Le temps habité des infrastructures
Sur quelques heures passées en voiture…
Au cœur de l’été carioca, je quitte l’école de langue où je donne des cours de français pour adultes quand Juliana, une de mes élèves, propose de me déposer : elle doit rejoindre sa mère qui, comme moi, habite le quartier de Guaratiba, dans la lointaine banlieue ouest de Rio de Janeiro. L’école de langue se situe à Barra da Tijuca, la « Miami Carioca », un quartier en bord de mer connu pour ses complexes d’appartements ultrasécurisés (condomínios fechados) et traversé par une énorme avenue à dix-sept voies, l’Avenida das Américas. J’avais plutôt l’habitude de prendre le bus pour rentrer au Jardim Maravilha, un lotissement considéré comme « irrégulier » (loteamento irregular) pour son habitat autoconstruit et ses nombreux problèmes d’urbanisme. Plus précisément, je prenais le « BRT » (« Bus Rapid Transit »), un bus biarticulé circulant en site propre.
Ce système de transport, inauguré en 2011, devait révolutionner la mobilité des Cariocas, en rapprochant le centre de la « banlieue » (periferia). Si certains déplacements qui demandaient plus de trois heures ne prenaient plus qu’une heure et demie, encore fallait-il monter dans ces bus, pleins à craquer ! Qui prenait le BRT tous les jours jouait des coudes, littéralement : j’ai vu des usagères et usagers en arriver aux mains pour une place assise. À bord, rien n’était gagné : faute de maintenance, les bus tombaient en panne au milieu de l’Avenida das Americas, obligeant les passagers à rejoindre la station la plus proche par leurs propres moyens.
Quand Juliana propose donc de me déposer, j’accepte sans hésiter. Je ne m’imagine pas qu’il nous faudra… trois heures et demie pour rejoindre Guaratiba. Comme tous les vendredis à Rio, les bouchons courent sur une centaine de kilomètres. Au bout de deux heures, je ne peux m’empêcher de remarquer les BRT qui foncent à vive allure sur la piste centrale, qui leur est réservée. Si j’avais pris les transports en commun, je serais déjà chez moi ! Je ne boude pas mon plaisir de voyager assis, dans un véhicule climatisé, mais le temps se fait long…
Arrivé à destination, j’ai le sentiment que ce voyage a duré une éternité. Je me rassure en me disant que dans un BRT bondé, j’aurais senti plus encore le temps passer. Je goûte surtout le plaisir d’avoir vécu un simulacre d’ascension sociale. À Rio de Janeiro, l’automobile individuelle reste chère, inaccessible à de nombreuses familles, malgré son évidente démocratisation ces vingt-cinq dernières années. Se déplacer en prenant sa voiture au lieu des transports en commun distingue encore les classes entre elles, les gens qui « s’en sortent dans la vie » (melhoram de vida), comme Juliana, une infirmière d’origine modeste, des « pauvres » (pobres) condamnés à le rester — d’autant plus dans un quartier comme Barra da Tijuca, avec ses larges avenues, ses drive-in et ses immenses parkings.
J’ajoute qu’à cette époque, j’avais besoin de m’agripper à ce simulacre. Je venais de soutenir ma thèse de doctorat, mais, sans poste dans l’enseignement supérieur ou la recherche, je travaillais comme professeur de langue. En France, mon père me reprochait mes choix de carrière. Sur Instagram, j’enviais le quotidien de ces “amis“ qui habitaient un joli pavillon à la campagne, tandis qu’avec ma conjointe et notre fille, nous habitions un lotissement où l’eau et l’électricité venaient à manquer tous les jours. En dépit ou à cause de mes diplômes, j’avais le sentiment de rater ma vie comme on rate un train : le temps passait, notre situation matérielle se dégradait. Ces quelques heures en voiture m’avaient projeté, de manière certes “factice“, dans un autre monde : celui des gens qui “avancent dans la vie“.
Critique de la compression spatio-temporelle
Cet exemple défie la thèse « de la compression spatio-temporelle », selon laquelle les infrastructures de transport et de communication, en accélérant la circulation des biens, de l’information et des individus, aboliraient l’espace lui-même.
Depuis l’essor du bateau à vapeur et du télégraphe électrique dans la première moitié du XIXe siècle jusqu’à la généralisation d’Internet et de l’aviation civile dans les années 2000, les uns célèbrent ou regrettent « l’annihilation de l’espace par le temps », pour reprendre la fameuse formule de Marx (Litvine 2022). C’est d’ailleurs à un marxiste, David Harvey (1989), que l’on doit la première formulation explicite de cette thèse. En bon disciple de Henri Lefebvre, Harvey soutient qu’avec la modernité, « l’espace absolu », le rapport immédiat à l’espace typique des sociétés précapitalistes, disparaît au profit d’un « espace abstrait, homogène et universel », soumis aux intérêts du capitalisme planétaire. Cet espace abstrait prend la forme de « non-lieux » chez Marc Augé, de « surfaces non symbolisées » (Augé 1992 : 105), à l’image des gares et salles d’attente dans les aéroports : les infrastructures modernes videraient l’espace de ses attributs historiques, relationnels et identitaires.
La thèse de la compression spatio-temporelle assume sa forme la plus systématique chez Hartmut Rosa. Faisant écho à Paul Virilio, qui affirmait « la défaite du monde comme champ, comme distance, comme matière », « la disparition des lieux dans l’extermination véhiculaire » (1977 : 132), le philosophe allemand relègue l’espace au rang de simple « variable dépendante du temps » (Rosa 2013 : 46). Au principe de la modernité résiderait la « tendance universelle à l’accélération » : la circulation accélérée des biens, de l’information et des individus, facilitée par les nouveaux moyens de transport et de communication, entraînerait l’accélération du « changement social » et l’intensification des « rythmes de vie ». Les sujets modernes habiteraient un « présent permanent », leur soi se comprimerait « jusqu’à devenir un soi ponctuel, dépourvu de prédicats » (Rosa 2013 : 182).
