Résumé

À partir d’une enquête ethnographique menée à Amiens, cet article analyse la gestion des déchets urbains comme un révélateur des transformations contemporaines de l’action publique et des formes ordinaires de production de l’ordre urbain. Il montre comment l’infrastructure détritique - dispositifs de tri, points d’apport volontaire, cartographies participatives ou programmes de sensibilisation - participe à la fois à l’organisation matérielle de la ville et à la production de hiérarchies sociales, territoriales et morales. L’analyse met en évidence plusieurs promesses portées par cette infrastructure : maintenir la continuité urbaine, pacifier l’espace public et responsabiliser les habitants. Mais ces promesses se heurtent aux usages ordinaires, aux contraintes matérielles et aux appropriations des dispositifs. L’article montre ainsi que les déchets ne constituent pas seulement un problème technique ou environnemental : ils participent à qualifier les espaces, les comportements et les formes légitimes de citoyenneté urbaine.

mots-clés : déchets urbains, infrastructures, inégalités sociales, participation, ethnographie

Abstract

Holding the city together : urbanizing waste
Based on an ethnographic study conducted in Amiens, this article examines urban waste management as a lens through which to understand contemporary transformations in public action and the ordinary production of urban order. It shows how the waste infrastructure - including sorting systems, voluntary drop-off points, participatory mapping practices, and awareness-raising programs - contributes both to the material organization of the city and to the production of social, territorial, and moral hierarchies. The analysis highlights several promises embedded in this infrastructure : maintaining urban continuity, pacifying public space, and fostering individual responsibility. Yet these promises constantly encounter the realities of everyday practices, material constraints, and unequal appropriation of waste management installations. The article thus argues that waste is not merely a technical or environmental issue : it also serves to classify space, behavior, and legitimate forms of urban citizenship.

keywords : urban waste, infrastructures, social inequalities, participation, ethnography

Sommaire

Dans les villes contemporaines, les dispositifs de gestion des déchets occupent une place paradoxale. Poubelles, bacs de tri ou points d’apport volontaire sont rarement envisagés comme des dispositifs stratégiques, alors même qu’ils structurent profondément l’organisation matérielle, sociale et symbolique de la vie urbaine. Perçus comme allant de soi, à condition de « fonctionner », ils assurent la circulation non seulement des déchets, mais aussi de normes de conduite (Guitard & Milliot 2015), de récits politiques (Ortar & Anstett 2017) et d’affects (Hawkins 2006). Ces équipements s’inscrivent plus largement dans ce que j’appellerai ici une infrastructure détritique : un ensemble d’agencements matériels, institutionnels et organisationnels au sein duquel s’organisent la circulation des déchets et, plus largement, l’ordre ordinaire des espaces urbains. En effet, à travers eux se dessinent des attentes relatives aux comportements des habitants, aux usages légitimes de l’espace urbain et aux relations entre institutions et citadins. Ces « promesses urbaines » – entendues, à la suite d’Alexa Färber (2019), comme des formes projectives attachées à la ville et à ses infrastructures, produisant des attentes et des engagements envers certains futurs urbains désirables – orientent les pratiques tout autant qu’elles cherchent à les encadrer.

Cet article propose d’en suivre les effets à partir d’une enquête ethnographique menée dans le cadre d’une thèse Cifre consacrée à la gestion des déchets au sein d’une collectivité territoriale. Il montre comment l’infrastructure détritique articule des promesses de propreté, de continuité urbaine et de participation civique, tout en révélant les tensions sociales et morales qui traversent leur mise en œuvre. Envisagée sous cet angle, la gestion des déchets apparaît moins comme une simple question technique que comme un analyseur des manières d’habiter la ville, de qualifier ses usages et de définir les formes légitimes de participation urbaine.

La promesse hygiéniste : des ordures à l’ordre urbain

L’infrastructure détritique contemporaine s’inscrit dans la continuité des logiques hygiénistes qui ont structuré l’action publique au XIXe siècle (Fressoz 2009). L’exemple de la ville d’Amiens permet d’en retracer certaines transformations historiques, à travers l’évolution des équipements, des modes de collecte et des dispositifs de prise en charge des immondices. Au fil du temps, ces formes d’organisation ont redéfini les statuts du déchet, tour à tour rejeté, pris en charge ou valorisé comme ressource, sans jamais stabiliser définitivement sa valeur. L’immondice demeure ainsi au croisement de logiques sanitaires, économiques et morales. Matière instable, à la fois rejetée, surveillée et parfois réinvestie, elle constitue un objet privilégié des entreprises de mise en ordre urbaine. L’histoire de l’infrastructure détritique est alors aussi celle d’une mise en ordre des corps, des espaces et des conduites, portée par la promesse d’une ville propre, saine et fonctionnelle, où l’élimination des déchets ne relève pas seulement d’un impératif sanitaire, mais d’un projet de civilisation (Monsaingeon 2017). Cette promesse se trouve néanmoins constamment réajustée aux pratiques quotidiennes, aux contraintes matérielles et aux tensions sociales qui traversent les espaces urbains.

