Juger l’urgence des situations
Tu as une quantité définie de produits. Est-ce que tu préfères aider dix familles sur un temps défini – puisque de toute manière ta quantité est limitée – ou est-ce que tu préfères aider cent familles de façon ultra-ponctuelle ? Ce sont des vraies questions ; des choix hyper difficiles, horribles, en fait. Moi, franchement, je trouve que psychologiquement ça peut facilement atteindre. Parce que tu te dis : « Okay, on va essayer de faire un truc. » Et puis tu te rends compte […] qu’en fait, tu n’y arriveras pas. (Pauline [1], 31 ans, bénévole et cofondatrice de Petits pots solidaires, 26/08/2020) [2]
Les questionnements de Pauline, cofondatrice de l’association Petits pots solidaires, révèlent les dilemmes éthiques auxquels sont confrontés ses membres lorsqu’elles doivent choisir comment répartir les dons. Constatant l’incapacité de son association à aider toutes les familles dans le besoin, Pauline s’interroge sur la manière de hiérarchiser les situations qu’elle rencontre : « Quoi que tu mettes en œuvre, ça ne répondra pas aux besoins. Donc, qu’est-ce qui devient acceptable ? Et qu’est-ce qui ne l’est pas ? Ça, c’est horrible. » Elle dénonce la difficulté de devoir choisir parmi les demandeuses : « “Vous, vous n’avez pas vraiment besoin d’aide par rapport à Madame machin.” Sur quel critère ? C’est terriblement difficile. »
Fondée au printemps 2020, Petits pots solidaires distribue des colis alimentaires et d’hygiène à destination des nourrissons. L’association intervient auprès de familles précaires, pour la plupart en situation administrative irrégulière ou avec un titre de séjour court. Ces parents n’ont pas, ou peu, de ressources financières légales et peinent à subvenir à leurs besoins et notamment en matière d’alimentation, d’hébergement, d’hygiène, et d’habillement.
Les fondatrices qui se définissent comme féministes, se sont initialement engagées parce qu’elles étaient sensibles à la détresse de ces femmes marginalisées décrites comme « seules et isolées ». Bien que la majorité de son public soit constituée de femmes en situation de migration, l’association préfère dire qu’elle « s’occupe de bébés et pas de migrants. Alors que pleins de bébés sont enfants de migrantes » (Marie, 41 ans, présidente et cofondatrice de Petits pots solidaires, 28/08/2020). En concentrant ses discours sur les enfants, la structure cherche à éviter les débats polarisés sur les questions migratoires et à recentrer l’attention sur la nécessité de venir en aide à des nourrissons vulnérables et souffrants, un sujet considéré plus consensuel. Cette stratégie s’inscrit dans un contexte où les migrants sont jugés « indésirables » sur le territoire français (Agier 2008), tandis que les familles (au moins un·e adulte avec enfant·s) sont plus souvent représentées comme une catégorie sociale vulnérable, du fait de la présence d’enfants. Les familles sont, sous condition, plus souvent prises en charge par les services sociaux et médico-sociaux, les associations et les structures d’hébergements d’urgence qui les jugent prioritaires (Eberhard, Guyavarch & Le Mener 2017). Dans ce contexte, Petits pots solidaires appuie son discours sur le sentiment que la souffrance des enfants est « intolérable » (Fassin & Bourdelais 2005), qu’il est immoral de laisser des « bébés » sans défense, mal nourris et mal logés et qu’il est nécessaire de venir en aide à leurs mères « inquiètes et épuisées ». Luc Boltanski désigne ce procédé comme relevant des « politiques de la pitié » (1993 :15). Mettre l’accent sur la souffrance doit servir de levier pour mobiliser des soutiens politiques, médiatiques et des acteurs locaux. Cette stratégie a pour objectif d’aider l’association à rallier à sa cause de grandes entreprises dont elle espère obtenir des dons, des travailleuses et travailleurs sociaux qui relaieront ses actions auprès des familles et des habitant·es de la commune ou de la région qui pourront s’engager à lui venir en aide. Mais, mettre en avant la souffrance des enfants et de leur mère ne sert pas seulement à plaider leur cause auprès d’un public plus large. L’évaluation de la détresse des individus permet également aux membres de l’équipe associative de déterminer les familles qu’elle aidera en priorité.
Dans un premier temps, Petits pots solidaires a décidé, pour des raisons éthiques, d’accueillir toutes les familles exprimant un besoin, sans exiger de justificatif de leur précarité. Mais en quelques mois, le nombre de requêtes a explosé, et les membres de l’association se sont retrouvées avec plus de mille sollicitations en attente. Pour y faire face, elles ont recruté de nouvelles bénévoles et ont intensifié les recherches de dons afin d’augmenter leurs capacités d’intervention. Cependant, toujours incapables de répondre à la demande croissante, elles se sont également résolues à trier parmi les familles, en déterminant les situations « prioritaires ». En m’appuyant sur des observations menées dans cette structure en plein développement, je me penche sur les mécanismes d’évaluation de l’urgence des situations des mères précaires qui font appel à l’association ainsi qu’aux modalités de priorisation des requêtes. L’urgence peut être définie comme : « la nécessité d’intervenir immédiatement et d’apporter une réponse, dès lors qu’il s’agit d’une situation imprévue, estimée menaçante et mettant les conditions d’existence de personnes et/ou familles en péril. » (Brémond, Gérardin & Ginestet 2002). L’observation du processus de hiérarchisation des situations par Petits pots solidaires permet d’analyser la dimension morale de l’évaluation de l’urgence.