Il me semble que les théories de la compression spatio-temporelle rabattent les unes sur les autres trois temporalités distinctes, selon une typologie que j’adapte librement de Paul Ricœur (1985) : 1) le temps « universel », celui des physiciens, mesuré par les horloges, indépendant de notre perception ; 2) le temps « intuitif », la « durée » au sens de Henri Bergson (2013), attelé à notre perception organique ; 3) le temps « habité », que nous suscitons quand nous temporalisons notre expérience (quand, dans un même geste, nous nous rapportons à notre situation passée et nous nous projetons dans notre avenir) (Heidegger 1985). Tout se passe comme si l’accélération mesurable de certaines activités rendue possible par le progrès technique densifiait nécessairement la durée perçue (Augé parle de « surabondance spatiale » et « événementielle »), d’où le sentiment d’habiter un temps accéléré, « l’impression de se retrouver sur une “pente glissante” ou sur un “escalier mécanique dans le sens de la descente” dans tous les domaines de la vie » (Rosa 2013 : 147).
L’exemple du BRT — et, plus généralement, celui des infrastructures urbaines dans les zones périphériques de grandes métropoles comme Rio de Janeiro — bouscule cette thèse. À première vue, le BRT, technologie née à Curitiba (Brésil) dans les années 1970 pour faciliter les déplacements intramétropolitains, incarne l’idéal moderne de la mobilité sans friction. D’ailleurs, du point de vue du temps universel, le BRT réduit de moitié la durée des déplacements entre le centre-ville de Rio et sa banlieue ; aux heures de pointe, ces bus en site propre peuvent se révéler plus rapides que la voiture. Du point de vue de la durée, le temps semble passer plus vite en voiture que debout dans un BRT bondé… jusqu’à ce que les embouteillages s’éternisent. Pour autant, du point de vue existentiel, la voiture individuelle donne le sentiment que « nous avançons dans la vie », que nous nous situons sur une pente ascendante pour reprendre la métaphore de Rosa, car elle nous « libère des transports en commun » (não fica mais dependente do transporte público). Les trois dimensions du temps divergent, contrairement à ce que présuppose la thèse de la compression.
L’anthropologie des infrastructures souligne les temporalités multiples de celles-ci (Appel, Anand & Gupta 2018), produits d’histoires économiques, sociales et politiques spécifiques. La notion de « promesse » met plus spécifiquement l’accent sur le temps existentiel, sur le rôle et la place des infrastructures dans l’appropriation collective du passé et la projection collective vers l’avenir. La vignette ethnographique en introduction ajoute une dimension personnelle, ou ontogénétique (Pina-Cabral 2017), à ces analyses. En effet, les sujets qui s’approprient le passé et se projettent dans l’avenir sont toujours des « personnes », autrement dit des individus pris dans des systèmes historiquement situés (et donc dynamiques) de relations pratiques, affectives et symboliques avec d’autres individus. Je n’aurais pas eu la même perception du temps passé dans la voiture de Juliana si, à l’époque, je ne m’étais senti frustré par ma situation professionnelle. Je ne l’aurais pas eue non plus si, à l’époque, je n’avais vécu dans une société qui valorise autant la voiture individuelle. La signification temporelle des infrastructures, la force de leur promesse, dépend donc de leur place dans la construction de la personne, construction qui est aussi hiérarchisation, intégration inégalitaire dans un ensemble de relations (Dumont 1967).
Ethnographier le temps habité
C’est précisément cette dimension ontogénétique que cet article souhaite explorer, en prenant pour objet l’urbanisation de la banlieue carioca, plus spécifiquement du lotissement Jardim Maravilha (Cortado 2023) [1]. Le Brésil se caractérise historiquement par un mélange détonnant de hiérarchies rigides, fondées sur la race, le diplôme et le patrimoine, et de promesses modernistes, qui se matérialisent dans des ouvrages grandioses, à l’image de Brasília. C’est aussi vrai de Rio de Janeiro, cette ancienne capitale conquise sur les marécages et les Tamoyos, principal port de la traite et siège de la Cour impériale au XIXe siècle, haut lieu du modernisme au XXe siècle, mais dont 40 % de la population vit toujours dans des quartiers d’habitat précaire. La banlieue s’avère d’autant plus intéressante pour étudier le couplage du temps habité et des hiérarchies sociomatérielles qu’elle constitue à la fois une terre d’élection pour les classes populaires, incapables d’accéder au marché immobilier formel, et un laboratoire pour les infrastructures (Cortado 2018), comme en témoigne le BRT, ensuite transposé au reste de la ville.
En tant que plus vaste lotissement périphérique de Rio, le Jardim Maravilha se révèle un cas particulièrement intéressant.
Tabl. 1. Le Jardim Maravilha, un quartier d’habitat précaire
Recensement IBGE 2010
| Caractéristiques | Jardim Maravilha | Rio de Janeiro |
| Population | 18 605 | 6 320 446 |
| Logements | 5 654 | 2 144 445 |
| Densité résidentielle | 3,29 | 2,93 |
| Revenu mensuel médian par habitant (en réais) | 358 R$ | 679 R$ |
| Durée moyenne d’études des chefs de ménage en 2000* | 5,9 ans | 8,5 ans |
| Population noire (preta et parda) | 63,90 % | 48,20 % |
| Population de moins de 15 ans | 26,20 % | 19,50 % |
| Logements sans voirie pavée aux alentours | 46,50 % | 6,00 % |
| Logements raccordés au réseau public d’égouts | 58 % | 90,90 % |
| Logements avec égouts à ciel ouvert aux alentours | 24,00 % | 5,00 % |
L’urbanisme comme fabrique des hiérarchies intimes : aménager les infrastructures d’une capitale (post)coloniale
La civilisation, son théâtre et ses obstacles
Je m’appuie pour analyser la temporalisation des infrastructures sur des matériaux historiques et ethnographiques. Les premiers, discours de chroniqueurs et d’hommes politiques, textes de loi et récits journalistiques, montrent comment les élites ont projeté les infrastructures, en hiérarchisant systématiquement les personnes, sur la base notamment de leurs caractéristiques raciales. Les seconds donnent à voir comment les habitants de la banlieue intègrent le temps dans leur expérience de la ville, dans une tension permanente entre l’adhésion souvent déçue au « progrès » (progresso) et le goût de la « tranquillité » (tranquilidade) — cette dernière esquissant une « contre-temporalité ». Comme il s’agit de penser comment les personnes se saisissent de leur environnement matériel, puis se projettent dans un futur matériellement désirable, j’accorde une importance toute particulière à la manière dont elles « mettent en intrigue » (Ricœur 1985) leur expérience, aux verbes et adverbes qu’elles utilisent pour temporaliser leur existence.