De l’immondice à l’ordre hygiéniste : assainir pour civiliser

Au XIXe siècle, les immondices ne sont pas seulement perçues comme des résidus matériels, mais comme des entités troublantes et menaçantes pour l’ordre social, sanitaire et moral – une dimension qui, sous des formes renouvelées, continue de structurer les représentations contemporaines. Mary Douglas (1971) qualifie de telles matières « d’offenses contre l’ordre », en ce qu’elles constituent des anomalies au sein des systèmes de classification. Si son analyse ne porte pas spécifiquement sur les déchets, elle permet d’éclairer la manière dont certaines matières, dès lors qu’elles sont perçues comme « hors place » (matter out of place), viennent rompre un ordre symbolique et appellent à être écartées. Ce rejet ne s’opère pas seulement au nom de la salubrité, mais également en vertu d’un idéal de civilisation (Fressoz 2009). Ainsi, dès le début du XIXe siècle, l’hygiénisme s’impose comme une entreprise de mise en ordre de la ville, des corps et des comportements, où médecine, morale et urbanisme se trouvent étroitement articulés. Les travaux de Louis Pasteur sur les microbes et la contagion, à partir des années 1860, viennent renforcer cette vision du monde en donnant une légitimité scientifique croissante aux préoccupations hygiénistes, tandis que les doctrines solidaristes défendues par Léon Bourgeois et Émile Durkheim inscrivent la salubrité dans une réflexion plus large sur l’interdépendance des corps sociaux (Audier 2007). La santé urbaine apparaît alors comme une responsabilité collective, fondée sur l’idée qu’aucun individu ne peut être dissocié du corps social auquel il appartient (Durkheim 1893, 1895). La salubrité urbaine devient alors un indicateur de civilisation, et l’hygiène une affaire publique : « la salubrité d’une grande ville est la somme de toutes les habitations privées », déclarait l’hygiéniste Passot dès 1850 (Corbin 2008 : 210). Dans le même esprit, Émile de Girardin écrivait en 1867 : « de même que la saleté, la propreté est contagieuse [...], c’est surtout par les logements d’un peuple qu’on peut juger du degré de civilisation auquel il est arrivé » (Girardin 1867).

À Amiens, cette mise en ordre des conduites se matérialise notamment à travers des dispositifs comme le casier sanitaire, instauré localement dès 1920. Géré par le bureau d’hygiène en coopération avec la police municipale, il s’agit d’un registre destiné à repérer les « îlots insalubres », à surveiller certaines pratiques individuelles – comme la consommation d’alcool – mais aussi à conditionner l’octroi de certains droits, tels que le glanage ou le chiffonnage, à des critères de conformité morale. L’hygiène urbaine ne relève alors plus uniquement de la lutte contre les nuisances  : elle devient un instrument de surveillance et de normalisation sociale (Murard & Zylberman 1986 ; Frioux 2017). Dans cette perspective, la poubelle apparaît alors comme l’un des objets emblématiques du projet hygiéniste. Derrière sa dimension apparemment technique, elle participe à l’apprentissage de conduites conformes et à l’intériorisation progressive des normes sanitaires dans les gestes du quotidien (Rumpala 1999, 2003 ; Frioux 2017). Cette logique de codification transparaît clairement dans l’arrêté municipal du 15 avril 1929, qui définit précisément les récipients destinés à la collecte des ordures, en fixant leurs dimensions, leur poids maximal ainsi que les volumes autorisés. Le geste de jeter devient ainsi une pratique encadrée, par laquelle les normes hygiénistes s’inscrivent progressivement dans les usages ordinaires. Bien plus qu’un simple contenant, la poubelle relie l’espace domestique à l’ordre de la ville, transformant un geste banal en signe d’appartenance au collectif. Derrière cet objet se dessinent déjà des formes de discipline et de responsabilité civique, que saisit avec finesse Italo Calvino lorsqu’il écrit :

« Bien que faisant incontestablement partie des biens nous appartenant [...], elle annonce la part qu’ont dans la vie de chacun les devoirs civiques [...]. Ce n’est pas pour rien que sa dénomination exacte est “poubelle agréée” » (Calvino 1976 : 92).

La généralisation de la « poubelle agréée » accompagne une transformation profonde du gouvernement urbain des déchets. Longtemps inscrits dans des circuits de récupération, d’échange ou de réemploi, les rebuts sont progressivement intégrés à un dispositif de collecte municipale qui en encadre les modalités de circulation. Le foyer devient alors un point de passage obligé de cette nouvelle organisation sanitaire : les déchets doivent être contenus, déposés selon des règles précises puis pris en charge par des services spécialisés. Ce déplacement ne modifie pas seulement les techniques d’évacuation. Il transforme également le statut même des matières rejetées. Là où les immondices faisaient encore l’objet d’usages multiples et de distinctions liées à leur valeur potentielle, la collecte municipale tend à les réunir sous des catégories administratives et techniques plus stabilisées (Barles 2005). En soustrayant progressivement ces matières aux pratiques ordinaires de récupération, ce nouveau régime de gestion contribue aussi à marginaliser certaines activités qui vivaient de leur circulation, notamment celles des chiffonniers. La mise en poubelle participe ainsi d’un mouvement plus large d’institutionnalisation des déchets : elle organise leur prise en charge par des dispositifs spécialisés tout en redistribuant les rôles et les responsabilités associés à leur gestion.

À Amiens, les archives du service de propreté distinguent les « boueux », agents municipaux permanents, des « tâcherons », travailleurs précaires affectés aux tâches les plus pénibles et les moins valorisées (Archives municipales d’Amiens, sous-série 1R13, Service de propreté, 1904-1957) [1]. Cette hiérarchie renvoie à des formes différenciées de prise en charge des déchets, engageant des outils, des gestes et des degrés variables de reconnaissance institutionnelle. Les agents municipaux incarnent une gestion encadrée et progressivement technicisée, tandis que les autres continuent de manipuler les déchets à l’aide de leurs propres instruments – crochet, hotte, panier – dans des espaces de travail durablement disqualifiés et étroitement surveillés (Monsaingeon 2017). Sous des formes renouvelées, cette hiérarchie continue d’organiser les métiers du déchet et les rapports aux matières rejetées. Tandis que les activités de collecte s’intègrent progressivement aux services techniques municipaux, les tâches de nettoyage et de propreté restent plus directement associées au ramassage des rebuts, au contact avec le sale et aux fonctions les moins valorisées du travail urbain (Dormoy 2024). Cette répartition des tâches et des statuts prolonge plus largement des hiérarchies liées au propre et au sale, dans lesquelles les rapports aux déchets participent aussi à situer les individus dans l’espace urbain. Des pratiques anciennes de récupération aux dispositifs contemporains de tri sélectif, le classement des matières continue ainsi d’engager des formes discrètes de distinction sociale.

