Les promesses de la végétalisation participative en quartier populaire : ethno-photographie d’un site de logements sociaux à Bruxelles

Résumé

Dans un quartier populaire de Bruxelles, le concierge d’un site de logements sociaux menacé de destruction imagine des « opérations plantations » pour améliorer le quotidien des locataires. Ces moments participatifs engagent une végétalisation localisée de l’espace, soutenue par la régie foncière des bâtiments et mobilisant le tissu associatif du quartier, tout en s’insérant dans une logique plus large de production d’« infrastructures vertes » urbaines. En contribuant à l’écologisation de la ville, ces événements produisent un certain nombre de tensions, notamment liées à la diversité des promesses qu’ils portent. Au travers d’une enquête de terrain ethno-photographique, cet article cherche à les comprendre en montrant la manière dont les promesses du projet s’articulent parfois difficilement avec les enjeux locaux.

mots-clés : infrastructures vertes, quartiers populaires, végétalisation, écologisation, condition écologique, ethno-photographie

Abstract

The promises of participatory greening in working-class neighbourhoods : ethnophotography of a social housing site in Brussels
In a working-class neighbourhood of Brussels, the concierge of a social housing development threatened with demolition has imagined ‘planting operations’ to improve the daily lives of the residents. These participatory initiatives, supported by the property management company and involving local community organisations, are aimed to promote greening of the area whilst forming part of a broader approach to creating urban green infrastructure. By contributing to the greening of the city, these events generate a number of tensions, particularly linked to the diversity of the expectations they create. Using ethnographic fieldwork involving photography, this article seeks to understand these tensions by showing how the project’s promises struggle to align with local issues.

keywords : green infrastructure, working-class neighbourhoods, greening, ecological conditions, ethnophotography

Sommaire

Les promesses des infrastructures vertes

Depuis quelques années, Ivan [1] travaille comme concierge d’un site de logements sociaux dans un quartier populaire du « croissant pauvre » [2] de Bruxelles. Les immeubles de son site sont intégrés dans deux projets à première vue contradictoires : celui d’un « Master Plan » [3] prévoyant leur destruction/reconstruction et celui des « opérations plantations » planifiant la végétalisation de leurs espaces partagés. Le premier est envisagé par la Société immobilière de service public (SISP) gestionnaire du site, mais nécessite des fonds considérables et pourrait ne pas être mis en œuvre avant encore une dizaine d’années. Dans l’attente, les bâtiments se vident progressivement de leurs occupant·es et, lorsque c’est possible, la SISP propose des solutions de relogement. Cependant, considérant la crise du logement à Bruxelles (Dupont 2022), ces relogements ne peuvent se faire qu’au compte-gouttes et les immeubles restent largement occupés. Construits dans les années 1960, bon nombre de ces bâtiments sont vétustes, et, dans la perspective du Master Plan, peu de travaux d’envergure sont entrepris pour remédier à l’insalubrité croissante du site. Sur place, entre incertitudes et petits travaux, Ivan cherche à maintenir un cadre de vie agréable pour les résident·es. C’est la raison pour laquelle il a mis en place un programme de végétalisation participative, les « opérations plantations », car il pense que la nature peut être un élément constitutif du bien-être des locataires [4].

Pour construire son projet, Ivan a reçu l’aval de sa hiérarchie et s’est entouré d’acteurs·rices clés. Pour planter, il s’appuie sur l’aide d’une association dont l’objectif est de végétaliser l’espace urbain bruxellois, mais il espère surtout pouvoir compter sur la participation des habitant·es. Au printemps 2025, la cour déborde d’une végétation encore inexistante quelques années auparavant : Ivan a réussi à mener à bien son projet qui s’est traduit par deux phases de plantations participatives, à la fin 2023 et au printemps 2024. Depuis lors, il a intégré leur soin dans son travail de maintenance ordinaire.

Bien que ce projet dépasse les missions habituelles d’Ivan, une double hypothèse peut expliquer qu’il ait réussi à réunir les budgets et les acteur·rices nécessaires. D’une part, son initiative valorise la nature urbaine comme élément bénéfique pour les citadin·es, pour leur santé, leur bien-être (Barton & Rogerson 2017 ; Jennings & Bamkole 2019), et pour le tissage de liens sociaux (Sachse 2020 ; Sullivan, Kuo & Depooter 2004). D’autre part, elle s’insère dans la montée en puissance des enjeux environnementaux au sein de l’action publique (Emelianoff 2007 ; Lieberherr-Gardiol 2007 ; Theys & Emelianoff 2001) qui se traduit par une valorisation croissante d’un tel projet. Celui-ci résonne ainsi avec les promesses à la fois sociales et environnementales du développement des « infrastructures vertes » (Virey & Coskun 2021). Celles-ci peuvent être définies comme : « un réseau constitué de zones naturelles et semi-naturelles et d’autres éléments environnementaux faisant l’objet d’une planification stratégique, conçu et géré aux fins de la production d’une large gamme de services écosystémiques » (Virey & Coskun 2021).

