DASSIÉ Véronique, FANLO Aude, GÉLARD Marie-Luce, ISNART Cyril & MOLLE Florent, 2021. Collectes sensorielles. Recherche-Musée-Art

DASSIÉ Véronique, FANLO Aude, GÉLARD Marie-Luce, ISNART Cyril & MOLLE Florent, 2021. Collectes sensorielles. Recherche-Musée-Art. Paris, Éditions Petra, 362 p.

Collectes sensorielles est un ouvrage qui met en dialogue l’intellect et la matière, le corps et les objets, les institutions et le monde sensible. Avec la notion « poétique » de collecte sensible, les auteurs utilisent une idée innovante pour décrire l’acte multiforme de la récolte en le requalifiant sous l’angle de la perception sensorielle. Le propos de ce travail est d’interroger la sensorialité comme élément déterminant dans les processus de collecte et de restitution de données relevant des domaines des arts, des sciences sociales et des musées. Cette enquête donne ainsi la parole aux sens : sur le terrain de la recherche, dans les salles des archives et des instituts patrimoniaux, dans les rues de nos villes.

Plusieurs enjeux et défis se révèlent dans cette entreprise. D’abord comment collecter le sensoriel ? Comment remédier aux limites liées à la subjectivité de la perception sensible ? Et enfin, comment représenter la variabilité ou la fugacité de ces expériences pour rendre compte de leur valeur épistémologique ?

Comme le précisent les auteurs, la problématique du sensible, telle qu’elle a été traitée dans les dernières décennies, reste souvent soumise à des visions relativistes ou hiérarchisées des sens. En 1982, Alain Corbin publie un ouvrage sur l’histoire des odeurs qui marque un point de départ de la recherche scientifique dans ce domaine. Un peu plus tard, des études ethnologiques développées entre la France et l’Angleterre font de la question sensorielle un objet de recherche à part entière (Howes 1987, 1991), où l’importance méthodologique (Pink 2009) et phénoménologique (Piette 2004) de cette dernière est mise en exergue, mais toujours en confinant certains perceptions corporelles (comme le goût et l’odorat) au plan de la subjectivité et de la pure interprétation.

Développant une posture innovante dans ce domaine, cet ouvrage propose une requalification du rôle des sensorialités en insistant sur l’importance de l’expérience physique – y compris le moment de sa captation – comme moyen d’accès aux modes de vie et aux univers symboliques des sociétés.

À la faveur de cette approche, des ethnologues, des artistes et des professionnels du patrimoine rendent compte de leurs expériences avec le « sensible » sur leurs différents « terrains de collecte » (p. 7). La réflexion dense et multidisciplinaire tracée par l’ensemble de ces textes conduit d’abord le lecteur en territoire irakien, où l’historienne de l’art Sara Kuehn analyse les pratiques de perforation du corps au cours d’un rituel religieux annuel au sein des communautés Rifai’i. Elle montre comment la perforation, en tant que point culminant d’une expérience émotive et sensorielle de groupe, permet une forme de communication non-verbale entre les participants. Dans ce contexte, la douleur physique devient le moyen de constitution d’une communauté. D’une façon similaire, les pratiques de suspension du corps ayant lieu dans divers territoires européens évoquées par l’anthropologue Federica Manfredi sont à l’origine de perceptions productrices de liens sociaux. Durant ces enquêtes, en outre, l’effort de restituer ce type d’expérience corporelle met la chercheuse face aux limites posées par la parole et le texte. L’impossibilité de représenter l’impact émotionnel de ces pratiques à travers les mots conduit à la création d’ouvrages plastiques et, plus généralement, à une mise en cause du primat du verbe, considéré comme central dans le processus de construction de contenus à caractère ethnographique.

La dimension primordiale de la parole, comme de la vue, est également interrogée dans la contribution de Léna Massiani, qui aborde la question de la perception de l’espace urbain à travers les différents sens, inclus le sens kinesthésique (ou « 6e sens »), qui permet la perception du corps et de ses mouvements dans l’espace (p. 134). Dans le même sens, l’artiste et chercheur Boris Raux nous raconte la ville moderne à travers les sens, mais dans les termes d’un « paysage olfactif » (p. 150) colonisé par des essences provenant du milieu industriel. Dans ce dernier cas, cet environnement toujours plus universel et globalisé affaiblit les odeurs (comme les cultures) locales pour faire place à des « odorants » pré-confectionnés qui deviennent des « éléments constitutifs de notre être » (p. 151). Passant de la ville au musée, Laurent Jerôme et Carole Delamour nous amènent au National Museum of the American Indian de Washington et au Musée de la civilisation de Québec, où ils proposent de revisiter les expositions à partir du dialogue réalisé avec plusieurs communautés autochtones québécoises. Les chercheurs développent ici une ethnographie des objets et analysent les « formes d’engagement sensoriel » (p. 216) en jeu dans la transmission des savoirs liées aux collections. Suivant une approche en rupture avec le « visiocentrisme » de ces musées, les auteurs évoquent le potentiel d’un contact plus « physique » avec les artefacts : le fait de « toucher » et de « ressentir » la matière serait un moyen utile pour restituer « la mémoire qui y est associée » (p. 236).