La promesse d’une ville fonctionnelle : entre rationalisation technique et hiérarchisation sociale

À Amiens, les modalités concrètes d’organisation de la gestion des déchets révèlent la manière dont les infrastructures détritiques participent à distribuer inégalement les usages, les contraintes et les formes d’accès au service urbain. Deux modes de collecte coexistent : la collecte en porte-à-porte et les points d’apport volontaire (PAV). La première consiste à mettre à disposition des habitants des sacs ou des bacs individuels, ramassés directement devant leur domicile par des agents municipaux. Elle concerne prioritairement les zones pavillonnaires, les quartiers résidentiels et certains secteurs commerçants du centre-ville. Cette organisation, bien que plus coûteuse pour la collectivité en raison des besoins accrus en main-d’œuvre, est généralement perçue comme plus pratique et plus confortable pour les habitants, les déchets étant collectés directement devant le domicile, sans déplacement nécessaire vers un point d’apport. À l’inverse, les points d’apport volontaire, plus fréquemment installés dans les quartiers d’habitat collectif, notamment populaires, supposent que les habitants conservent leurs déchets chez eux avant d’aller les déposer eux-mêmes dans des conteneurs de grande capacité placés dans l’espace public. Par comparaison avec la collecte en porte-à-porte, ces dispositifs font l’objet d’un entretien et d’un suivi perçus comme moins réguliers. Ils sont plus exposés à des situations de saturation, notamment en raison de la fréquence de vidage et des modalités de gestion, parfois externalisées. Dans ces situations, l’attention se porte pourtant prioritairement sur les comportements des habitants : la présence de dépôts sauvages ou de sacs laissés au pied des conteneurs est le plus souvent interprétée comme le résultat d’incivilités. Cette lecture tend à reléguer au second plan les conditions de fonctionnement du dispositif lui-même – fréquence de collecte, dimensionnement des équipements, modalités de gestion – ainsi que les défaillances organisationnelles qui contribuent pourtant à ces accumulations. L’inégalité d’accès au service se double alors d’une asymétrie dans les modes d’interprétation des dysfonctionnements. Dans les quartiers favorisés, les retards de collecte ou les bacs non vidés sont le plus souvent rapportés à des contraintes techniques ou organisationnelles, sans mise en cause des habitants. Dans les quartiers populaires, des situations similaires tendent davantage à être interprétées à travers le registre des comportements : dépôts inappropriés, non-respect des consignes, supposé défaut de civisme ou de sensibilité écologique. Les dispositifs de gestion des déchets participent ainsi à orienter les manières d’interpréter les conduites ordinaires, en associant certains usages de l’espace urbain à des formes d’incivilité ou de non-conformité. À ce titre, ils contribuent moins à faire disparaître les tensions sociales qu’à les reformuler dans le langage apparemment neutre du fonctionnement technique et des comportements individuels (Latour 2000). Cette dissymétrie contribue plus largement à produire des lectures socialement situées des espaces urbains, dans lesquelles certains territoires se trouvent plus durablement associés au désordre, à l’incivilité ou à la défaillance des dispositifs (Dormoy 2024). Les difficultés rencontrées par les habitants apparaissent alors moins comme les effets de conditions d’accès différenciées au service public que comme les manifestations d’un mauvais usage des dispositifs techniques.

C’est précisément dans ces écarts de traitement, d’équipement et d’interprétation que s’est inscrite mon enquête à Étouvie [2], quartier populaire du nord d’Amiens d’environ 11 000 habitants, où j’ai suivi pendant plusieurs mois les dispositifs de pré-collecte, leurs usages quotidiens ainsi que les interactions entre habitants, agents municipaux et acteurs de la propreté urbaine. Dans ce quartier, si certains secteurs réhabilités bénéficient d’équipements récents, tels que les conteneurs enterrés, esthétiques et faciles d’accès, d’autres zones, souvent les plus denses et stigmatisées, demeurent tributaires de dispositifs vétustes, dispersés et peu fonctionnels. Le quartier présente ainsi une cohabitation confuse de systèmes hétérogènes : vide-ordures encore en usage, bacs roulants, blocs de béton insalubres appelés « cimetières », PAV aériens ou enterrés.

Fig. 1. Vide-ordures à « épuration manuelle »
Étouvie, 2018
Camille Dormoy
Fig. 2. Bacs datant des années 1990
Étouvie, 2018
Camille Dormoy
Fig. 3. « Cimetières » pour le tri sélectif
Étouvie, 2018
Camille Dormoy
Fig. 4. Points d’apport volontaire aérien
Étouvie, 2018
Camille Dormoy
Fig. 5. Point d’apport volontaire enterré
Étouvie, 2018
Camille Dormoy

Hérité de strates d’aménagement successives, ce maillage apparaît difficilement lisible pour les habitants. Le flou porte jusqu’à la fonction même des dispositifs : certains « cimetières » initialement destinés soit aux ordures ménagères soit aux déchets recyclables, sont devenus difficilement identifiables à mesure que les trappes colorées se dégradent, disparaissent ou perdent en visibilité.