En effet, si la nature a toujours eu un rôle en ville (Picon 2024), une place nouvelle lui est accordée en tant qu’élément infrastructurel de la lutte contre les effets des changements climatiques (lutte contre les îlots de chaleurs, amélioration de la qualité de l’air, gestion des eaux de pluie, etc.). Les grands espaces naturels sont revalorisés pour leurs services écosystémiques, mais l’« écologisation » (Mormont 2013) de la ville passe aussi par les micro-espaces (friches, pieds d’arbres, toitures végétalisées, abords de logements, etc.) dont la végétalisation est encouragée (Deschamps 2024 ; Pellegrini 2012), car ils s’intègrent eux aussi aux infrastructures vertes (Vargas-Hernández & Zdunek-Wielgołaska 2021 ; Virey & Coskun 2021). À Bruxelles, la politique de revitalisation urbaine [5] favorise par exemple la végétalisation de ces micro-espaces, en particulier dans les quartiers populaires structurellement moins dotés en espaces verts (Franklin 2023, 2024). Le quartier d’Ivan, avec seulement 16 % de surfaces végétalisées contre plus de 50 % en moyenne régionale [6], illustre bien cette inégalité.

Dans le cadre de cet article, les opérations plantations et l’évolution du site géré par Ivan sont pris comme cas de l’écologisation urbaine par la végétalisation participative. Dans la perspective d’Ernwein & Tollis (2017) : « penser les faiseurs de nature en ville dans leur diversité » doit permettre d’éclairer certains processus contemporains de l’action publique « à partir de l’objet nature urbaine » (2017 : 15). Le projet d’Ivan résonne avec les promesses liées aux infrastructures vertes, néanmoins, nous le verrons, peu d’habitant·es y ont effectivement pris part. Dès lors, comment cette écologisation par la végétalisation prend-elle forme dans les quartiers populaires bruxellois et en quoi ce cas en est-il une illustration ? Comment les promesses liées à cette écologisation sont-elles formulées sur le terrain ? Par qui et pour qui ? Sur quoi reposent-elles et comment sont-elles reçues ?

Pour esquisser des pistes de réponses, l’article croise plusieurs matériaux empiriques collectés dans le cadre d’une enquête liée à un terrain de thèse de doctorat en cours depuis septembre 2023. L’enquête mobilise les outils de l’ethnographie urbaine (observations, observations participantes, entretiens) pour appréhender les représentations, les pratiques et les savoirs populaires liés à la nature en transition à Bruxelles, en s’intéressant à plusieurs espaces d’un quartier populaire de la capitale qui donnent à voir certains processus d’écologisation urbaine [7]. La participation aux opérations plantations est mobilisée et complétée par des observations régulières du site et du travail de maintenance d’Ivan, et par des entretiens avec différent·es acteur·rices en lien avec le projet. Enfin, dans une démarche ethno-photographique (Lagneaux & Hermesse 2016), seize vignettes photographiques sont utilisées en tant que matériaux empiriques. À l’inverse d’autres recherches, la méthode photographique n’est pas ici utilisée pour enrichir les relations entre chercheur·euses et enquêté·es (Conord 2010). Pour autant, elle ne sert pas seulement à pallier les limites du regard, mais plutôt à enrichir le récit anthropologique (Achutti 2007) et à enregistrer une : « banalité du quotidien à remarquer » (Moles 1981). Dans une démarche proprement heuristique et non seulement esthétique, les photographies des opérations plantations et du site voué à disparaitre participent à capter les enjeux qui animent l’espace. Ainsi, « cherchant le sens et non pas seulement la beauté, l’image est un accès à une meilleure compréhension de la réalité sociale observée » (Lagneaux & Hermesse 2016).

Dans un premier temps, l’article détaille l’ordinaire et les enjeux du site. Puis, il revient sur la construction, le déroulement et le suivi des opérations plantations. Enfin, il aborde la question de la confrontation des promesses portées par le projet avec le quotidien du site et de ses occupant·es, avant d’évoquer les enjeux liés à la maintenance de cette végétalisation nouvelle.

Un site de logements sociaux en mutation

Ivan travaille sur un site de logements sociaux à l’histoire singulière. Composé de bâtiments divers, une description ethno-photographique de l’espace permet d’en expliciter la diversité architecturale et occupationnelle, alors que ses mutations récentes sont analysées au prisme du « Master Plan » planifiant sa destruction/reconstruction.