Les femmes de classes moyennes et supérieures fondatrices de l’association ont peu d’expérience dans l’aide humanitaire. Elles font le choix de ne pas sélectionner les familles à partir de justificatifs administratifs, se distinguant ainsi des procédures adoptées par certaines structures caritatives [3] et par des dispositifs d’aide sociale. Elles préfèrent trancher en fonction de critères qui se veulent objectifs (âge des enfants, type d’hébergement, etc.) et d’autres plus sensibles : la gratitude des usagères lorsqu’elles reçoivent de l’aide ou leur capacité à exprimer leurs difficultés comptent en particulier dans le choix d’accompagner ou non une famille (Frétigné 1999). Les membres de Petits pots solidaires jugent la sincérité des demandeuses, et ainsi la nécessité de leur venir en aide, en se référant à leurs propres expériences de vie et à celles passées au sein de l’association, ainsi qu’aux émotions que suscitent chez elles les récits des demandeuses (Elisha 2008). Dans cet article, j’analyserai comment ces critères participent aux « politiques de la pitié » en montrant que la compassion, qui motive les actions de Petits pots solidaires, contribue également à la définition et à la hiérarchisation des situations d’urgence.
Petits pots solidaires, une structure en plein développement
Petits pots solidaires s’est installée depuis ses débuts dans une ville de cent-dix-mille habitant·es située en proche banlieue d’une grande métropole de France hexagonale. Le taux de population étrangère du département et de la commune dans lesquelles l’association s’est installée est parmi les plus forts de France hexagonale. D’après le rapport d’activité 2021 d’une association opératrice du 115 (Insee, rapport associatif), le département a pris en charge plus de 17 000 personnes en structure d’hébergement d’urgence dans l’année, avec une moyenne de plus de 12 000 personnes par nuitée. Le rapport ne donne pas la proportion de population en situation irrégulière prise en charge par le 115. Néanmoins, le président de l’association dénonce les dysfonctionnements au niveau préfectoral qui rendent particulièrement difficile l’obtention de titres de séjour et maintiennent les ménages dans les structures d’hébergement d’urgence.
Cet article s’appuie sur une recherche doctorale consacrée à l’accompagnement des mères en situation de migration par des structures associatives, sociales et médico-sociales. Ma recherche analyse leur prise en charge pour comprendre ses spécificités et saisir les processus à l’œuvre dans la construction des subjectivités de ces femmes. J’essaie en particulier de comprendre comment l’accompagnement qu’elles reçoivent, tout en se voulant bienveillant et à l’écoute des différentes expériences, participe à la régulation des subjectivités des femmes en situation de migration. Dans le cadre de cette recherche, j’ai passé environ 25 semaines en immersion à Petits pots solidaires [4]. Pendant près de 6 mois, j’ai mené des observations participantes, consignant chaque jour le quotidien de l’association dans un journal de recherche, enregistrant certaines réunions avec l’accord des participantes, échangeant avec les personnes présentes et réalisant des entretiens plus formels. Cette approche immersive dans une structure manquant de bénévoles m’a amenée à assumer diverses tâches : confection de colis, manutention, accueil des bénéficiaires, rencontre avec des partenaires, et participation aux différentes réunions faisaient partie intégrante de mes activités. Bien que mes intentions de recherche aient été explicitement énoncées et régulièrement clarifiées, ma présence quotidienne sur le terrain a parfois brouillé mon rôle auprès de certaines membres, qui me percevaient davantage comme une bénévole très investie que comme une chercheuse sur le terrain. Mes observations ethnographiques se sont déroulées en trois temps. Lors d’une première phase, initiée en juillet 2020, j’ai observé durant 6 semaines cette association qui avait été fondée seulement deux mois auparavant. Ces premières semaines se sont déroulées dans une structure balbutiante qui manquait de moyens humains, financiers et matériels et qui fonctionnait largement de façon informelle. La poignée de bénévoles actives avait des profils sociaux assez proches entre elles, et similaires à ceux des personnes engagées dans le secteur caritatif et humanitaire [5] : des femmes blanches [6] pour la plupart, âgées entre 28 et 45 ans, appartenant aux classes moyennes supérieures, titulaires au minimum d’un diplôme de niveau master, installées depuis peu dans la commune ou la métropole voisine.
Pendant mes quelques mois d’absence, l’association s’est rapidement développée. En janvier 2021, lorsque je suis revenue pour mon second temps d’enquête (8 semaines), j’ai retrouvé l’entrepôt de 3 000 mètres carrés, autrefois bien vide, débordant de produits alimentaires et d’hygiène pour bébé, de vêtements et de divers objets de puériculture. Si, à l’été 2020, je pouvais passer de nombreuses heures seule dans un local peu fréquenté, désormais, 170 bénévoles, stagiaires, salariées ou volontaires en service civique, triaient les dons, répondaient à des appels à projets et accueillaient les bénéficiaires et les assistantes sociales venues récupérer les colis d’urgence. Ces nouvelles membres [7] avaient des profils sociaux plus variés. Plusieurs étudiantes, retraitées, enseignantes, demandeuses d’emploi ou encore professionnelles de santé s’étaient engagées. Enfin, l’association recrutait désormais parmi ses bénéficiaires, incitant le collectif à revoir son organisation pour tenir compte des conditions de vie de ses nouvelles bénévoles.