« Faire le tri sélectif ici, ça relève presque de l’impossible. Déjà, tu n’as pratiquement pas de poubelles de tri. Tu as des espèces de poubelles en ciment, dehors, dans la cour derrière […] Des fois, le capot est jaune, mais elles sont tellement délabrées que ça ne se voit même plus et c’est là qu’on est censé mettre le plastique. En fait, je ne suis même pas sûr… il y a d’autres poubelles enterrées de l’autre côté de l’avenue. Mais bref. Je crois qu’il faut tout jeter en vrac alors tu fais comment ? On n’a déjà pas de place dans les locaux et l’on est censés stocker pour aller jeter en une fois ? Il faudrait prendre une brouette (rires) ? Ou alors, y aller petit à petit, à chaque emballage de gâteau (rires). Non, mais sérieux, on n’a pas le temps. » (Acteur associatif, 2019)

« Je veux bien faire le tri sélectif, mais je m’y perds dans tout ça. Et puis tu sais, c’est compliqué pour moi. Les poubelles ne sont pas tout près. Alors je vide ma poubelle tous les jours, parce que c’est sale de la garder chez soi, mais des fois c’est lourd et quand c’est comme ça, je jette au plus proche (…) le plus proche, c’est les poubelles en bas du bâtiment, mais ce n’est pas pour le tri, je crois. Le tri c’est plus loin, en bout de parking. » (Habitant du quartier, 2019)

 

Derrière les hésitations et les difficultés évoquées par les habitants se dessinent des dispositifs éloignés, dégradés, parfois difficiles à identifier, dont les usages s’accordent mal avec les contraintes concrètes du quotidien : manque de place dans les logements, déplacements répétés vers les points de collecte, difficulté à repérer les équipements destinés au tri. Cette confusion tient autant à l’état des dispositifs qu’aux incertitudes qui entourent leur entretien, leur suivi et la circulation des informations entre les différents acteurs chargés de leur gestion. Les gardiens ignorent parfois le nombre exact de bacs en service dans leur secteur et ne sont pas toujours formés aux consignes de tri ; les agents métropolitains eux-mêmes ne disposent que d’une connaissance partielle des équipements réellement en place. La confusion traverse ainsi l’ensemble du dispositif. Les habitants composent avec des consignes peu lisibles, des locaux parfois condamnés ou difficilement accessibles et des distances importantes pour rejoindre les points d’apport volontaire. Les employés chargés de la collecte ou de la propreté décrivent, de leur côté, un travail marqué par l’ajustement permanent : itinéraires modifiés au fil des situations, décisions prises au cas par cas, absence de repères stabilisés. La manipulation des bacs – leur sortie, leur rangement, leur nettoyage – repose largement sur des routines informelles, tributaires de la disponibilité, de la débrouille et de l’engagement des agents de terrain. Ces conditions d’organisation se donnent finalement à voir dans l’état même des équipements : points d’apport volontaire débordants, odeurs persistantes, conteneurs laissés plusieurs jours sans collecte ou entourés de dépôts sauvages qui alimentent les plaintes récurrentes des habitants.

Ainsi, ce déficit de coordination entre les multiples intervenants (bailleurs, prestataires, gardiens, services métropolitains) complique la mise en œuvre d’une gestion lisible. Dans certaines zones, se conformer aux règles fixées par la métropole relève presque de l’exploit, tant les conditions matérielles rendent ces gestes difficiles, voire inapplicables. Cette situation nourrit un sentiment d’abandon chez les habitants, mais aussi – et peut-être surtout – une mise en accusation permanente : les « erreurs de tri » ou les « incivilités » sont rarement comprises comme des échecs d’organisation ou des effets d’équipements inadaptés, mais comme des signes d’un défaut moral. Ce renversement de causalité alimente une rhétorique accusatoire, dans laquelle certains élus, agents métropolitains ou relais médiatiques dénoncent l’incapacité des habitants à se conformer aux règles, notamment en matière de gestion des déchets. Mon affectation au quartier d’Étouvie, à la demande des services métropolitains, en constitue une première traduction concrète : elle reposait sur le constat que les habitants « ne faisaient pas correctement le tri sélectif ». Ce diagnostic s’appuyait notamment sur des opérations de « caractérisation » des déchets, qui consistent à analyser le contenu des bacs afin d’identifier les « erreurs de tri ». Or, les résultats issus de ces analyses ne singularisaient pas clairement le quartier : des taux d’erreurs comparables étaient observés dans d’autres secteurs de la ville sans susciter d’intervention spécifique. À Étouvie, en revanche, ces données ont contribué à construire le problème comme prioritaire, au point de justifier la mise en place d’une enquête dédiée. Ce cadrage a été renforcé par la circulation de récits associant le quartier à la saleté et au désordre. La presse locale, puis nationale, a régulièrement relayé des situations présentées comme emblématiques, contribuant à stabiliser l’image d’un espace dégradé. Les difficultés liées à la gestion des déchets apparaissent alors moins comme les effets de conditions d’habitat, d’inégalités d’équipement ou de dysfonctionnements organisationnels que comme les signes d’un défaut d’usage ou de civisme des habitants. La rationalisation technique de la gestion urbaine ne fait pas disparaître ces tensions : elle tend au contraire à les reformuler dans le langage apparemment neutre du fonctionnement des dispositifs, de la maintenance et des comportements individuels. Dans ce contexte, le désordre matériel redouble un désordre symbolique : les habitants d’Étouvie se trouvent progressivement renvoyés à la figure de « mauvais citadins », alors même que les conditions matérielles limitent fortement leurs marges d’action. Les dispositifs de collecte et de tri ne se contentent pas d’organiser la circulation des déchets ; ils définissent aussi, très concrètement, les conditions à partir desquelles peut se réaliser – ou non – la promesse d’une ville propre, fluide et fonctionnelle. À Étouvie, ces écarts de traitement contribuent ainsi à associer durablement certains espaces urbains au désordre, à l’incivilité et à des formes supposées de défaillance civique.

Quand l’ordre déborde : tensions autour de l’infrastructure détritique

Loin d’effacer les tensions sociales, l’infrastructure détritique contribue à les déplacer et à les reformuler. En structurant matériellement les manières de collecter, de trier et de faire disparaître les déchets, elle participe aussi à produire des formes de hiérarchisation sociale et territoriale, particulièrement perceptibles dans les quartiers populaires comme Étouvie. Derrière l’idéal de rationalisation et de fluidité urbaine se dessinent ainsi des attentes différenciées à l’égard des habitants et de leurs usages de l’espace public. Ces tensions prennent corps dans les dispositifs eux-mêmes : leur implantation, leur accessibilité, leur maintenance ou encore leur abandon progressif. À l’image de ce qu’Appadurai (1986) désigne comme la « vie sociale des choses », les dispositifs techniques liés à la gestion des déchets poursuivent leur trajectoire bien au-delà de leur installation : leurs usages, leurs détournements et les conflits qu’ils suscitent contribuent à redéfinir leurs fonctions et leurs significations dans l’espace urbain (Akrich 1993). Ils apparaissent alors comme des points de cristallisation de tensions sociales et territoriales, où se négocient et se contestent les formes ordinaires de l’ordre urbain.