Quand la Cour portugaise débarque à Rio de Janeiro en mars 1808 pour fuir l’avancée des troupes napoléoniennes, cette capitale d’une province esclavagiste, fermée à la circulation des navires étrangers, ne ressemble guère à sa cousine lisboète, reconstruite quelques années plus tôt. Son environnement évoque aux Européens celui d’une ville africaine.
« Avant dix heures du matin », note le commerçant britannique John Luccock dans la chronique de son séjour au Brésil, « lorsque le soleil s’élevait dans le ciel et que les maisons offraient peu d’ombre, les hommes blancs devenaient rares dans les rues, et l’on voyait les esclaves se reposer à leur aise, ou assis par terre devant les portes, en train de tisser ou de coudre, ou de nouer un type de natte avec laquelle ils fabriquaient des paniers et des chapeaux. […] Tous étaient noirs, hommes et femmes ; et un étranger, de passage en pleine journée, aurait pu se croire transporté en Afrique » (Luccock 1820 : 74–75).
Il en est de même des constructions : les gelosias (moucharabiés), ces panneaux en bois tressé qui couvraient les fenêtres, retiennent l’attention des visiteurs. « Derrière ces moucharabiés », écrira l’industriel américain Thomas Ewbank quelques années plus tard, « les femmes d’une famille étaient confinées, comme en Turquie ou dans la Grèce antique, où elles n’étaient pas autorisées à sortir, sauf dans des circonstances particulières, ni même à apparaître aux fenêtres » (Ewbank 1971 : 86).
Dès son arrivée, la Cour portugaise intervient sur le bâti. Le 10 mai 1808, le Prince régent de Portugal Jean VI crée l’Intendance générale de golice de la Cour et de l’État du Brésil, sur le modèle de la police lisboète, avec à sa direction le juriste Paulo Fernandes Viana (Barra 2008). Elle a pour objectif de « civiliser » la nouvelle capitale de l’Empire, de l’européiser, ce qui implique d’effacer toute présence africaine et islamique. L’une de ses toutes premières mesures consiste dans l’interdiction des moucharabiés.
« [La capitale] ne peut ni ne doit continuer à conserver des coutumes désuètes et absurdes, qui ne pouvaient être tolérées que lorsqu’elle était considérée comme une colonie, et qui, depuis longtemps déjà, ne sont plus acceptées dans des villes cultivées et parfaitement civilisées », justifie le chef de police dans son ordonnance (Policia da Corte dans Pechman 2002 : 140–141).
Les actions de Viana s’étendent aux infrastructures urbaines : il canalise les eaux du fleuve Maracanã, drainer les marécages au nord de la ville pour permettre son expansion, réparer des ponts, paver de nouvelles rues (Viana 1892). Il réaménage le port de Valongo – où débarquent chaque année entre 10 000 et 20 000 esclaves en provenance d’Afrique –, mais aussi la prison du Calabouço, où les maîtres envoient châtier leurs esclaves — car l’européisation de Rio repose sur le travail esclave : Viana systématise le régime de la « double peine », qui oblige les esclaves emprisonnés à travailler sur les chantiers de sa police (Araújo 2004). Si les Européens profitent des nouvelles infrastructures, il incombe aux Noirs de les édifier.
Fierté de Viana pour qui il ne cède en rien « aux plus brillants [théâtres] de la civilisée et cultivée Europe » (Viana 1892 : 377), le Real Teatro São João montre que l’urbanisation est en même temps ontogénie, mais une ontogénie strictement racialisée. Financé par le biais d’une moderne société par actions, ce grand théâtre ne vise pas qu’à divertir la Cour, il doit corriger les mœurs de la société coloniale, en forçant les épouses de l’élite à sortir de leur réclusion domestique, en obligeant les hommes à prendre soin de leur apparence et en interdisant aux domestiques noirs d’apparaître dans les loges aux côtés de leurs maîtres (Barra 2008). Dans les environs du théâtre, la Guarda Real da Polícia, la division armée de la police, s’en prend aux capoeiras, ces hommes noirs qui pratiquent un style de combat agile, souvent armés d’un canif, parfois impliqués dans des activités criminelles (Soares 2004). Sauf qu’en ce début du XIXe siècle, tout homme noir dont la posture s’éloigne de la norme blanche consacrée par le Théâtre, parce qu’il sifflote dans la rue, joue du tambour ou déambule dans les rues du centre-ville au petit matin, peut se voir accuser de capoeiragem — et donc enrôler sur les chantiers de l’Intendance…
Le projet de policer, civiliser, européiser la nouvelle capitale de l’Empire portugais se heurte toutefois à la réalité démographique : à Rio de Janeiro, les Noirs sont majoritaires, la ville comptant 36 000 esclaves pour 79 000 habitants en 1821 (Moura Filho 2020). Aussi, Viana cherche à augmenter la part des Blancs. Il crée donc une communauté exclusivement blanche, dans l’État de Espírito Santo, qui porte toujours son nom :
« Par mes démarches, j’ai conçu et obtenu que des couples d’habitants des îles Açores soient transportés ici afin d’augmenter la population blanche de ce pays ; et ils vinrent, en effet, aux frais de l’Intendance […]. À tous, on donna des maisons, des terres, des outils, des charrettes et des bœufs […]. Avec ces couples, on érigea le charmant village de Viana, avec pour chacun une maison couverte de tuiles, une église et un chapelain curé […], avec traitement et un chirurgien salarié, payé par la même Intendance » (Viana 1892 : 378).
À l’urbanisme civilisateur du juriste brésilien s’associe une utopie suprémaciste.
Les frontières urbaines : une politique de l’allochronie
Civiliser, urbaniser, désafricaniser : les infrastructures, en ce début du XIXe siècle, ne visent pas qu’à satisfaire des besoins collectifs, elles doivent produire de nouveaux sujets, civilisés ; de nouveaux corps, européanisés ; de nouveaux environnements, urbains, dans les deux sens du terme. Elles hiérarchisent et racialisent.