Si Petits pots solidaires a grandi, le nombre de requêtes de colis, quant à lui, a explosé. En quelques mois seulement, l’association est parvenue à se faire connaître largement au sein des structures sociales et médico-sociales du département et à profiter des réseaux d’interconnaissance des mères bénéficiaires. À l’été 2020, le délai entre la demande de colis et sa distribution était inférieur à une semaine ; en janvier 2021, il était passé à près d’un mois ; un an plus tard, au printemps 2022, il fallait patienter plus d’un trimestre. De plus, l’association, qui valorisait initialement l’inconditionnalité de l’accueil, n’a plus été capable de répondre favorablement à toutes les sollicitations. Confrontée à un succès inattendu, Petits pots solidaires a alors choisi de restreindre son action aux familles nécessitant « une aide urgente », en établissant des critères de sélection. Ces critères, s’ils se voulaient « justes » et « efficaces », ont également engendré une hiérarchisation des requêtes et des situations.
Agir face à la précarité des femmes
À l’instar d’une large part de la population, le premier confinement a modifié brutalement le quotidien de Marie, une femme blanche de 41 ans, directrice artistique dans un grand média audiovisuel, de Pauline, une femme blanche de 30 ans, cadre dans une banque et de Zaynab, une femme noire de 28 ans, pédiatre dans un hôpital. Avec la suspension des tournages, Marie a été privée d’activité professionnelle de façon inattendue. Pauline a dû prendre des jours de congé obligatoires et a cherché à occuper son temps libre. Dans le contexte spécifique du premier confinement, ces femmes ont voulu se sentir utiles et se sont engagées au sein de l’hôpital le plus proche. Bénévoles, Pauline et Marie étaient chargées de téléphoner quotidiennement aux patient·es atteint·es d’une forme bénigne de Covid-19 pour vérifier l’évolution de leur état de santé. Zaynab, en tant que médecin, était mobilisée par l’hôpital pour encadrer le travail des bénévoles et répondre aux questions d’ordre médical.
En appelant les patient·es de l’hôpital, Marie, Pauline et Zaynab disent avoir pris conscience de la grande précarité dans laquelle vit une partie de la population et des difficultés sociales supplémentaires qu’auraient causées l’épidémie et sa gestion politique (Le Méner, Guénée & Macchi 2020). Elles ont été particulièrement touchées par les récits des mères incapables de nourrir leurs enfants. Lors d’un entretien, Pauline décrit ce qu’elle a ressenti au contact d’une jeune mère :
« [Je me souviens d’]une femme, atteinte du Covid, maman de jumelles de 17 mois qui était dans un centre d’hébergement. Au-delà d’être malade, elle m’expliquait au téléphone qu’elle avait des difficultés pour s’occuper de ses enfants. Mais pas des difficultés parce qu’elle était fatiguée. Genre des difficultés matérielles : des difficultés à avoir du lait, des difficultés à avoir des couches enfin ce genre de trucs. […] Je suis sortie de cet appel et je me souviens que j’ai eu besoin de sortir de la plateforme téléphonique et d’aller chialer. »
Pauline, Marie et Zaynab ont des expériences de vie éloignées des femmes contactées par téléphone. Pauline décrit son environnement familial comme « très privilégié ». Elle ajoute : « Je viens d’un milieu bourgeois, aisé, où il n’y a aucun problème dans la vie, et catho. » Marie et Zaynab sont quant à elles issues des classes moyennes et ont connu une ascension sociale, en particulier, grâce à leur accès aux études supérieures. Les trois femmes, confrontées pour la première fois directement à la précarité des femmes sans ressource avec qui elles échangent, sont choquées par leurs conditions de vie. Ainsi, les émotions qui ont saisi Pauline lors de sa première discussion avec cette femme précaire ressurgissent lorsqu’elle me décrit son indignation :
Comment est-ce que c’est possible qu’une femme qui est dans une structure qui a priori devrait pouvoir prendre soin d’elle, mais on est dans une situation de confinement, en fait ils n’y arrivent pas, ils n’ont pas suffisamment ? […] Comment est-ce que c’est possible que cette femme n’ait potentiellement pas assez de lait pour nourrir ses deux gamines ? Enfin... juste fuck, quoi. Enfin qu’est-ce que c’est que cette merde, quoi ? Enfin, comment c’est possible ? (Pauline, 31 ans, bénévole et cofondatrice de Petits pots solidaires, 26/08/2020)
L’indignation et la compassion qu’elles ressentent poussent les trois femmes à « passer à l’action » (Mathieu 2010). Elles créent une cagnotte en ligne et, avec l’argent récolté, achètent du lait et des couches qu’elles distribuent aux patientes qui expriment leurs difficultés. Puis, après ces premiers soutiens, elles prennent conscience de l’ampleur de la précarité alimentaire des nourrissons à l’échelle du département. Elles sollicitent alors de grandes entreprises spécialisées dans la nourriture infantile afin d’obtenir des dons en nature qui doivent leur permettre d’aider plus largement les mères. Grâce à ses relations dans le milieu bancaire, Pauline obtient un contact privilégié chez l’un des leaders de l’alimentation infantile. Comme l’explique Marie, c’est en particulier en raison de leurs réseaux et statuts sociaux qu’elles se sentent légitimes à demander des dons :
Les gens nous ont tout de suite considérées comme des interlocuteurs valables. Plus valables, par exemple, que Hajer [d’un quartier populaire de la région] qui pourtant fait ça depuis des années. Mais il y a un truc, c’est que je pense que personne ne l’aurait considérée comme un interlocuteur. […] Et inversement, je ne pense pas qu’elle se soit imaginé qu’elle pouvait aller demander directement [à une grande marque]. Enfin tu vois, nous, vu nos vies, vu qui on est, ça nous a semblé possible d’écrire au PDG de [cette grande marque]. (Marie, 41 ans, présidente et cofondatrice de Petits pots solidaires, 28/08/2020)
Avant la crise du coronavirus, Marie s’était engagée dans différents mouvements sociaux et était très proche des milieux politiques de gauche. Zaynab avait travaillé ponctuellement pour une association de prévention routière. Mais, ces expériences ne les avaient pas amenées à se familiariser aux dispositifs de lutte contre la précarité. Malgré leur inexpérience dans l’action sociale, la ténacité de Marie, le statut de médecin de Zaynab et celui de Pauline dans le milieu bancaire, permettent aux trois femmes d’être reconnues comme des interlocutrices légitimes par la grande marque de d’alimentation infantile. Alors qu’elles espéraient recevoir quelques boîtes de lait, elles obtiennent un don de quinze tonnes de nourriture infantile. Grâce au réseau de Marie dans l’audiovisuel, les trois femmes accèdent rapidement à un ancien studio de tournage qui leur permet de stocker cette aide inattendue. Avec ce nouveau local, les 35 palettes d’aliments pour jeunes enfants et leur volonté de soutenir les mères démunies, le groupe de bénévoles et la médecin s’engagent à poursuivre leurs actions au-delà de la période de confinement. En mai 2020, elles fondent Petits pots solidaires.