Reliant les rituels corporels, les objets d’art, les pratiques de suspension du corps, la ville et les musées, Collectes sensorielles met le corps au cœur de son propos et souligne son potentiel cognitif et socio-culturel. Dans son effort pour dépasser des catégories historiquement stabilisées (Dassié, Fanlo, Gélard, Isnart, Molle mais également Candau), le « document sensible » peut être pensé à nouveaux frais pour renouveler les différentes étapes du travail de recherche (récolte, analyse et restitution) et la constitution des savoirs scientifiques (Cialone, Ginouvès, Giudicissi, Grégoire). Si l’expérience physique se fait, se vit et s’explique à travers des répertoires partagés d’images et d’idées, une prise en compte des sens permettrait de rassembler de nouvelles catégories de données sur les comportements sensoriels des groupes.

En tant que lieu de collecte par définition, situé au croisement entre l’ethnologie, l’art et les collectivités, l’espace muséal occupe une place privilégiée dans cette réflexion. L’introduction de cet élément « fugace » qu’est le sensoriel dans un musée laisse imaginer de nouveaux apports pour ce type d’institution qui aspire de formes de durabilité, voire de pérennité (en tout cas de conservation) dans son traitement des documents et de la matière. Serait-il alors possible d’imaginer un musée de l’éphémère qui proposerait des expériences limitées dans le temps (comme par exemple le temps d’une expérience olfactive ou tactile) ? Serait-il possible de s’imaginer des expositions en prises avec la non-permanence ou la détérioration ?

L’ouvrage offre ainsi une lecture critique du musée comme réalité institutionnelle orientée vers une approche intellectualiste et sélective à l’égard du sensible (Kollmann- Caillet). Dispositif qui invite souvent le public à accéder matériellement à des représentations raisonnées de certains aspects du réel, le musée créé paradoxalement une distance entre ses collections et son public. Le corps du visiteur reste souvent réduit à la contemplation, et ses facultés ne sont pas prises en compte en tant que moyen d’accès aux savoirs (Dehail & Le Marec). Privilégiant une implication optique et mentale (où le bruit, le toucher, le goût sont généralement interdits), la plupart des musées offre peu de place aux sens et contraint la corporalité à une dimension passive (Kollmann-Caillet). Ce contrôle de la corporalité conduit à une appréhension des catégories patrimoniales des sociétés où la primauté est accordée à la « vue » et à la « parole ».

À l’intérieur comme à l’extérieur des murs du musée, ce livre tente de penser comment de nouvelles formes de collectes sensorielles pourraient contribuer à mieux comprendre l’expérience humaine. Ce défi est traversé par une tentative de revalorisation des sens, et en particulier de ces sens « mineurs », tels que le goût, l’odorat, l’ouïe et le tact, souvent négligés par les civilisations occidentales. Mais cette volonté d’intégrer la part minorée de la sensorialité dans le domaine des sciences humaines manifeste le besoin d’un changement de perspective plus radical ; c’est un mouvement qui développe, parallèlement au tournant auto-réflexif, une mise en question complémentaire de l’approche purement « scientiste » (Dehail & Le Merec).

Une question encore plus provocante se dessine ici : en cherchant à donner une place plus importante au « sensible », cette posture nous conduit à nous interroger sur une compréhension du réel qui refuserait le primat de la « raison ». Ce tournant heuristique nous propose une prise de distance des paradigmes qui règlent nos systèmes de savoirs ; une manière de nous débarrasser des ombres d’un ethnocentrisme. Cette recherche des sens, des « autres » sens, nous oriente vers une approche plus « intime » à la vie sociale ; elle suggère une vision alternative du monde et reformule, sans cesse, le rapport entre « nous » et « les autres ».

library_books Bibliographie

CORBIN Alain, 1982. Le miasme et la jonquille. L’odorat et l’imaginaire social, XVIII-XIX siècles. Paris, Flammarion.

HOWES David, 1987. « Olfaction and transition : An essay on the ritual uses of smell », Canadian Review of Sociology and Anthropology, 24 (3), p. 389-416.

HOWES David (ed.), 1991. The Varieties of Sensory Experience : A Sourcebook in the Anthropology of the Senses. Toronto, University of Toronto Press.

PIETTE Albert, 2004, « L’anthropologie existentiale : présence, coprésence et leurs détails », Antrocom, 4 (2) p. 99-103.

PINK Sarah, 2009. Doing Sensory Ethnography. Londres, Sage.

Pour citer cet article :

Jole Cerruti, 2026. « DASSIÉ Véronique, FANLO Aude, GÉLARD Marie-Luce, ISNART Cyril & MOLLE Florent, 2021. Collectes sensorielles. Recherche-Musée-Art ». ethnographiques.org, Comptes-rendus d’ouvrages [en ligne].
(https://www.ethnographiques.org/2026/Cerruti_Dassie-Fanlo-Gelard - consulté le 11.08.2026)