Au début du siècle suivant, le gouvernement nomme l’ingénieur ferroviaire Francisco Pereira Passos, le futur « Haussmann tropical », à la tête de la municipalité, pour qu’il dote le Brésil d’une capitale « moderne », à l’image du nouveau régime, républicain — « nous avons pour capitale de la République, en 1900, la même capitale de Dom João VI en 1808 », se plaint le poète Olavo Bilac (1900).
Entre 1902 et 1922, les ingénieurs se succèdent aux commandes de la municipalité, qui s’unissent à de grandes entreprises capitalistes pour remodeler les infrastructures, régulariser le maillage viaire, construire de nouveaux équipements collectifs.
L’opposition entre les « vieux temps coloniaux » et la « civilisation » règle la temporalisation de l’environnement urbain. « Rio de Janeiro, à l’aube du siècle en cours, avant la pioche salvatrice de Pereira Passos », raconte l’académicien Luís Edmundo en 1944, « conserve encore la sordidité et la moisissure des vieux temps coloniaux. […] Une époque où le progrès rôde à l’entrée de la baie, mais n’entre pas ; époque de la maison laide et sans confort, de la rue étroite ou sans arbres, du tramway à traction animale conduit par un cocher coiffé d’un chapeau de paille, parfois vêtu d’une redingote, des tilburys à capote mal cirée » (Edmundo 1944). « Mais le destin avait décidé de réveiller la capitale du Brésil de son long sommeil colonial » ajoute l’écrivain Viriato Correia, qui introduit Luís Edmundo à l’Académie Brésilienne des Lettres. « Pereira Passos la rajeunissait en détruisant les rides de la vieillesse, en attaquant les rhumatismes de la routine et le goitre du retard colonial. C’était la révolution du progrès, la marche en avant, l’élan vers la conquête de ce qui était nouveau, propre, hygiénique, bon, confortable, civilisé. C’était la guerre contre la moisissure, contre le moisi, contre la léthargie, la décrépitude et la saleté » (Correia 1944).
Toutefois, cette modernité reste blanche et riche. Les maires ingénieurs non seulement concentrent les investissements publics dans les zones les plus favorisées de la capitale, mais rasent des quartiers populaires, réputés insalubres, et démolissent les cortiços, ces immeubles d’habitat collectif qui hébergent le prolétariat urbain — un prolétariat majoritairement noir, composé d’ouvriers, d’esclaves affranchis et de domestiques qui chérissent leur autonomie. Si la capitale doit servir de vitrine au nouveau régime, il s’agit d’une vitrine blanche et européenne : lors de la visite officielle du Roi de Belgique Albert Ier en 1920, le maire Carlos Sampaio aurait demandé aux écoles publiques d’exclure les enfants noirs des célébrations (Kessel 2001 : 51).
Comment concilier pour autant cette promesse d’une modernité blanche et riche avec la permanence de populations noires et pauvres, indispensables au fonctionnement des grandes industries capitalistes et au mode de vie bourgeois, qui délègue aux femmes noires l’essentiel des tâches domestiques ? En normalisant un rapport racialement différencié à l’environnement bâti, en créant des « frontières urbaines », au sens de la frontier étatsunienne : des zones distantes de la « civilisation » urbaine. En même temps de nouvelles normes viennent moderniser la capitale, en particulier le centre-ville et les beaux quartiers, les exceptions se multiplient dans les régions périphériques. Le règlement approuvé par Pereira Passos le 10 février 1903 (Décret n. 391) interdit de construire des maisons de plain-pied dans le centre et la banlieue proche (subúrbio), mais cette obligation ne vaut pas pour les immeubles à flanc de colline ou au fond des parcelles – lesquels accueillent, en ce début du XXe siècle, des pauvres ne pouvant ou ne voulant pas emménager dans la banlieue lointaine. Le règlement de 1903 autorise même la construction de « cabanes rudimentaires » (barracões toscos) à flanc de colline ; or, depuis la fin des années 1870, les logements de fortune se multiplient sur les collines de Rio, en réaction à la destruction des cortiços et sous l’effet des migrations régionales, formant des agglomérations de plus en plus vastes connues sous le nom de favelas.
Les règlements suivants iront plus loin encore dans cette différanciation [2] de l’environnement bâti, opérant une gradation dans la qualité des matériaux selon la situation géographique du bâti, en zone urbaine ou suburbaine, à flanc de colline ou non, et la condition sociale des habitants. Cette gradation vaut pour la qualité des infrastructures. Dans le but de surmonter la pénurie de logements bon marché, le maire de Rio Pedro Ernesto décide de favoriser « la construction de petites habitations à destination des classes prolétaires » par le décret n. 4.921, du 30 juin 1934, qui crée la catégorie des « maisons prolétaires » (casas proletárias). Ces logements obéissent à des normes plus flexibles, concernant la hauteur minimale de plafond ou l’imperméabilisation des sols, mais ne peuvent surgir que dans les zones rurales et suburbaines, et « à distance des principales avenues et lignes de tramway » — il ne faudrait pas gâcher le spectacle de la modernité ! À leur tour, les lotissements qui accueillent ces logements, qualifiés de « prolétaires » (loteamento proletário), suivent des règles plus lâches : il n’est pas nécessaire de paver les nouvelles rues, seulement de les aplanir ; l’existence de fosses pour permettre l’évacuation superficielle des eaux usées suffit à compenser l’absence de raccordement au tout-à-l’égout.
Cette urbanisation par production de frontières, que j’ai qualifiée « d’urbanisation différée » (Cortado 2023), revient à enfermer les pauvres et les Noirs dans un état de soi-disant « arriération » (atraso), tout en confortant la supériorité des élites blanches — l’urbanisation, à cet égard, est également productrice de blanchité. En raison de leurs caractéristiques sociales et raciales, les pauvres et les Noirs ne sauraient habiter le même espace-temps que les gens “civilisés”.
Cette « allochronie » (Fabian 2014), les contemporains en sont parfaitement conscients, d’où les connotations négatives que finit par assumer l’épithète « suburbain » (suburbano) — « arriéré », « lointain », « kitsch », « grossier » (Fernandes 2011). « Le sommeil des banlieues [subúrbios] est un sommeil lourd, un sommeil triste », explique le journaliste Benjamin Costallat dans une chronique consacrée au quartier de Ramos, qui met parfaitement en scène cette temporalité différanciée.