Combler l’angle mort de l’aide alimentaire
Fin août 2020, trois professionnel·les d’une société d’économie mixte (SEM) pour le logement visitent le nouveau local qu’elle met à disposition de Petits pots solidaires depuis un mois environ. Comme à son habitude, Marie présente fièrement l’entrepôt et explique à son auditoire son projet pour l’association qu’elle préside. Elle souhaite pouvoir répondre à la précarité des mères en leur proposant des colis d’urgence, mais également des formations et des activités culturelles. Sa réalisation semble en partie incertaine, mais le projet parvient tout de même à séduire les trois agent·es car il répondrait à un besoin de « niche bien spécifique et apport[erait] une réponse globale, innovante et qui en plus, est collective. » (Ophélie, salariée de la SEM, 21/08/2020). Après la visite, nous nous installons ensemble dans les canapés qui servent aussi bien de lieu de réunions, de pauses ou « d’accueil mamans ». Les trois salarié·es de la SEM semblent déjà convaincu·es de l’utilité de Petits pots solidaires et de la nécessité de lui apporter du soutien. Mais Marie leur décrit tout de même avec engagement et détermination le contexte de la précarité infantile dans le département :
Il y a vraiment un déficit de structures dédiées à l’aide alimentaire pour les enfants. Et l’année dernière, avant ça [la crise sanitaire liée au Covid-19], la Fédération des Banques Alimentaires a fait une enquête et ils ont estimé qu’il y avait [dans le département] 33 150 nourrissons qui nécessitaient une aide alimentaire d’urgence pour assurer leurs besoins. […] S’il y a eu un comptage à 33 000 avant, et qui était qu’un comptage, je pense qu’on peut assez facilement estimer que ça doit bien être à 50 000 ou 60 000 nourrissons qui ont besoin d’aide alimentaire d’urgence. Du coup on parle quand même de très gros chiffres. Et il n’y a pas grand-chose en fait. (Marie, 41 ans, présidente et cofondatrice de Petits pots solidaires, 28/08/2020)
En effet, selon l’étude de la Banque Alimentaire réalisée en 2020 citée par Marie, 56 % des personnes recevant de l’aide ont au moins un enfant et 31 % ont au moins un enfant de moins de 3 ans (Banques Alimentaires 2021]). Mais si la bénévole considère que cette étude sous-estime le nombre de nourrissons en difficulté, c’est notamment dû aux critères que choisissent les associations pour recruter leurs bénéficiaires. Une partie des structures partenaires de la Banque Alimentaire, et notamment les plus importantes, exigent que leurs usagères et usagers soient suivis par des structures sociales afin de recevoir de l’aide. Une des rares structures proposant une aide alimentaire destinée aux très jeunes enfants dans la région demande des documents difficiles – voire impossibles – à fournir par les personnes en situation administrative irrégulière (avis d’imposition, attestations de la Caisse d’allocations familiales (CAF) ou encore justificatifs de revenus). Les plus précaires qui ne sont pas accompagné·es par une structure sociale ou qui sont très récemment arrivé·es sur le territoire français sont dès lors éloigné·es de l’aide d’urgence et n’apparaissent pas dans les études statistiques. Enfin, certaines associations d’aide alimentaire aux nourrissons restreignent leur soutien aux seules personnes domiciliées dans des zones géographiques spécifiques.