Une promesse de pacification manquée

C’est en m’appuyant sur un travail de cartographie participative mené avec les habitants, et enrichi par l’analyse des récits recueillis sur le terrain, que j’ai pu mettre en lumière la manière dont les équipements urbains sont perçus comme des objets fortement investis symboliquement. Conçues à l’origine par les acteurs de la politique de la ville – et plus spécifiquement de la Gestion urbaine de proximité (GUP) – dans une visée essentiellement gestionnaire, ces cartes visaient à repérer les incivilités, à localiser les nuisances et à en identifier la nature, afin d’orienter plus efficacement l’action des brigades municipales. Pensé comme un outil de recueil des perceptions liées aux immeubles, aux espaces partagés et à leur environnement, ce dispositif a progressivement été détourné, au fil de l’enquête, pour devenir une véritable méthode ethnographique. En demandant à une cinquantaine d’habitants de me raconter leur quartier à partir de ces cartes, j’ai recueilli des récits subjectifs, situés, parfois contradictoires, qui m’ont permis d’accéder à une lecture fine des rapports sociaux et spatiaux à l’œuvre.

Plus qu’un simple état des lieux des dysfonctionnements liés à la gestion des déchets, les cartographies produites ont fait apparaître la manière dont certains lieux – locaux à poubelles, conteneurs, caves ou parkings – cristallisaient des tensions latentes. À travers ces espaces se donnaient à voir des conflits plus larges, mêlant différends entre gestionnaires et usagers, mais aussi tensions entre groupes sociaux et culturels. Chaque dysfonctionnement infrastructurel devenait un indice ou un stigmate, attribué – par les habitants comme par les gestionnaires – à certains groupes identifiés du quartier, alimentant des lectures sociales et ethniques des usages de l’espace urbain. La mécanique sauvage, c’est-à-dire la réparation de voitures sur la voie publique, était ainsi fréquemment attribuée aux « Kosovars », perçus dans certains discours locaux comme des figures de la débrouille, associées à des pratiques de récupération et de contournement des normes techniques. Les dépôts sauvages de meubles étaient attribués aux « Congolais », décrits comme de grands consommateurs, prompts à renouveler leur mobilier et à se débarrasser de l’ancien sans en maîtriser les codes de gestion. Les jets de déchets, notamment alimentaires, par les fenêtres étaient quant à eux rattachés aux « Arabes » de manière générique, et plus spécifiquement aux croyants dont les pratiques religieuses interdisent de jeter la nourriture à la poubelle. Certains habitants expliquaient alors que ces jets visaient à rendre les restes comestibles accessibles aux animaux, réinsérant les aliments dans un cycle naturel et sacré, et rompant ainsi avec la logique industrielle du déchet. Enfin, les « Marocains Rifs » faisaient l’objet d’une stigmatisation plus particulière encore, liée à des récits de sorcellerie. Ces représentations, rarement formulées de manière frontale, circulaient dans les échanges ordinaires. Plusieurs habitantes évoquaient ainsi, sans toujours les nommer explicitement, des pratiques associées à certaines familles du quartier réputées savoir « faire des choses avec les déchets ». Si ces propos ne faisaient pas consensus, ils structuraient néanmoins des formes de méfiance et d’évitement puisque certaines habitantes disaient préférer déposer leurs déchets dans les conteneurs enterrés, plutôt que dans les « cimetières » jugés plus « ouverts », pour éviter qu’ils ne puissent être récupérés. Dans ce contexte, le déchet intime devenait à la fois trace de soi et menace potentielle.

À travers ces récits, l’infrastructure détritique apparaît moins comme un simple assemblage de dispositifs techniques que comme un espace où se cristallisent des interprétations concurrentes du quartier et de ses habitants. Les dysfonctionnements qu’elle concentre deviennent des supports d’interprétation des comportements ordinaires, associant certaines pratiques à certains groupes et contribuant à fixer des frontières sociales, culturelles et morales au sein même du quartier. L’ordre promis par l’infrastructure ne parvient alors jamais à se stabiliser complètement. Les équipements donnent prise à des formes de suspicion, rendent certains écarts immédiatement visibles et inscrivent les tensions dans les espaces les plus ordinaires du quotidien. À travers eux, ce ne sont pas seulement des déchets qui circulent, mais aussi des jugements, des accusations et des manières de qualifier les habitants. L’infrastructure détritique apparaît ainsi moins comme un dispositif de pacification que comme un cadre fragile au sein duquel se rejouent continuellement les rapports sociaux, les hiérarchies locales et les frontières du vivre-ensemble.

Participer, mais à quelles conditions ? Les pédagogies du bon geste

Le dispositif « familles zéro déchet, zéro gaspillage », porté au niveau national par l’ADEME puis décliné localement par Amiens Métropole, reposait sur le recrutement d’une soixantaine de foyers volontaires invités à réduire leurs déchets pendant plusieurs mois. Présenté comme une démarche participative et pédagogique, le programme associait ateliers, défis domestiques et suivi régulier des pratiques pour amener les participants à modifier progressivement leurs habitudes quotidiennes – trier davantage, composter, réutiliser certains objets ou encore limiter les emballages et les achats jugés superflus. Derrière cette ambition de réduction des déchets se dessinait toutefois une autre attente : familiariser les habitants avec les normes, les catégories et les gestes associés à l’infrastructure détritique. Le dispositif reposait ainsi sur l’idée que les nuisances liées aux déchets relevaient avant tout des usages et de la manière dont les habitants s’appropriaient ‑ ou non – les dispositifs de collecte, de tri et de valorisation mis à leur disposition. Participer au défi supposait alors bien plus qu’une simple adhésion symbolique : il fallait apprendre à reconnaître les différentes catégories de déchets, à les trier correctement, à mesurer leur volume, à suivre leur circulation et à inscrire ses pratiques quotidiennes dans les logiques matérielles et organisationnelles de la gestion contemporaine des déchets.