« Dans les rues très larges, très défoncées et presque obscures de Ramos, ces simples maisons chaulées, qui ne voient passer ni automobile, ni tramway, ni camion, ont l’air lugubre des maisons abandonnées. […] C’est un peuple qui se réveille déjà fatigué, pensant aux deux trajets en train, à la chaleur, à la poussière, à une journée qui recommence, identique à celle de la veille et qui se répétera le lendemain matin. C’est la vie suburbaine, triste et monotone. Pareille, toujours pareille, éternellement pareille ! » (Costallat 1990 : 74–75).
La cidadania (citoyenneté/citadinité) différée
Il est à noter que les pouvoirs publics auraient pu financer la construction de logements modernes et leur raccordement aux infrastructures de la capitale, mais les élites brésiliennes assimilaient toute intervention directe de l’État sur le marché immobilier à du « socialisme ». En introduction aux Journées de l’habitation économique, un important colloque sur la question du logement qui se tient à São Paulo en 1942, l’industriel réformiste Roberto Cochrane Simonsen juge impossible de loger dignement le prolétariat sans élever son « niveau de vie » (padrão de vida) — anticommuniste, Simonsen ne défend pour cela que l’allongement de la scolarisation et l’augmentation de la productivité. C’en est déjà trop pour l’architecte et ingénieur Ricardo Capote Valente, chargé de clore ces journées. « Le niveau de vie est une chose qu’on ne peut imposer à personne. Chacun a le niveau de vie dont il est capable. Si l’on prend l’un de ces caboclos [métisse de Blanc et d’Indien] édentés, qui fument une cigarette de paille assis sur les talons, crachant devant sa cabane, et qu’on l’installe dans un fauteuil en acajou […], il se sentira sûrement mal à l’aise et pas à sa place, gagné par la nostalgie de son ranch et de ses habitudes […]. Dans un pays comme le nôtre, où l’on trouve l’homme à tous les stades de la civilisation — depuis celui de la pierre taillée jusqu’à celui du raffinement le plus moderne, en passant par toute la gamme des étapes intermédiaires —, cette action éducative est d’une importance inestimable » (Valente 1942 : 324).
Cette « allochronie » (« nous ne nous situons pas tous au même stade de l’évolution historique ») explique le caractère ambigu du populisme. En effet, l’entrée dans l’ère Vargas au début des années 1930 a beau inaugurer de nouveaux rapports entre les élites et les classes populaires, plus inclusifs, ils n’en restent pas moins pris dans des hiérarchies sociales et raciales. Aux ouvriers et employés du secteur formel, les chefs populistes proposent de nouveaux droits sociaux, en échange de leur soutien électoral (Gomes 2005) ; à ceux du secteur informel, ils promettent d’étendre progressivement les droits réservés aux premiers (Santos 1994) – les politistes brésiliens parlent de « citoyenneté régulée ». Implicitement (Fischer 2020), la société politique continue d’exotiser les pauvres et les non-Blancs.
Les interventions des pouvoirs publics dans les quartiers d’habitat précaire illustrent bien cette différanciation des populations. Les autorités refusent initialement d’urbaniser les favelas et lotissements de banlieue, alors même qu’elles ont créé les conditions matérielles et juridiques favorables à leur prolifération. Toutefois, l’élargissement du corps électoral transforme progressivement leurs habitants en sujets politiques. Les premiers maires « populistes » comme Pedro Ernesto et Jânio Quadros essaient d’en profiter : les infrastructures urbaines deviennent une monnaie d’échange entre des populations nécessiteuses et ces élites en quête de votes, ce qui donne naissance à la « politique du robinet » (política da bica d’água). Ernesto fait ainsi construire des écoles et des dispensaires dans les favelas de Rio de Janeiro (Conniff 2005), tandis que Quadros à São Paulo soutient les revendications de la banlieue (Duarte & Fontes 2004). Cependant, ces interventions sporadiques dans les quartiers d’habitat précaire n’altèrent en profondeur ni le droit, ni le fonctionnement de l’État (Rolnik 2007). Il en résulte des travaux au compte-gouttes, qui butent fréquemment sur un cadre juridique dépassé. « De nombreux lotisseurs sont déjà poursuivis par le Procureur-Général », annonce le secrétaire à l’Agriculture de l’État de Guabanara, Reinlado Santana, en 1970, alors que les habitants de nombreux lotissements périphériques se mobilisent pour l’urbanisation de leurs quartiers. « Les ouvrages qui manquent, l’État lui-même, peu à peu (aos poucos), s’occupera de tout compléter. C’est juste une question de temps. Il suffit d’attendre (esperar) ». Le temps différé des infrastructures se confond avec celui d’une citoyenneté/citadinité elle aussi différée.
Habiter la frontière urbaine : cinétique autochtone des corps et des personnes dans un lotissement périphérique de Rio
Lutter pour une vie meilleure
Comment les habitants des quartiers concernés vivent-ils ce régime de citoyenneté/citadinité différée ? L’exemple du Jardim Maravilha s’avère d’autant plus intéressant qu’il s’agit à l’origine d’un « lotissement prolétaire » (loteamento proletário), conçu en profitant du Code des Travaux de 1937, qui favorisait la division des sols dans l’ancienne zone rurale de Rio, à condition de destiner les nouvelles parcelles à la construction de maisons bon marché. Or, la société anonyme propriétaire du lotissement, Obrasin, n’a jamais construit ces logements, ni même viabilisé les parcelles, probablement parce qu’à cette époque, la loi ne prévoyait aucune peine pour les lotisseurs peu scrupuleux. Le Jardim Maravilha s’est longtemps réduit à une poignée de maisons érigées clandestinement au milieu des marécages, avant que les pouvoirs publics n’assument, dans les années 1980, l’urbanisation du quartier, toujours en cours.