Face au récit alarmant de Marie, Stéphane, l’une des trois personnes en visite, un homme blanc d’une trentaine d’années, qui raconte se soucier du bien-être infantile depuis qu’il est lui-même papa, s’étonne : « C’est fou que personne n’ait eu l’idée de se poser la question de l’aide alimentaire pour les nourrissons. » Marie décrit avec engagement la spécificité de l’alimentation infantile qui entraîne des difficultés pour les associations à proposer toute la gamme qui permet de nourrir les enfants de moins de 3 ans. Cette prise en charge en « dentelle » en ferait « l’angle mort de l’aide alimentaire d’urgence ». Marie ajoute qu’« il y a une sorte de prohibition sur le lait premier âge. » En effet, la promotion et la distribution de substituts au lait maternel sont depuis 1981 encadrées juridiquement. Dans les années 1970 l’Organisation mondiale de la santé (OMS) et le Fonds des Nations unies pour l’enfance (UNICEF) se sont alarmés de la baisse de la pratique de l’allaitement infantile qu’elles expliquent notamment par la promotion des produits de substitution (OMS 1981). Ces deux organisations estimaient ces substituts dangereux pour la santé des nourrissons lorsqu’ils sont utilisés dans certaines conditions (avec de l’eau non potable notamment) et que l’allaitement au sein restait l’aliment le plus approprié pour les jeunes enfants. Suite à ces recommandations, le Code international de commercialisation des substituts du lait maternel est approuvé par l’Assemblée mondiale pour la santé (AMS) en mai 1981, et doit être appliqué par les États membres de l’OMS. La promotion de produits de remplacement au lait maternel est interdite et leur distribution encadrée (OMS 1981). Les associations qui fournissent de l’aide alimentaire infantile doivent donc d’abord encourager les mères à allaiter et ne peuvent distribuer de lait premier âge qu’en cas d’absolue nécessité (OMS 1981 : 12). Petits pots solidaires doit ainsi justifier auprès des entreprises donatrices de l’usage qu’elle fait du lait à destination des nourrissons âgé·es de 0 à 6 mois. L’association n’obtient l’autorisation d’en distribuer que grâce à la présence de Zaynab, pédiatre, parmi ses membres actives et grâce à l’appui de structures médicales influentes et en particulier de l’hôpital de la métropole voisine [8]. Petits pots solidaires, portée par des femmes reconnues légitimes dans leur action, participe à la construction d’un problème public (Gusfield 1981) jusqu’ici peu pris en charge. Elles ne font pas que constater et alerter sur la précarité alimentaire des nourrissons, elles proposent également d’y apporter une solution grâce à leur association.
« Ressentir » l’urgence : choisir les bénéficiaires prioritaires
Initialement, l’association s’était donnée comme mission de venir en aide à toutes les mères précaires qui en exprimeraient le besoin. Elle refusait en particulier dès ses débuts de sélectionner les familles selon des critères administratifs afin de proposer une « aide inconditionnelle ». Pauline m’explique que le collectif souhaitait ainsi « se distinguer des institutions et de la préfecture » pour ne pas exclure du dispositif des familles incapables de fournir les justificatifs requis. La bénévole se souvient d’un appel d’une travailleuse sociale, souhaitant lui adresser une mère seule, qui l’a particulièrement choquée : « La meuf m’a dit très clairement : “Mais vous savez, la personne n’a pas de papiers.” Je dis : “Mais on s’en bat les steaks, meuf !” Enfin genre : “ Est-ce que son gamin à faim ? Quel besoin as-tu de me préciser que cette personne n’a pas de papiers ?” » Pour Petits pots solidaires, ce n’est donc pas l’évaluation par des structures administratives et sociales qui doit donner accès à un colis d’urgence, mais l’expression de son besoin par la personne qui sollicite la structure. Toutefois, le nombre croissant de demandes de colis d’urgence a imposé aux membres de l’équipe de sélectionner les familles vers qui réorienter les dons. Mais déterminer qui sont les « prioritaires » n’a jamais été une décision qui allait de soi pour l’association. Bien au contraire, choisir parmi les bénéficiaires s’est révélé un dilemme contrariant les valeurs fondatrices du collectif. Dès lors, si toutes les mères qui sollicitent Petits pots solidaires sont considérées comme vulnérables et en situation d’urgence, mais que la structure ne peut pas toutes les accueillir, comment le tri est-il effectué ?
Le 18 mai 2021, lors d’une réunion initialement dédiée aux appels des usagères, la discussion dévie, comme bien souvent, sur les critères de sélection des mères. Les bénévoles tentent de trouver la meilleure solution pour désigner leurs bénéficiaires. L’hypothèse d’exiger le quotient familial, comme le font certaines associations, est rejetée de façon unanime dès le début de la réunion. Marie rappelle que « l’idée, dès le départ, [c’était] de n’avoir aucun critère administratif. ». Bien que les bénévoles déplorent ce mode de sélection adopté par certaines associations, elles reconnaissent également que leur propre démarche ne permet pas de choisir les usagères de manière efficace. Considérant que les enfants de moins d’1 an nécessitent une alimentation spécifique, rarement fournie par d’autres structures d’aide alimentaire, et afin de réduire le nombre de bénéficiaires, l’association a établi des critères basés sur l’âge. Cependant, ces mesures ne suffisent pas à faire diminuer le nombre de requérantes, bien qu’elles soient toujours plus strictes. De plus, certaines bénévoles reprochent à ces critères d’être trop rigides et donc d’éloigner du dispositif des familles nécessiteuses. Après avoir décrit plusieurs situations devant lesquelles elles font des « petites souplesses » – un enfant de 6 ans en situation de handicap ayant besoin de couches ou encore des jumelles autistes de 4 ans – les membres de l’association décident de fixer la limite d’âge à 1 an, et de prioriser les familles ayant des enfants de moins de 6 mois. Marie ajoute néanmoins que cette limite d’âge peut être aménagée dans les situations « où on sent que vraiment, c’est vraiment galère. » En effet, elle est « pour qu’on se mette d’accord [sur une règle], mais après devant chaque cas, tout le monde a sa liberté. »