Fig. 1. L’entrée du site
mai 2025
Loup Ducol

Pour accéder au site, il faut passer sous le porche d’un premier bâtiment de cinq étages. Immédiatement à droite s’élève la plus grande tour qui domine le quartier de ses treize étages (fig. 1, à droite). Construite en 1958, imposante par sa taille, elle est la moins occupée : les locataires n’y sont plus remplacés et il ne reste en ses murs qu’une dizaine de familles en attente de relogement, ainsi que les bureaux de deux associations du quartier. Perpendiculairement se dresse un immeuble datant lui aussi de 1958 (fig. 1, au centre droit). Totalement vidé de ses locataires, il est néanmoins l’un des plus dynamiques. L’ensemble des appartements y sont occupés par des personnes dans le besoin grâce à des baux précaires, par l’intermédiaire d’une association qui utilise ces espaces pour du logement d’urgence. Dans la continuité, un immeuble récent a été inauguré en 2023 (fig. 1, au centre gauche). Enfin, fermant le rectangle et contrastant avec ce bâtiment neuf se dresse l’ossature d’un bâtiment de six étages jamais achevé (fig. 1, à gauche). Par ailleurs, la cour centrale organise les bâtiments du site. D’apparence anodine (fig. 2), c’est pourtant elle qui est au cœur du projet de végétalisation d’Ivan.

Fig. 2. La cour du site
octobre 2023
Sophie Hubaut

Après plusieurs phases de mutations, le site est aujourd’hui composé de sept immeubles, pour plus de deux cents logements sociaux. Mais entre occupation temporaire, incertitudes et relogement, il est difficile d’évaluer le nombre d’habitant·es.

Fig. 3. La tour principale et ses deux étages incendiés
mai 2025
Loup Ducol

En 2022, les autorités lancent une étude de faisabilité pour le réaménagement du site : le « Master Plan ». La simple rénovation est rapidement écartée et il est décidé qu’à moyen terme le site sera en tout ou en partie démoli. Claude, cheffe de projet à la Société du logement de la Région Bruxelles-Capitale (SLRB) [8] explique :

« On est au pied d’un bâtiment qui tombe en ruine, qu’il faut préserver, mais on ne sait pas comment on va faire. (La priorité c’est) la sécurité des habitant·es qui sont encore là, qui doivent quand même avoir un peu de qualité de vie... Mais on ne va pas investir beaucoup parce que ça doit être démoli, mais peut-être pas tout démoli... mais enfin bon… il y a tellement d’incertitudes que c’est difficile. » (entretien, 25 octobre 2024)

Sur place, les habitant·es expriment leurs difficultés face à la situation. Catherine, la quarantaine, vit sur le site avec sa fille depuis une dizaine d’années. Elle dit avoir hâte de partir parce que son appartement est : « rempli d’humidité et de champignons » (carnet de terrain, 21 mai 2025). Elle est sur liste d’attente pour un relogement depuis sept ans. De son côté, Sarah habite le quatrième étage de la tour principale depuis près de quinze ans. Elle a la vingtaine, est étudiante, et vit avec ses parents et son frère. Elle dénonce l’insalubrité de leur logement :

« On a vraiment les fenêtres détachées, la moisissure qui ravage les murs. Donc on aura beau mettre du chauffage, il fait froid. […] Et ce n’est pas un double vitrage, donc vraiment quand il y a du vent, ça tremble […]. On prend juste de gros vêtements, de grosses doudounes et on essaie de faire avec » (entretien, 25 février 2025).

Dans l’attente du « Master Plan », les bâtiments du site se dégradent et le bricolage est de mise. Outre les coups de peinture épisodiques, la rénovation d’une vingtaine d’appartements a néanmoins été décidée par la SISP, qui a pris acte de l’allongement de la période d’attente. Mais c’est aussi par le biais de la nature qu’Ivan tente de transformer le quotidien des locataires.

Fig. 4. Les barrières le long des immeubles
octobre 2023
Sophie Hubaut

Les immeubles du site sont en lien grâce au travail d’Ivan, leur concierge. Il a une trentaine d’années, n’est pas né en Belgique, mais y vit depuis près de vingt ans, alors que sa famille habite dans son pays d’origine. Il travaille et habite sur le site depuis trois ans. Ce n’est pas sa première expérience de concierge, il a déjà travaillé dans des logements sociaux en périphérie bruxelloise. Malgré les particularités de son site, il affirme apprécier son travail, mais il constate en revanche lui aussi les conséquences de l’attente du Master Plan.