Qui en sont les habitants ? La plupart des gens qui ont emménagé dans le lotissement avant les années 1990 et qui habitent aujourd’hui les secteurs les moins urbanisés sont originaires de la « campagne » (roça), qu’ils ont quittée pour « s’en sortir dans la vie ». Je prendrai l’exemple d’Armando, originaire d’une petite commune rurale dans l’État de la Paraíba. Armando se rend pour la première fois à Rio au début des années 1950, alors qu’il a à peine vingt ans, sous la pression de son beau-père qui l’accusait « d’être paresseux », de « ne pas aimer travailler ». Armando voulait « se faire un peu d’argent », « en travaillant dans le bâtiment ». Après avoir servi un an dans un dépôt de matériaux de construction, il retourne dans son village natal, où il se marie. Assez vite, les affaires périclitent. « Alors j’ai dit à ma femme : “je vais retourner à Rio de Janeiro, parce qu’ici, on ne peut pas rester”. C’est alors que je suis revenu à Rio de Janeiro, c’était ma deuxième fois ». Il laisse sa femme avec ses deux enfants en bas âge et vit cinq ans seul à Rio de Janeiro, où il travaille dans un abattoir. Grâce à son cousin qui habitait déjà le Jardim Maravilha, Armando acquiert une parcelle : il peut enfin construire sa maison et faire venir sa famille à Rio de Janeiro.
Dans le cas d’Armando, le Jardim Maravilha représente l’aboutissement d’un parcours résidentiel qui commence dans la campagne d’un des États les plus pauvres du Brésil, un parcours motivé par la recherche d’un « bon travail » (bom trabalho) pour subvenir aux besoins de sa famille. C’est dans le Jardim Maravilha qu’Armando fera construire la maison qu’il habitera jusqu’à sa mort ; c’est dans là qu’il se réalisera comme « père de famille » (pai de família) et « maître de maison » (dono da casa), pour reprendre deux catégories de personne centrales dans l’expérience quotidienne des classes populaires, avec « mère de famille » (mãe de família) et « maîtresse de maison » (dona de casa) (Woortmann 1982).
La lutte pour l’autonomie domestique occupe donc une place centrale dans les récits. En évoquant leurs premières années dans le lotissement, ces habitants partent tous du même constat : « avant, il n’y avait rien (antes, não tinha nada) ». « Il n’y avait rien ici. Il n’y avait pas d’électricité, pas d’eau, il n’y avait rien, rien du tout ! », m’explique dona Joaquina, une immigrée portugaise arrivée dans les années 1950. « De la broussaille (mato), de la boue et des fosses noires (valas negras). Il n’y avait rien, vraiment rien. Pas d’électricité, pas d’eau ». À l’instar de Dona Joaquina, les gens recourent à la catégorie de « mato », synonyme de nature sauvage, pour décrire l’environnement du lotissement, par opposition à « natureza », qui dénote une perception plus romantique de la nature. « Il n’y avait pas beaucoup de maisons ! Il n’y avait pas de boulangerie, pas d’épicerie, rien de ce que tu vois aujourd’hui. C’était un endroit très en retard (atrasado), très en retard », m’explique Dona Amélia, une commerçante à la retraite. « C’était la campagne profonde (uma roça assim là do interior), où tu vois que la broussaille (mato) et les criquets qui chantent ».
La nature sauvage fait obstacle à la construction de l’autonomie domestique ; à ces familles migrantes qui veulent « s’en sortir dans la vie », elle renvoie l’image de leur campagne « arriérée ».
Cette autonomie domestique se conquiert « petit à petit (aos poucos) », dans la souffrance. « On y va petit à petit, faut que ce soit petit à petit », m’explique Dona Clara, une femme au foyer, quand je lui demande de me raconter comment elle a construit son logement. « Les travaux, ça coûte cher, une chose en entraîne une autre : tu achètes le carrelage, faut acheter le ciment. Si tu ne poses pas toi-même, il faut payer quelqu’un pour le faire. Et puis, voilà, une fois que t’as mis le carrelage, faut faire les joints… Donc il faut tout faire… attendre le treizième mois, attendre les vacances, eh oui ! Et payer en plusieurs fois avec la carte, faut bien faire quelque chose ! ». Les travaux se font « petit à petit », répète, lui aussi, Carlinho, ouvrier, « comme une petite fourmi », « la fourmi, elle fait comme ça, elle dépose un petit tas de sable et puis, bientôt, c’est une fourmilière ». L’attente (espera) structure la perception que les habitants du quartier ont de leur environnement matériel.
La souffrance qui accompagne ce processus, celle de ne pas habiter encore un logement décent ou un quartier pleinement urbanisé, prend la valeur d’un « sacrifice » (sacrifício), nécessaire pour « s’en sortir dans la vie ». « On souffre un peu d’un côté, un peu de l’autre », me résume Arnaldo, employé sur les chantiers, « car si t’as un objectif, il y a de la souffrance. La mollesse ça donne de la valeur à rien, faut aller dans la souffrance. […] Il y a plein de gens qui ont souffert ici, des gens qui ont acheté leur terrain. Des gens qui ont beaucoup, beaucoup souffert ». Chez Arnaldo comme parmi nombre de mes interlocuteurs et interlocutrices sur le terrain, la souffrance donne de la valeur à la personne, elle assume une fonction ontogénétique, ce qui ne la rend pas désirable pour autant, différemment du progrès.
L’attente du progrès, une définition populaire de la modernité
« Le progrès est arrivé ! (O progresso chegou !) ». C’est en ces termes que les habitants accueillent l’arrivée des machines chargées d’installer un nouvel adducteur d’eau potable, de refaire l’éclairage public ou de construire un nouvel arrêt de bus, en organisant parfois de véritables festivités. « Le quartier a commencé à grandir comme ça, les premiers bus ont commencé à circuler dans le lotissement, et les entreprises à investir. C’est pour ça qu’est venu le progrès », m’explique Ana, une commerçante qui habite le lotissement depuis quarante ans.
Dans les discours des habitants, le progrès indique toute amélioration concrète de l’environnement sociotechnique. « Ce Maravilha, il est resté longtemps à l’arrêt (parado) », confirme Dona Joaquina. « Quand je suis arrivé ici, comme je l’ai dit, tout était figé (parado), il n’y avait rien. Mais ensuite, ça a évolué (evoluiu) d’un coup. La mairie est intervenue, je ne sais plus trop quoi d’autre, il y a eu beaucoup de pétitions, beaucoup de choses, et ils ont dit que c’était le plus grand terrain inoccupé de toute la Guanabara. Alors la mairie a commencé à intervenir, en installant les égouts. Plus tard, l’électricité est arrivée, puis l’eau, et enfin ils ont fait l’asphalte. Et voilà… ça s’est développé (cresceu) comme ça ». Le quartier qui s’urbanise est aussi celui qui se « valorise » (valoriza), dans les deux sens du verbe : celui qui s’élève dans la hiérarchie des territoires et celui dont les biens immobiliers prennent de la valeur monétaire. « J’ai entendu dire que la municipalité allait renommer le quartier Recreio II », me confie Carlinho, faisant référence au quartier plutôt aisé de Recreio, situé dans le prolongement de Barra da Tijuca.