Les membres de l’association articulent ce cadre sélectif avec d’autres méthodes, plus sensibles. Ce choix ne s’explique pas seulement par le manque d’efficacité des critères définis comme objectivables. L’association souhaite, en effet, faire baisser le nombre de candidates admissibles tout en s’adaptant aux difficultés quotidiennes des familles. Comme l’explique Mathilde, une femme de 37 ans, juriste et bénévole depuis un an à Petits pots solidaires, choisir parmi les bénéficiaires s’effectue donc principalement « au feeling ». Pour Anne, 50 ans, salariée de l’association, « il faut vraiment créer un lien avec les gens qui viennent. Et sonder un peu s’il y a des besoins. » Devant les difficultés de ses consœurs à rendre compte de ce qui leur paraît évident, Michelle, 38 ans actuellement au chômage et bénévole à Petits pots solidaires depuis deux mois, interroge le groupe : « Sur quels critères on dit que cette personne est prioritaire par rapport à une autre, en fait ? » Sans décrire de façon plus précise le processus de sélection des candidates, plusieurs bénévoles exposent les situations qu’elles ont privilégiées. Pour l’une, c’est une femme victime de violences conjugales ayant quitté brutalement son domicile ; pour une autre, c’est « une maman qui est vraiment isolée, qui habite dans un hôtel du 115, qui part [de l’association] avec un petit caddy [rempli de dons] à Perpète-Les-Oies. » Une troisième bénévole évoque l’accueil d’une femme se faisant passer pour une autre afin d’obtenir un colis. Après une description détaillée de ce qui est décrit comme « de la resquille », une clameur désapprobatrice s’échappe en chœur du groupe. Chacune partage ensuite ses astuces pour « cerner un peu les profils » et évaluer le niveau d’urgence dans laquelle se trouvent les femmes. Elles dérivent les premiers contacts téléphoniques avec les demandeuses, comparent leurs pratiques d’accueil, leurs choix de reproposer un rendez-vous à une « maman » ou celui de l’écarter du dispositif. Pour vérifier qu’elles ont désigné les ayants droit de façon adéquate, les participantes de la réunion cherchent l’approbation de leurs camarades. Des regards soucieux se posent souvent sur Marie dont l’avis est déterminant dans les prises de décisions. L’une d’entre elles conclut : « C’est du ressenti on est d’accord ? »
Ces critères « objectifs » et les « ressentis » des membres de l’association permettent dans un premier temps de choisir parmi les familles [9] et de définir un ordre d’entrée dans le dispositif. Une fois la sélection effectuée et la priorité établie, les émotions de l’équipe associative influencent également leur manière de les recevoir. Bien que la composition des colis soit définie selon des règles précises, certaines membres du collectif ajustent les quantités en fonction de leur jugement de la situation des mères. Madeleine, 39 ans, une bénéficiaire de l’association devenue bénévole, avoue gonfler les colis des familles qui lui semblent particulièrement nécessiteuses : « Des fois, je peux dire que j’abuse. Quand une maman arrive et qu’on me dit : “Il lui faut un paquet de couche…”Je sais que c’est illégal [de donner plus que ce qui est prescrit], mais des fois quand tu vois la personne, la façon dont elle est, tu sais si elle est vraiment dans le besoin ou pas. »
Dans leurs pratiques quotidiennes comme dans les moments d’échanges collectifs, les membres de Petits pots solidaires s’appuient sur ce qui leur paraît juste, vrai et digne d’empathie (Elisha 2008) pour déterminer qui, parmi les requérantes, est suffisamment dans le besoin pour recevoir de l’aide, dans quelles temporalités et en quelle quantité. Ainsi, les femmes sans titre de séjour, hébergées de façon précaires avec leurs enfants en bas âge, celles qui sont victimes de violences ou encore les mères d’enfants en situation de handicap sont considérées comme un public particulièrement vulnérable que l’association doit privilégier dans le soutien qu’elle propose. Cette idée que les femmes isolées et les enfants sont le public prioritaire de l’aide d’urgence est fondée historiquement et socialement selon la représentation qu’il existe une pauvreté légitime, celles des personnes considérées comme fragiles (D’Halluin-Mabillot 2012 : 117). En choisissant des bénéficiaires dont la souffrance est perçue comme profondément émouvante et méritant l’empathie, la compassion que ressentent les membres de Petits pots solidaires sert de curseur pour hiérarchiser, trier et sélectionner parmi les familles demandeuses.
Juger le comportement des bénéficiaires
Pour être considérées comme vulnérables et nécessiteuses, il ne suffit pas aux familles de vivre dans des conditions précaires. Il faut également qu’elles soient reconnues et consacrées comme telles. Pour ce faire, il est également attendu d’elles qu’elles correspondent effectivement à une idée de la victime imaginée. Pourtant, dans le quotidien des distributions de colis d’urgence, certaines familles peuvent s’éloigner de cette représentation.
