Note de la rédaction : La revue Ethnographiques.org a été très affectée par la disparition de notre collègue et ami Jean-Christophe Monferran. Tout à la fois membre du comité de direction, spécialiste d’anthropologie visuelle, webmaster, profond connaisseur des réalités du terrain tant en France urbaine et rurale qu’en Afrique, il mit avec beaucoup de générosité son énergie et son efficacité au service du développement de notre revue. Surtout, sa présence chaleureuse, sa bonhomie, son humour nous manquent. Gaetano Ciarcia, qui participa pendant plusieurs années au comité d’Ethnographiques.org, lui rend ici hommage.
Le cinéaste Jean-Christophe Monferran est décédé brutalement à l’âge de 63 ans, le 12 juillet 2025. Ces lignes se veulent un hommage à un compagnon de tournages lors des diverses missions que nous avons effectuées ensemble entre 2012 et 2019 – au Bénin, en Guadeloupe, à Bordeaux et à Nantes.
Le parcours professionnel de Jean-Christophe Monferran a été foisonnant d’expériences dont je tiens à rappeler certaines étapes : son travail, à partir de 1988, comme journaliste, réalisateur et chef de projets multimédias à la Cité des sciences et de l’industrie de Paris ; son recrutement, en 2008, comme ingénieur d’études au CNRS, affecté au IIAC puis au Laboratoire Héritages ; les films dont il a été l’auteur avec Pierre Lagrange – En quête d’ovnis (Monferran & Lagrange 1991) – ; avec Martin de la Soudière – L’étrave et le baliveau (Monferran 1994) et Traces (Monferran, Petit & de la Soudière 2012 ; cf. de la Soudière 2015) – ; le webdocumentaire coréalisé avec Jing Wang – Le Nouvel An chinois à Paris (Wang & Monferran 2015) – ; l’imposante et remarquable documentation filmique qu’il a constituée, en étroite collaboration avec son épouse Claudie Voisenat, sur les Fêtes de l’Ours dans le Haut-Vallespir (Pyrénées-Orientales) et sur la réfection de la Cathédrale de Notre-Dame (cf. Voisenat & Monferran 2024) ; son implication dans la création de l’Encyclopédie Bérose des histoires de l’anthropologie ; sa participation essentielle à la revue Ethnographiques.org. Ces activités de recherche audiovisuelles et éditoriales ont été accompagnées de la publication d’articles, de chapitres d’ouvrages collectifs et d’une contribution au livre de Martin de la Soudière, Sur les traces de Mario Ruspoli (Monferran 2013, cf. de la Soudière 2015). Si la variété des sujets et des domaines traités est significative à la fois de son dialogue constant avec les chercheurs en sciences sociales et de ses multiples engagements, le thème de la trace, en tant qu’empreinte physique ou vestige symbolique et notion mémorielle, peut être considéré comme un des fils directeurs de ses intérêts.
La partie de son itinéraire que je connais le mieux et sur laquelle je me permets de m’arrêter davantage est celle qui a coïncidé avec mon initiation à l’enquête filmique. Le tournage des quatre documentaires sur les mémoires de la traite esclavagiste transatlantique que nous avons réalisés au Bénin, à Bordeaux, à Nantes et en Guadeloupe (cf. Ciarcia 2021), – Mémoire promise (Monferran & Ciarcia 2014) ; Les vaincus, les fétiches et l’UNESCO (Ciarcia & Monferran 2014, cf. Ciarcia 2015) ; L’impasse Toussaint-Louverture (Ciarcia & Monferran 2019) ; Les ancêtres retournés (Ciarcia & Monferran 2020) – a été suivi par leur montage (dans les cas des deux derniers films, finalisé par Vianney Escoffier) au cours duquel nous avons travaillé pendant des mois et sur de longues journées, au coude-à-coude, devant l’écran.