Le territoire affecté par le « progrès » se distingue du « lieu à l’arrêt » (lugar parado), qui n’offre aucune perspective « d’évolution » à ses habitants. Le champ lexical de l’amélioration, mais plus généralement du mouvement, occupe une place centrale dans la perception de l’urbanisation, un point également noté par André D. Guedes dans d’autres zones de frontière (2017). Les habitants recourent d’ailleurs à la catégorie de « movimento » pour évoquer le développement du quartier : le « mouvement » renvoie à la construction de nouvelles infrastructures, mais aussi à la diversification des commerces et l’augmentation de la population.
Ce champ lexical du mouvement s’applique également aux personnes, montrant ainsi que l’environnement bâti joue un rôle essentiel dans leur genèse. Je prendrai pour exemple Dona Elisabete, qui habitait une favela particulièrement violente avant d’emménager dans le Jardim Maravilha, au début du siècle. Depuis que les pouvoirs publics ont urbanisé la rue où elle habite, elle critique vivement les membres de sa famille restés dans la favela : « Il faut évoluer dans la vie ! ». « Évoluer » signifie sortir de la pauvreté, mais aussi de « l’arriération », deux caractéristiques que Dona Elisabete associe à la favela où elle est née. La qualification temporelle de l’environnement bâti est étroitement corrélée à celle des personnes : habitent des « lieux à l’arrêt » des personnes elles aussi « à l’arrêt » (pessoas paradas) ou « arriérées » (atrasadas), à l’inverse des « lieux évolués » (evoluídos) où habitent des gens « plus évolués ». En général, une personne « évolue » quand elle profite de nouvelles ressources financières pour emménager dans un meilleur quartier, par exemple quand elle quitte sa maison autoconstruite dans la favela pour un appartement acheté à crédit, dans un condomínio fechado récemment inauguré. On attend d’une personne — en particulier quand elle est pauvre — qu’elle évolue, qu’elle cherche à « s’en sortir dans la vie ».
Toutefois, évoluer prend du temps. De même que l’on construit sa maison « petit à petit », le quartier s’urbanise « petit à petit » et les personnes « s’en sortent petit à petit ». « Là, ça s’est amélioré, ça a commencé à s’améliorer petit à petit, à s’améliorer, à s’améliorer », explique Lúcio, en employant les mêmes termes utilisés pour décrire la croissance démographique du quartier : « Les gens sont arrivés petit à petit ! Petit à petit, l’un construisait ici, un autre, quelque temps après, construisait là-bas devant, et ainsi, ça s’est peuplé, peuplé. » En conséquence, l’attente, ou plus précisément la « esperança », au double sens de l’attente et de l’espoir (L’Estoile 2014), structure l’horizon temporel des habitants. Constatant l’avancée des travaux publics dans la région, César, qui habite un secteur du Jardim Maravilha en zone inondable, et donc exclu de ces travaux, « espérait » fermement que son secteur serait prochainement urbanisé, ce qui n’est toujours pas le cas. « À un moment, ils ont mis une buse ici, puis encore quatre autres un peu plus loin, on pensait qu’ils allaient goudronner, et puis ça s’est arrêté, ils ne l’ont pas fait. Et on attend (a gente está esperando). […] On attend que les travaux arrivent ! Parce qu’ils bossent partout juste à côté ! ». Le rythme des travaux publics donne l’impression que le « progrès » arrivera bien un jour. « Petit à petit », mais il arrivera. Ou plutôt : « petit à petit », donc il arrivera.
Le goût de la tranquillité : esquisse d’une contre-temporalité
« Ici c’est un quartier, pratiquement un quartier, que je considère un beau quartier (bairro nobre) », m’explique Jair, un policier à la retraite. « Grâce à Dieu, il n’y a pas ce truc de criminalité, c’est un quartier tranquille. Parce qu’il y a d’autres quartiers, t’as pas la tranquillité que t’as ici. » Dans une ville unanimement perçue comme chaotique, le Jardim Maravilha incarne pour beaucoup un îlot de « tranquillité » (tranquilidade), protégé des violences entre policiers et narcotrafiquants ou entre les narcotrafiquants eux-mêmes. La tranquillité très souvent l’emporte sur l’arriération dans les opinions à l’égard du lotissement, comme le montre le recours à la catégorie de « beau quartier » par Jair, qui désigne traditionnellement les endroits riches et bien servis en infrastructure [3].
À côté de ceux originaires des campagnes, mon enquête a d’ailleurs révélé une autre catégorie de migrants : les Cariocas qui fuient la violence. La trajectoire résidentielle de César, sous cet angle, est exemplaire. Après avoir quitté son petit village natal dans l’État du Minas Gerais, César vit chez ses sœurs à Rio de Janeiro, dans la favela du Para-Pedro, Zone Nord. « Là, parfois tu installes la table, les chaises, pareil qu’ici au milieu de la rue pour boire un coup, sauf qu’à un moment ça va péter (tem uma hora que o bicho pega). Des fois c’est une autre faction [criminelle] qui veut entrer, des fois t’es là tranquille et la police débarque en échangeant des coups de feu avec les bandits, là t’es pas tranquille ». Au début des années 1980, César et son épouse louent une petite bâtisse dans un quartier populaire de proche banlieue (subúrbio), Turiaçu. Quelques mois après avoir emménagé, en rentrant du travail, César découvre leurs affaires sens dessus dessous : des cambrioleurs ont emporté leur appareil radio, un équipement autrefois central dans la construction de la domesticité populaire au Brésil.