Le 4 août 2020, Zaynab reçoit Madame Koné, une « maman » orientée par l’assistante sociale du centre de Protection maternel et infantile (PMI) qui la suit depuis le début de sa grossesse. Madame Koné est venue du département voisin avec son fils de 10 mois. Zaynab l’accueille entre les piles de lait, de jouets et de vêtements qui constituent le décor du grand entrepôt. Les palettes de couches paraissent parfois bien vides pour l’œil expert des bénévoles qui anticipent les besoins à venir de l’association. Les vêtements et les jeux donnés par des particuliers s’accumulent plus vite qu’elles n’ont le temps de les trier et de les distribuer. Pourtant, une fois la bénéficiaire partie, Zaynab est particulièrement agacée que cette femme lui ait « demandé une deuxième paire de chaussures parce qu’elle la trouvait mignonne » et ait refusé le lait que la bénévole lui a proposé. Pour elle, « cette mère n’est pas dans le besoin si elle peut s’acheter une boîte de lait de la marque qu’elle veut à 15 euros et si son voisin l’emmène alors que certaines ne peuvent pas s’acheter de ticket de transport. » L’assistante sociale qui la suit depuis plusieurs mois a jugé que la situation de Madame Koné, une jeune mère célibataire avec un titre de séjour court, hébergée chez « des compatriotes », nécessitait un soutien d’urgence. Pourtant, le refus de cette femme et sa demande d’une paire de chaussures supplémentaire permettent à Zaynab d’estimer qu’elle n’est pas vraiment dans le besoin. Les femmes qui se comportent « comme au supermarché » sont considérées dans des situations moins urgentes que celles qui acceptent les dons sans négocier. À Petits pots solidaires, comme dans d’autres associations caritatives (Alberghini et al. 2017 ; Frétigné 1999), il est attendu des mères dans le besoin une attitude adaptée face au don. Pour montrer leur gratitude, elles doivent accepter ce qu’on leur donne sans demander plus que ce qui leur est concédé.
Certaines femmes « très exigeante[s], pas sympathique[s], ne compren[nant] pas les règles », celles qui volent ou qui « se font passer pour » quelqu’un d’autre peuvent également être exclues du dispositif. Ces pratiques, qui reposaient dans un premier temps sur des initiatives individuelles, sont finalement formalisées, puisque le 7 juin 2021, lors d’une réunion dédiée aux critères d’accueil des bénéficiaires, les membres de l’association décident que l’évaluation du « comportement de la personne » est un critère « objectif » et « accessible à tous » pour choisir parmi les demandeuses. Le nom des bénéficiaires est depuis surligné en rouge dans le fichier « demandes mamans » pour signifier que ces familles posent « problème » et qu’il ne faut pas leur proposer de rendez-vous. C’est notamment le cas de Madame Fofana, 32 ans, mère de 4 enfants et enceinte du cinquième, qui a sollicité un colis le 28 août 2021 via le formulaire en ligne. Fatoumata, une volontaire en service civique, jeune maman ayant obtenu un titre de séjour depuis quelques mois, inscrit Madame Fofana de rouge. Elle justifie son choix : « Elle m’a raccrochée au nez deux fois, donc je considère qu’elle n’est pas dans le besoin. » Les bénéficiaires doivent donc adopter des comportements jugés adéquats par l’équipe associative, pour espérer recevoir un colis ou renouveler leur demande. À l’instar des « victimes de la traite » étudiées par Milena Jakšić, « accéder au statut d’ayant droit, c’est donc arriver à jouer le rôle prescrit par l’institution. » (2013 : 46). Les femmes qui ne correspondent pas aux attentes de l’association sortent en partie de l’image idéalisée de la mère vulnérable et peuvent alors être considérées comme moins prioritaires.
Si chaque jour des membres de Petits pots solidaires se plaignent du « comportement » de certaines bénéficiaires, elles en excluent une minorité du dispositif [10]. Le 4 mai 2022, Kandia, une Ivoirienne sans titre de séjour de 23 ans, mère d’une petite fille de 4 mois, a rendez-vous pour obtenir un colis d’urgence. Lorsque Kandia arrive à l’association, nous nous saluons chaleureusement car depuis plus de 2 mois, nous nous voyons chaque semaine dans le cadre de mon enquête de terrain. Caroline, qui a débuté son volontariat en service civique quelques jours plus tôt, est en charge d’accueillir Kandia et de lui préparer son colis. La volontaire suit le protocole habituel : elle demande l’âge de la fille de Kandia ainsi que ses besoins avant d’aller chercher les produits qu’elle donnera ensuite à la bénéficiaire. Alors que je suis moi-même occupée à accueillir une autre femme, Kandia m’interpelle. Elle est énervée contre Caroline qui lui aurait proposé un tapis d’éveil d’occasion alors qu’elle a vu plusieurs femmes sortir avec des tapis d’éveil neufs. Elle lui reproche également de lui avoir donné moins de vêtements qu’elle n’a l’habitude d’en recevoir. La volontaire semble démunie face à l’agacement de Kandia dont l’attitude correspond à ce que l’équipe qualifie de « mère désagréable » et « exigeante ». Pourtant Caroline termine son accueil avec la jeune mère puis lui reprogramme un rendez-vous. Après cette distribution que Caroline a trouvée « dure » elle m’explique que « finalement Kandia a pris le tapis d’éveil d’occasion. […] Elle s’est excusée pour dire qu’elle n’aurait pas dû s’énerver. » Elle ajoute : « Ce n’est pas facile, les mamans sont jalouses quand elles voient quelque chose qu’elles n’ont pas. » Nouvellement arrivée à l’association, Caroline compatit devant un comportement que l’association définit pourtant collectivement comme « désagréable » et qui pourrait justifier une exclusion du dispositif. L’empathie ressentie par la nouvelle recrue n’a pas encore laissé la place à l’agacement, qu’éprouvent couramment les membres engagées depuis plus longtemps face à des comportements jugés inadaptés. Fatoumata et Zaynab investies depuis plusieurs mois dans la structure semblent moins patientes devant des attitudes qui ne correspondent pas aux normes du bon comportement définies par l’équipe. Ces variations de réactions peuvent s’expliquer par le fait que les membres de l’association, confrontées chaque jour à des bénéficiaires en grande détresse et cherchant à répondre au mieux à leurs attentes, finissent par éprouver un certain « épuisement » (Ravon 2009). Cela peut les amener à moins supporter certains comportements des usagères (Ravon 2009).