Nous avons présenté ces productions dans de nombreuses rencontres scientifiques et lors de projections publiques. Dans le prolongement de ces manifestations, durant l’année universitaire 2017-2018, nous avons codirigé, avec d’autres collègues (Magali Bessone, Myriam Cottias, Élisabeth Cunin, António de Almeida Mendes, Céline Flory), un séminaire de l’EHESS (Paris) intitulé « Esclavage et post-esclavage : histoires, mobilisations et images dans le monde atlantique (XIXe-XXIe siècles) » consacré en partie à l’analyse de documentaires et de films de fictions traitant de l’esclavage. Scandée par les voyages, les conversations, les présentations des films, ce fut pour moi une période particulièrement stimulante et la disparition de Jean-Christophe en rend aujourd’hui triste la mémoire.
Sur les lieux de tournage, au contact avec les personnes qui allaient être filmées, Jean-Christophe possédait une ouverture et une aisance faite de sympathie, de curiosité et de bienveillance étayée parfois par une étonnante (pour moi) capacité à imaginer ou à prévoir la suite de la situation que nous étions en train de filmer. La présence de la caméra semblait ainsi se révéler moins intrusive pour nos interlocuteurs que celle d’un appareil photo, d’un enregistreur audio ou d’un carnet de notes.
Parmi bien d’autres moments, je considère trois séquences tournées, deux en 2012 au Bénin et une en 2018 en Guadeloupe, significatives du talent d’adaptation et d’improvisation dont Jean-Christophe pouvait faire preuve. La première, visible dans le film Mémoire promise, a été prise à Ouidah. Sur le site-mémorial « La Porte du Retour », nous nous sommes retrouvés, portés par le récit itinérant de la responsable du site, Balbina Soloté, à interpréter avec elle la reconstitution d’une cérémonie, autour d’un « arbre-souvenir », destinée habituellement aux visiteurs du site. Durant un plan séquence parfaitement cadré et astucieusement préparé juste quelques minutes auparavant, Jean-Christophe s’était joint à nous, en passant de l’autre côté de la caméra qui continuait à tourner « toute seule ». La deuxième séquence, présente dans le film Les vaincus, les fétiches et l’UNESCO, a eu lieu dans la forêt « sacrée » située près du village de Savi. À cette occasion, Jean-Christophe a documenté, avec des mouvements à la fois discrets et adroits de la caméra, une confrontation assez virulente avec et entre nos interlocuteurs. Une telle confrontation était éloquente d’une histoire locale conflictuelle et des disputes identitaires que les situations patrimoniales (accentuées par le regard ethnographique) peuvent susciter. La troisième scène, montée dans Les ancêtres retournés, s’est déroulée dans le Parc national de la Guadeloupe, lors d’une marche nocturne commémorative des Nèg Marrons. Sous une pluie battante et sur un terrain pentu très accidenté, Jean-Christophe a filmé pendant plus de quatre heures la traversée du parc dont les diverses étapes et les mises en scène – animées par le mouvement culturel Voukoum – étaient commentées par David Nazaire, guide et conteur à la tête d’un groupe d’une cinquantaine de randonneurs, parmi lesquels il y avait aussi des militants indépendantistes. Éclairées par des torches et par des téléphones portables, ces images prises au crépuscule et en pleine nuit, avec les sons de la forêt et des propos des participants à la manifestation, sont à la fois parlantes du contexte mémoriel et politique antillais, mais aussi esthétiquement saisissantes d’un temps en quelque sorte suspendu entre le récit du passé et sa mise en souvenir et en mouvement dans le présent. La sensibilité herméneutique dont ces scènes témoignent est également à l’œuvre dans les productions que Jean-Christophe Monferran a réalisées avec d’autres chercheurs. J’ai souhaité l’évoquer ici car elle me semble être significative des qualités d’un cinéaste pour qui les moments inattendus du tournage étaient autant de miroirs pour la recherche exigeante d’images et de paroles à interroger. À un an de sa disparition, le souvenir de ces moments continue d’accompagner ma réflexion sur la présence du chercheur, avec ou sans caméra, en situation d’enquête. Si le montage est une écriture révélatrice des intentions à l’œuvre dans nos narrations textuelles et orales, les matériaux visuels cherchés – parfois « par hasard » trouvés –, maniés et remaniés pour en faire des documents me semblent, aujourd’hui, restituer les traces, pouvant être durables ou évanescentes, des mondes sociaux qu’avec finesse, intelligence et générosité, Jean-Christophe Monferran a traversés, filmés et pensés.