Son épouse traumatisée, ils emménagent chez la mère de cette dernière, dans un lotissement de Duque de Caxias, en banlieue de Rio. Pour autant, ils étaient encore loin de vivre tranquilles. « Là où ma belle-mère habite, y a un DPO (détachement de police), et la racaille (o vagabundo) reste au coin de la rue à vendre des sacs de cocaïne et de marijuana. […] T’es là à l’arrêt de bus en plein jour, le mec jette un coup d’œil d’un côté et de l’autre et s’il ne voit personne, il te braque ». Ce n’est qu’au Jardim Maravilha qu’il estime avoir enfin trouvé le calme. « Ici, il n’y a rien de tout ça. Ici, quand j’arrive à n’importe quelle heure de la nuit, je descends au niveau de l’Estrada do Magarça, j’entre dans n’importe quelle rue […], tu ne vois personne voler, personne ne te dérange. C’est ça la tranquillité. C’est trop bon ».
Or, le progrès menace la tranquillité des habitants, dans la mesure où il attire des gens d’ailleurs, des estranhos. « Il n’y avait pas de braquages, personne n’entrait chez toi, tu pouvais laisser les portes ouvertes », me confie Carla, une jeune infirmière qui a grandi dans le Jardim Maravilha. « Tu dormais la porte ouverte. […] Tout le monde avait son petit coin, sa petite maison. Tout le monde se respectait, chacun son petit coin, c’était “bonjour”, “au revoir”. En fin d’après-midi, on allait tous dehors et on restait assis dans la rue, à discuter avec le voisin […]. On allait sur la colline, on prenait un bout de carton et on s’allongeait. Il y avait un petit vent frais, merveilleux, on était là assis, à regarder la lune, à regarder les étoiles. Tout le monde faisait ça. Puis le quartier s’est mis à grandir ». La différanciation des temps habités n’aurait-elle pas pour conséquence paradoxale de dilater le présent, jusqu’à libérer (provisoirement) les mondes vécus des hiérarchies modernes ? Si le discours de Carla repose sur une illusion rétrospective, cette valorisation des sociabilités paysannes et des sensations naturelles n’esquisse-t-elle pas une alternative au progrès ?
La plupart des habitants que j’ai rencontrés oscillent entre l’adhésion au progrès et la crainte de perdre leur tranquillité. Carlinhos me répétait constamment que « le temps des souffrances » (tempo dos sofrimentos), antérieur aux premiers travaux d’urbanisme, lui manquait beaucoup. « Je sais que ça semble dingue, mais […] [cette époque me manque] à cause de la paix. Non, le Maravilha continue tranquille, mais […]putain, tu pouvais laisser la porte de chez toi ouverte, t’avais pas besoin de mur ! […] Et le Maravilha était plus naturel aussi. Y avait plein d’arbres fructifères. Et on allait choper les fruits. C’était super. C’était donc un truc beaucoup plus naturel, plus végétal en fait, c’était plus végétal, c’était beaucoup plus la forêt ». Dans le discours de Carlinhos, la tranquillité ne renvoie pas seulement à l’absence de violence, mais à la présence la natureza. En plusieurs occasions, Carlinhos se remémora avec délectation « la bonne odeur » de la terre mouillée par la pluie, avant que la rue ne soit goudronnée.
La dilatation spatio-temporelle : pour une anthropologie hétérochronique de la modernité
Cette étude nous conduit à revisiter la thèse de la compression spatio-temporelle. En effet, celle-ci ne se pense pas seulement comme une description empiriquement pertinente du monde historique, pour parler comme Jean-Claude Passeron (2006), mais aussi comme une contribution au grand récit critique de la (sur-/post-)modernité, d’inspiration romantique : notre rapport concret, singulier et affectif à l’espace-temps serait lui aussi condamné à se perdre dans les « eaux glacées du calcul égoïste ». Or, cette contribution s’appuie le plus souvent sur une expérience socialement située, celle des élites culturelles (artistique et littéraire) chez Harvey (1989) ; celle des classes moyennes habituées aux « chaînes d’hôtel », « stations-services » et « grands centres commerciaux » chez Augé ; celle de la bourgeoisie occidentale chez Rosa, qui regrette de ne plus avoir de temps pour « jouer au tennis », « écrire un roman », ou « analyser une œuvre musicale dodécaphonique complexe » (2013 : 174).
La situation des habitants du Jardim Maravilha n’a rien de commun. Depuis le début du XIXe siècle, les infrastructures de Rio servent à hiérarchiser les populations, faisant des quartiers de l’élite blanche le théâtre de la modernité et de ceux du prolétariat noir une zone de frontière. L’infrastructuration de Rio de Janeiro coïncide avec une politique de l’allochronie, qui distribue de manière inégale les promesses de modernité et de citoyenneté, qui les diffère constamment, qui dilate la ville des classes populaires. Toutefois, celles-ci tentent de s’approprier cette différance ; elles apprivoisent les promesses de la modernité, en s’appuyant sur une morale du sacrifice, de la patience et de l’espérance, que résume l’expression « petit à petit ». À cette attente du « progrès » s’ajoute d’ailleurs un certain goût pour la tranquillité, l’aspiration à stabiliser le monde contre les violences de la ville, comme si les habitants, sans refuser le progrès, revendiquait une certaine dilatation de l’espace et du temps. Il existe donc une pluralité de rapports aux rythmes de la modernité elle-même, qui ne s’explique pas seulement, comme chez Rosa, par des inerties provisoires, ou par un « retard » dans l’intégration de certaines populations.
J’ajouterai que cette différance des temps interroge l’anthropologie elle-même, en particulier l’anthropologie historisante qui a émergé en France contre les anthropologies structuralisantes (Bensa 2006). En effet, celle-ci part du principe que les anthropologues sont toujours les contemporains de leurs interlocuteurs sur le terrain, reprenant ainsi la critique bien légitime de Johannes Fabian (2014) contre la tendance à figer les populations dans un présent atemporel. Toutefois, il convient de prolonger cette critique, en rejetant la tentation inverse de l’homochronisme, de « plac[er] ces personnes, qui sont représentées ethnographiquement, en dehors de leur temporalité » et de les « assimil[er] dans le discours académique de l’histoire » (Birth 2008 : 7). Si les habitants du Jardim Maravilha ne temporalisent pas leur existence à la façon des élites cultivées ou des classes moyennes occidentales, ils ne la temporalisent pas non plus comme des historiens ou des anthropologues historisants. En tant qu’elles articulent différentes manières d’habiter le temps, celles des élites qui ordonnent leur déploiement comme celles des populations qui se les approprient, les infrastructures constituent un terrain particulièrement fertile pour une anthropologie attentive à l’hétérochronie.