Concrètement, les familles volontaires sélectionnées (via un appel à candidatures) étaient invitées à suivre, pendant six mois, une série d’ateliers thématiques et de visites. L’expérience démarrait par une réunion collective, où leur étaient remis des « kits zéro déchet » – peson, sacs de tri, guides, grilles de comptage – accompagnés d’un cahier des charges explicite : peser chaque catégorie de déchets (papier, verre, déchets toxiques, appareils électroniques, déchets organiques…), reporter les résultats chaque semaine, participer aux temps collectifs, s’impliquer activement dans la démarche. À travers ces outils se transmettait une manière particulière d’observer et d’évaluer les déchets, largement inspirée des méthodes de caractérisation utilisées dans les filières industrielles. L’apprentissage des « bons gestes » visait ainsi à conférer aux participants des savoirs techniques, dans une logique « d’empowerment » par la donnée. Ce travail minutieux apparaît clairement dans les chroniques mensuelles qu’une participante tenait dans le Courrier Picard. Elle y racontait le temps, l’attention et l’organisation quotidienne qu’impliquait l’expérience : identifier les déchets, les classer selon les flux, les rapporter aux bons dispositifs, noter les pesées hebdomadaires puis transmettre les résultats aux organisateurs. Participer au défi revenait ainsi à inscrire le foyer dans une forme d’évaluation continue, où les pratiques domestiques devenaient observables, mesurables et comparables. En ce sens, il participait à une forme « d’axiologisation » du quotidien (Heinich 2017) : les déchets devenaient le support d’évaluations morales et civiques portant sur les comportements ordinaires. Savoir reconnaître un déchet recyclable, compostable ou évitable, adopter les « bons gestes » ou limiter certains usages participait à définir les contours d’un comportement jugé responsable. Gérer ses déchets ne relevait alors plus seulement d’une pratique fonctionnelle, mais aussi d’une manière légitime d’habiter la ville et de participer à la vie collective. Les pratiques conformes aux normes du dispositif étaient valorisées, tandis que les écarts, les hésitations ou les usages plus critiques se trouvaient plus facilement disqualifiés. Néanmoins, cette logique de participation encadrée a rapidement montré ses limites parce qu’elle supposait non seulement une disponibilité, une stabilité et une aisance technique dont tous les participants ne disposaient pas, mais surtout parce qu’elle reposait sur une définition relativement normative de ce que devait être une « bonne » gestion des déchets.

En effet, les participants du défi étaient incités à adopter un cadre assez rigide, fondé sur des catégories prédéfinies (recyclable, valorisable, encombrant, dangereux) et des outils standardisés (peson, grilles de tri, guide du tri). Cette approche laissait peu de place à l’interprétation individuelle ou à la diversité des usages domestiques. Or, plusieurs participants ont progressivement remis en question cette manière de qualifier les déchets. L’une d’entre elles s’étonnait notamment que certains emballages, dès lors qu’ils étaient recyclables, soient implicitement présentés comme des déchets plus acceptables que d’autres. Elle soulignait que leur recyclabilité ne suffisait pas à justifier leur existence et que certains de ces emballages, bien que techniquement valorisables, participaient malgré tout à une consommation jugée excessive et inutile. Au fil du défi, plusieurs participants formulaient ainsi d’autres manières d’évaluer les déchets, qui ne reposaient plus uniquement sur des critères techniques tels que la recyclabilité, le poids ou le volume. Les jugements mobilisés engageaient aussi des dimensions morales, affectives et pratiques : utilité perçue des objets, charge symbolique, durée d’usage ou compatibilité avec les contraintes domestiques. Se dessinait alors, à l’échelle des foyers, une véritable « grammaire axiologique » (Heinich 2017) des déchets . Ainsi, un emballage à usage unique, s’il était conservé pour d’autres usages, n’était plus considéré comme un déchet, mais comme un objet à potentiel. De la même manière, certains vêtements usés, repris ou réparés à plusieurs reprises, tiraient leur valeur moins de leur matière que des usages, des souvenirs ou des attachements qui leur étaient associés. Ces déplacements dans la manière d’évaluer les objets traduisaient une prise de distance vis-à-vis du référentiel proposé par le dispositif. Plutôt que de se conformer strictement aux catégories techniques du tri et de la valorisation, certains participants développaient des manières plus ordinaires et situées de composer avec leurs déchets, ajustées à leurs habitudes, à leurs contraintes et à leurs propres conceptions de ce qu’il convenait de conserver, réparer ou jeter. C’est précisément dans cet écart entre cadrage technico-gestionnaire et appropriations ordinaires que sont progressivement apparues les limites de la promesse démocratique portée par le défi. Cette tension est devenue particulièrement visible lors de la cérémonie de clôture, pourtant pensée comme un moment de célébration collective.

En effet, cet événement a mis en lumière un profond décalage entre les attentes des organisateurs et les enseignements que certains participants avaient tirés de leur expérience. Plusieurs participants ont alors formulé des attentes qui débordaient largement le cadre des seuls « bons gestes » écologiques. À mesure que les prises de parole se succédaient, un malentendu plus profond semblait apparaître : là où certains habitants avaient vu dans ce défi l’occasion d’interroger collectivement les conditions matérielles de la consommation et les responsabilités politiques en matière d’aménagement commercial, les élus présents ramenaient l’échange à une question de comportements individuels.

