris sportifs.
De leur côté, les dirigeants de PMU International espéraient, d’après les entretiens effectués en 2017, que les pays africains déjà partenaires entrent dans le système des paris en masse commune, et non plus seulement en masse séparée, ce qui aurait pour effet d’augmenter la masse totale des mises et donc l’intérêt des parieurs à la fois africains mais aussi russes, brésiliens, suisses, c’est-à-dire de l’ensemble des pays en masse commune. Parmi les difficultés, se trouvaient la législation dans les pays concernés mais aussi l’équilibre de la balance des paiements avec la crainte des autorités locales de voir l’argent partir à l’étranger alors qu’ils étaient confrontés à d’importants problèmes de disponibilité des devises. Malgré tout, le passage en masse commune est désormais en grande partie fait.
La bascule vers la masse commune
En effet, depuis 2016, « PMU Partenaire accompagne les opérateurs publics ou privés pour développer les paris hippiques en Masse Commune sur le territoire africain » [23]. Présentée comme une « PME parisienne », PMU Partenaire a finalisé un accord pour installer la gamme de paris du PMU en Afrique de l’Ouest, y compris au Nigeria (185 millions d’habitants, première économie africaine). « Jusqu’à présent, les parieurs du pays misaient sur des courses virtuelles de chevaux et de lévriers, explique Yves Vatelot, président de PMU Partenaire. Ils pourront bientôt avoir accès aux produits phare du PMU comme le Quinté+ (5 premiers chevaux de l’arrivée en précisant l’ordre) et suivre les courses en direct via Equidia en anglais, la chaîne assurant leur retransmission » [24].
Les objectifs de lutte contre le blanchiment d’argent sont inséparables d’une logique de diffusion des normes de bonne conduite financière, mais aussi d’intégration financière des réseaux : au fur et à mesure que les loteries africaines sont considérées comme assez bien gérées, elles peuvent entrer dans un monde de paris globalisés, supervisé depuis la Suisse dont on retrouve le rôle dans le secteur de la finance globalisée. Cette reconnaissance, cette labellisation permet en outre à la société PMU d’accroître son pouvoir de négociation avec des autorités locales parfois réticentes à l’idée d’encourager les jeux d’argent. Le PMU a d’ailleurs obtenu en 2024 la certification « Jeu Responsable » de la World Lotteries Association (WLA), association internationale chargée de faire avancer les intérêts des loteries nationales, et dont le siège est à Lausanne.
… et pourvoyeurs de courses
La société PMU a noué depuis 2013 un partenariat avec le Maroc, pays qui d’après nos entretiens, est vu comme devant jouer un rôle moteur en Afrique, comme tête de pont des paris hippiques. Au Maroc existe une tradition équine forte et une habitude de prendre des paris sur les courses françaises. La présence du PMU a par ailleurs permis la mise en place et le financement d’une institution hippique. Enfin, le pays possède une organisation centralisée, un peu comme en France avec un opérateur national en situation de monopole (la Marocaine des jeux) et une Société royale d’encouragement du cheval (SOREC) qui dépend du roi (haras royal). PMU a donc acheté des courses marocaines pour les parieurs français qui « connaissent un certain succès grâce à l’immigration marocaine » (entretien PMU international, 2017). En échange, PMU vend des courses françaises pour compenser l’insuffisance de l’offre locale au regard des attentes des parieurs. Dans la même logique d’expansion mais cette fois en dehors des liens historiques, les accords récemment signés avec le Chili permettent à PMU d’étoffer son offre : l’hippodrome de Valparaiso offre 355 courses par an au réseau PMU.
Cette stratégie d’internationalisation est donc double pour le PMU qui cherche à élargir à la fois la masse des enjeux, et à multiplier le nombre de courses en profitant des équipements hippiques offerts par les divers pays partenaires ; la stratégie paraît payante puisque l’on peut lire sur la page d’accueil « + 40 % de croissance de l’activité par rapport à 2019 » [25]. Mais en fournissant l’infrastructure informatique du réseau de paris, en imposant ses règles du jeu et ses normes comptables, la société se place au centre d’une vaste toile lui permettant aussi de drainer une part substantielle des profits. Savoir-faire historique et avance technologique sont indiscutablement des atouts à disposition des pays riches leur permettant de continuer à peser dans les processus de mondialisation.
Une dynamique territoriale héritée
La dynamique territoriale du PMU est donc caractéristique d’une stratégie de marché dit du « bas de la pyramide » (base of the pyramid ou BOP) où l’enjeu est bien de cibler la masse des pauvres. Il s’agit d’un marché éminemment prometteur d’autant que les nouvelles technologies de communication permettent désormais d’y accéder. Les trois quarts des jeunes Africains utilisent leur téléphone pour jouer (au Kenya, ce chiffre s’élève à 96 %), dans des pays où l’âge médian est de l’ordre de 20 ans. Cette transition communicationnelle est étroitement liée à la transition urbaine que connaissent la plupart des pays d’Afrique. Elle entraîne dans son sillage une évolution des systèmes de valeur qui est plus favorable à l’essor des jeux d’argent.
Toutefois, l’internationalisation croissante du PMU montre l’importance de l’histoire et de la géographie. Si le PMU vend quelques courses prestigieuses au Japon et au Brésil et peut-être demain à la Chine, c’est bien en Afrique occidentale qu’elle déploie ses infrastructures de pari, là qu’elle diffuse ses 18 000 courses annuelles, là encore qu’elle étend la masse commune des parieurs et c’est bien à partir de l’ancienne aire coloniale française qu’elle gonfle ses profits. Si l’intégration y semble plus poussée, c’est que des facteurs politiques et culturels y sont plus favorables. La langue, la culture des courses étroitement liée à celle de l’immigration, des organisations administratives similaires sont autant de ferments qui facilitent ces échanges et cette intégration économique poussée. En tant que processus historique et géographique, la mondialisation n’est pas simplement cet espace-temps de circulation sans barrières, ni hiérarchies et polarités que d’aucuns s’amusent à imaginer. L’internationalisation du PMU, si étroitement liée à notre histoire coloniale commune, est bien là pour en témoigner.