Si les membres de l’association peuvent parfois reprocher – voire sanctionner – le « mauvais comportement » de certaines femmes, leur « bon comportement » peut également être valorisé. Ainsi, le 9 mars 2022, j’accueille Madame Dosso, une mère de trois enfants, qui vient pour la deuxième fois à l’association. Pendant que je prépare son colis, Madame Dosso me demande si elle peut avoir une serviette de bain. Parfois perdue dans le grand entrepôt rempli de produits, j’appelle Fatoumata pour qu’elle m’aide à trouver les serviettes. Elle m’interroge alors : « Elle est gentille la maman que tu accompagnes ? » Sans comprendre le motif de sa question, je lui réponds que « Oui, la dame est gentille. » Elle sélectionne avec soin un peignoir neuf qu’elle me tend en disant : « Donne-lui ça. » Un peu surprise, je lui demande : « C’est juste pour les mamans gentilles ? » Fatoumata, souriante, confirme. Certaines membres de l’équipe valorisent le « bon comportement » des bénéficiaires en leur donnant accès à certaines produits rares et considérés comme particulièrement désirables.
Bien que la structure ait initialement eu pour objectif d’offrir une aide inconditionnelle, elle en vient parfois à moduler le soutien ou sa qualité en fonction des comportements des bénéficiaires. Même si la définition de ces critères comportementaux est collective, l’appréciation de ce qui constitue une attitude suffisamment inappropriée pour justifier une exclusion du dispositif et de ce qu’est « un bon comportement » dépend des expériences individuelles et notamment de leur ancienneté au sein de l’association. L’antipathie, l’agacement, ou au contraire la sympathie que peuvent ressentir les membres de l’équipe devant les comportements des femmes sont un des éléments définissant l’accès et la qualité de l’aide apportée.
Conclusion. La compassion, un curseur d’évaluation
À partir d’observations menées dans une association en pleine transformation, cet article documente la construction d’une manière de juger l’urgence. Il étudie le processus par lequel des femmes qui espéraient proposer un accueil inconditionnel, se conforment, face aux contraintes liées à l’aide d’urgence, à l’idée de mettre en place des critères de sélection. Au départ, indignées par la précarité des familles, les fondatrices de Petits pots solidaires se sont engagées dans le but de répondre à l’urgence en proposant un accueil inconditionnel à toutes les femmes qui en exprimaient le besoin. Mais constatant leur impuissance face à la masse des demandes, elles ont dû se résoudre à mettre en place un processus de sélection des bénéficiaires. Les fondatrices de l’association, des femmes de classes moyennes et supérieures, peu familières de l’univers de l’action sociale, tentent alors de trouver une façon juste et néanmoins efficace de choisir parmi les familles précaires. La sélection basée sur des critères administratifs proposée par certaines structures leur semble trop restrictive et peu éthique. Pour y échapper, les membres de l’association proposent un traitement basé sur le « ressenti », perçu comme plus empathique et plus à même de s’ajuster aux situations des demandeuses. Pour être jugées prioritaires, les familles doivent non seulement correspondre à des critères « objectifs » (âge, type d’hébergement), mais également être conformes à ce qui est attendu d’elles. Elles sont tenues d’exposer leurs souffrances et d’accepter ce qui leur est donné afin d’exprimer leur gratitude. De la mise en place des critères par les coordinatrices, à l’accueil des bénéficiaires par les bénévoles, salariées et volontaires en service civique, en passant par les appels grâce auxquels l’équipe propose des rendez-vous aux demandeuses, le jugement des membres de l’association permet de définir qui est prioritaire pour recevoir de l’aide et ce que la personne reçoit (Fassin 2010). Les bénéficiaires qui ne correspondent pas aux attentes peuvent ne pas être jugées prioritaires, voire être exclues du dispositif. Au contraire, celles dont les comportements sont jugés adéquats sont privilégiées pour recevoir de l’aide. En conditionnant en partie l’accès aux distributions de colis et la qualité de l’accueil reçu aux émotions des membres de l’équipe, la compassion, moteur de l’aide apportée par Petits pots solidaires, produit une hiérarchisation des situations d’urgence. La compassion n’est plus seulement un sentiment moral encourageant l’action, elle est également un curseur qui permet d’évaluer qui est ou non vulnérable et digne d’empathie et ainsi d’établir le public prioritaire de l’association. L’association contribue ainsi à ce que Didier Fassin qualifie de « gouvernement humanitaire » qu’il définit comme « le déploiement des sentiments moraux dans les politiques contemporaines. » (2010 : 8). Ce « gouvernement humanitaire » se manifeste en particulier à Petits pots solidaires comme un processus de sélection et de régulation des populations cibles basés sur la compassion.
Le souci de trouver un processus de sélection efficace et équitable n’est pas propre à Petits pots solidaires. La demande faites aux usagèr·es de structures – qu’elles soient associatives, médicales, sociales ou médico-sociales – d’exposer leurs souffrances en échange d’un soutien est un des modes d’administration des pauvres (Fassin 2010) Ainsi, malgré sa volonté de se distinguer de certaines structures plus institutionnelles, Petits pots solidaires bien qu’utilisant des processus de sélection en partie différents, répond néanmoins à des logiques similaires.