Le président d’Amiens Métropole rappela ainsi que le rôle des citoyens consistait avant tout à « bien trier », refermant implicitement la discussion sur les critiques adressées à l’implantation de grandes enseignes jugées « particulièrement polluantes », telles qu’Action. Ce déplacement provoqua une forme de désillusion chez plusieurs participants, qui avaient investi le dispositif participatif avec sérieux et avaient cru y trouver un espace légitime pour politiser leur expérience. De la même manière, la distribution finale de « goodies » – pins, stylos, porte-clés – vint accentuer ce sentiment de décalage. Ces objets promotionnels apparaissaient en contradiction manifeste avec la philosophie même du zéro déchet que l’événement prétendait encourager. Là où certains espéraient une reconnaissance de leur engagement ou l’ouverture d’une discussion plus approfondie sur les pratiques de consommation, ils eurent le sentiment d’être renvoyés à des formes de communication convenues, perçues parfois comme infantilisantes, parfois comme le signe d’un profond désintérêt pour les transformations concrètes qu’ils tentaient d’engager. En somme, cette cérémonie a mis au jour une forme de « dissonance axiologique » (Heinich 2017), au sens où les acteurs en présence ne donnaient pas la même valeur aux pratiques, aux objets et aux finalités de l’engagement écologique. Derrière un consensus apparent autour de la réduction des déchets se confrontaient en réalité deux manières de qualifier le problème : pour les représentants institutionnels, il s’agissait avant tout d’encourager des comportements individuels appropriés et mesurables ; pour plusieurs participants, l’expérience ouvrait au contraire sur une réflexion plus large portant sur les modes de consommation, les responsabilités collectives et les contradictions des politiques locales. Le rappel adressé aux habitants de leur devoir de « bien trier », tout comme la distribution finale de « goodies », cristallisait précisément cette tension. Là où les organisateurs voyaient des outils ordinaires de sensibilisation ou de valorisation, plusieurs participants y percevaient au contraire une contradiction avec les principes défendus durant le défi. Ce décalage révélait ainsi une ligne de partage entre une participation pensée comme ajustement des conduites individuelles et une participation investie comme espace de critique et de politisation. Comme l’a montré Isabelle Hajek (2020) à propos des mobilisations liées aux déchets, ce type de dispositif peut alors produire des formes d’engagement situées à la marge des cadres classiques de la participation politique. Les trajectoires observées à l’issue du défi en témoignaient directement : certains participants se sont désengagés du projet, tandis que d’autres ont cherché à prolonger leur implication de manière autonome, notamment à travers la création de l’association Zéro Waste Amiens, parfois en rupture avec les orientations défendues par la métropole.

Ainsi, derrière les gestes techniques du tri ou du compostage, ce sont différentes manières de définir la responsabilité écologique et les formes légitimes de participation qui se trouvaient mises en concurrence. Le dispositif, qui se présentait comme un outil de démocratisation de la transition écologique, contribuait dans le même temps à redéfinir les conditions sociales d’accès à cette citoyenneté environnementale. Car cette participation supposait moins une simple adhésion de principe qu’une capacité à s’approprier les normes techniques, comportementales et morales valorisées par le défi. Sous couvert de pédagogie participative, le dispositif opérait ainsi une forme de tri social et axiologique : il distinguait moins les « bons » déchets que les manières jugées légitimes d’être un « bon » citoyen.

Ce que la ville cache en se montrant propre

Au fil de cette enquête, j’ai suivi la manière dont certains dispositifs de gestion des déchets – cartographies participatives, infrastructures de tri ou défis écocitoyens – participent à produire un ordre urbain à la fois fonctionnel, moral et démocratique. Tous reposent sur des promesses : pacifier l’espace public, impliquer les habitants, construire une ville propre, durable et maîtrisée. Mais sur le terrain, ces idéaux se heurtent à des tensions sociales persistantes ainsi qu’aux usages ordinaires des habitants, des agents et des différents acteurs chargés de faire fonctionner l’infrastructure détritique au quotidien. Car la ville propre ne repose jamais uniquement sur l’efficacité supposée des dispositifs techniques. Elle dépend aussi des multiples ajustements, bricolages et formes de coopération discrète qui permettent à cet ordre urbain de tenir malgré ses fragilités. À Étouvie, les difficultés de tri, les dépôts sauvages ou les usages détournés des équipements ne relèvent pas seulement d’un défaut de civisme ou d’un mauvais fonctionnement technique ; ils révèlent des conflits plus profonds autour des manières légitimes d’habiter la ville, de qualifier les déchets et de participer à la vie collective. Les situations observées montrent ainsi que les déchets participent à structurer des rapports sociaux, à tracer des frontières symboliques et à produire des formes de hiérarchisation territoriale et morale.
La cartographie participative, pensée comme outil de gestion, révèle par exemple comment les équipements urbains deviennent les supports de formes de stigmatisation sociale et racialisée. De son côté, le défi « Familles Zéro Déchet » fait apparaître une autre ligne de partage : derrière l’injonction à participer se dessine une définition relativement normative du « bon » comportement écologique, qui valorise certains usages, certaines dispositions et certaines manières de parler des déchets plus que d’autres. Sous couvert de pédagogie participative, les dispositifs contribuent ainsi à redéfinir les conditions d’accès à une citoyenneté écologique légitime.
Cette mise en ordre s’accompagne enfin d’un travail constant sur la visibilité du désordre urbain. Il ne s’agit pas seulement de gérer les déchets, mais aussi d’en maîtriser les apparences : conteneurs maintenus propres en surface, opérations de nettoiement spectaculaires, effacement rapide des traces jugées indésirables. C’est dans ce cadre que prend sens ce que Pascal Tozzi (2013) décrit comme une « promesse esthétique » du néo-hygiénisme contemporain : produire une ville lisible, fluide et maîtrisée, où le désordre est contenu autant visuellement que matériellement. Les infrastructures détritiques apparaissent alors moins comme de simples supports techniques que comme des dispositifs de qualification des pratiques, des espaces et des habitants. En organisant la circulation des déchets, elles contribuent aussi à distribuer inégalement la légitimité des comportements, des usages et des formes de participation urbaine. Mettre au jour ces tensions revient finalement à restituer à la question des déchets sa portée pleinement politique et à interroger ce que la ville donne à voir – et ce qu’elle cherche simultanément à invisibiliser – lorsqu’elle se veut propre.

add_to_photos Notes

[1Cette hiérarchisation statutaire éclaire d’ailleurs plus largement les formes de division sociale du travail détritique analysées par Delphine Corteel et Stéphane Le Lay (2011).

[2L’enquête répondait initialement à une demande institutionnelle de la collectivité portant sur « l’amélioration des performances de tri dans les quartiers d’habitat social ». Dès les premiers échanges avec les services ad hoc, le quartier d’Étouvie a été désigné comme territoire prioritaire en raison de ses supposées « contre-performances » en matière de tri sélectif. C’est à partir de cette qualification institutionnelle du quartier que s’est progressivement construit le terrain d’enquête.

library_books Bibliographie

APPADURAI Arjun (ed.), 1986. The Social Life of Things : Commodities in Cultural Perspective. Cambridge, Cambridge University Press.

AKRICH Madeleine, 1993. « Les objets techniques et leurs utilisateurs : de la conception à l’action », Revue française de sociologie, 34 (2), p. 325-347.

AUDIER Serge, 2007. Léon Bourgeois. Fonder la solidarité. Michalon, Le Bien Commun.

BARLES Sabine. 2005. L’invention des déchets urbains. France, 1790-1970. Seyssel, Champ Vallon.

CALVINO Italo, 1976. Les villes invisibles. Paris, Seuil.

CORBIN Alain, 1988. Le miasme et la jonquille. Paris, Flammarion.

CORTEEL Delphine & LE LAY Stéphane (dir.), 2011. Les travailleurs des déchets. Toulouse, Érès, (Clinique du travail).

DORMOY Camille, 2024, Par-delà la technique : une ethnographie du « problème déchet » au prisme d’une collectivité territoriale, thèse de doctorat en sociologie, Université de Picardie Jules Verne.

DOUGLAS Mary, 1971. De la souillure. Essai sur les notions de pollution et de tabou. Paris, François Maspero.

DURKHEIM Émilie, 1893 (1998), De la division du travail social. Paris, Presses universitaires de France, (Quadrige), https://doi.org/10.3917/puf.durk.2013.01.

DURKHEIM Émilie, 1895 (1993), Les règles de la méthode sociologique, Paris, Presses universitaires de France, (Quadrige).

FÄRBER Alexa, 2019. « How does ANT help us to rethink the city and its promises ? », in BLOK Anders, FARIAS Ignacio & ROBERTS Celia (eds), The Routledge Companion to Actor-Network Theory, London : Routledge, p. 264-272.

FRIOUX Stéphane, 2017. Les batailles de l’hygiène. Villes et environnement de Pasteur aux Trente Glorieuses. Paris, Presses universitaires de France.

FRESSOZ Jean-Baptiste, 2009. « Circonvenir les circumfusa : la chimie, l’hygiénisme et la libéralisation des "choses environnantes", France (1750-1850) », Revue d’histoire moderne et contemporaine, 56 (4), p. 39-76, https://doi.org/10.3917/rhmc.564.0039.

GIRARDIN Émile de., 1867. Pensées et maximes. Paris, Michel Lévy Frères.

GUITARD Émilie, & MILLIOT Virginie, 2015. « Introduction générale. Les gestes politiques du propre et du sale en ville », Ethnologie française, 45 (3), p. 405-410, https://doi.org/10.3917/ethn.153.0405.

HAJEK Isabelle, 2020. « Militer contre le gaspillage : reprendre en main sa vie, reprendre en main l’économie ? », Écologie & politique, (60), p. 13-30, https://doi.org/10.3917/ecopo1.060.0013.

HAWKINS Gay, 2006. The Ethics of Waste : How We Relate to Rubbish. Lanham, Rowman & Littlefield Publishers.

HEINICH Nathalie, 2017. Des valeurs. Une approche sociologique. Paris, Gallimard.

LATOUR Bruno, 2000. « Morale et technique : la fin des moyens », Réseaux, 18 (100), p. 39-58.

MONSAINGEON Baptiste, 2017. Homo detritus. Critique de la société du déchet. Paris, Seuil.

MURARD Lion & ZYLBERMAN Patrick, 1986. Recherches sur le mouvement hygiéniste en France (1875-1939). Rapport de recherche, Ministère de l’Équipement, École d’architecture de Paris-Villemin.

ORTAR Nathalie & ANSTETT Élisabeth (dir.), 2017. Jeux de pouvoir dans nos poubelles. Économies morales et politiques du recyclage au tournant du XXIe siècle. Paris, Petra.

RUMPALA Yannick, 1999. « Le réajustement du rôle des populations dans la gestion des déchets ménagers », Revue française de science politique, 49 (4-5), p. 601-630, https://doi.org/10.3406/rfsp.1999.396247.

RUMPALA Yannick, 2003. Régulation publique et environnement. Questions écologiques, réponses économiques. Paris, L’Harmattan, (Logiques politiques).

TOZZI, Pascal, 2013. « Ville durable et marqueurs d’un « néo-hygiénisme » ? Analyse des discours de projets d’écoquartiers français », Norois, 227, p. 97-113, https://doi.org/10.4000/norois.4700.

Pour citer cet article :

Camille Dormoy, 2026. « Faire tenir la ville : urbaniser le détritique ». ethnographiques.org, Numéro 50 - juin 2026
Les promesses des infrastructures urbaines. Regards ethnographiques.
Entre espoirs, craintes et indifférences [en ligne].
(https://www.ethnographiques.org/2026/Dormoy - consulté le 10.09.2026)