Ivan raconte par exemple que parce que des pierres tombent parfois des immeubles, des barrières ont été disposées le long des façades (fig. 4) ; mais qu’aussi, à la suite d’un incendie, deux étages de la tour principale ont été fermés et condamnés, laissant une cicatrice visible sur la façade (fig. 3) ; il évoque aussi les rochers disposés à l’entrée du site qui empêchent que des véhicules ne s’y aventurent, en raison de l’instabilité du sol construit sur un parking sous-terrain désaffecté (carnets de terrain, 19 septembre & 9 novembre 2023). Ce sont ces constats qui l’ont poussé à l’action.

Réinvestir l’espace par la végétalisation

Depuis 2023, Ivan s’est engagé dans un plan de végétalisation participatif de la cour commune : les « opérations plantations ». Avec Pierre, architecte à la SISP, il a réussi à s’entourer d’un collectif composite d’acteur·rices associatifs et institutionnels du quartier pour mener à bien ces moments de végétalisation participatifs.

Fig. 5. Une partie du matériel des opérations plantations
avril 2024
Loup Ducol

Alors que la cour n’était jusqu’à présent qu’un lieu de passage, Ivan ambitionne de la transformer en espace de vie. Pour ce faire, il organise deux opérations plantations : trois jours de plantations participatives fin 2023, puis trois autres jours au printemps 2024. Pour organiser ces opérations, près de quatre mille euros de budget ont d’abord été dégagés en interne au sein de la SISP afin de déminéraliser et de végétaliser l’espace. Dans un deuxième temps, témoin de l’intérêt des pouvoirs publics pour ces initiatives, un second budget plus conséquent de quarante mille euros a été accordé par la Société du logement régionale (SLRB). Ils permettent d’acheter plusieurs centaines de plantes, de bulbes, du matériel de jardinage, de la terre et quelques arbustes (fig. 5).

Fig. 6. Un jour des opérations plantations
avril 2024
Loup Ducol

Outre les budgets, les alliances d’Ivan sont essentielles au bon déroulé des opérations. D’abord, la figure de Pierre est centrale. Architecte à la SISP, la trentaine, il est convaincu des bienfaits de l’idée d’Ivan pour le site et ses habitant·es, mais aussi pour le quartier plus largement. Tout comme Ivan, Pierre dépasse ses missions habituelles et l’aide à concevoir les plans et à décrocher les budgets. Avec son aide, un collectif d’une dizaine de personnes se met en place. Il se compose de travailleur·euses de plusieurs associations du quartier, ainsi que de quelques animateur·rices sociaux de plusieurs services de la ville, et d’ouvrier·ères et d’employé·es de la SISP. La dynamique se traduit par l’organisation de moments de rencontres et de travail de la nature au bas des immeubles.

Les promesses des opérations plantations

Avec l’organisation des opérations plantations, ce sont Ivan, Pierre et le collectif qui, soutenus par leurs institutions respectives, portent certaines promesses locales et globales. Parmi elles, on note d’abord une double promesse locale de créer du lien social sur le site et d’en améliorer matériellement l’espace. Mais également celle plus globale : accroitre la biodiversité urbaine.

Fig. 7. Décoration d’un arbre de la cour à l’occasion d’une fête des voisins
décembre 2024
Loup Ducol

Alors que, selon plusieurs travailleur·euses sociaux, le site est moins dynamique que par le passé en raison de la diminution du nombre d’habitant·es, ces évènements ont notamment pour objectif la création des liens sociaux : planter doit permettre de se rencontrer entre locataires. Ainsi, lorsque les plantations commencent, les habitant·es sont appelés à aider le collectif. Pour inciter à la participation, des affiches ont préalablement été disposées dans les halls, des mails ont été envoyés et du porte-à-porte a été entrepris.

Dès cette première étape se pose la question de la forme prise par les promesses adressées aux locataires. En effet, en m’expliquant le projet lors de notre première rencontre, Ivan me montre l’affiche. On peut y lire que : « tous les habitants sont les bienvenus pour participer ! » [9]. Mais on peut surtout y voir une photo de la cour agrémentée de dessins de bosquets, de fleurs colorées et de grands arbres fruitiers. Je note alors :

« Ivan, en regardant l’affiche de l’évènement des prochains jours, me dit qu’il regrette un peu le fait que le dessin comporte trop d’arbres parce que ça pourrait induire en erreur les gens. Il ne veut pas leur mentir, ce sont surtout des petites plantes et des buissons que nous allons planter le lendemain » (carnet de terrain, 7 novembre 2023).

C’est Pierre qui a réalisé l’affiche. Elle reprend les codes esthétiques associés aux initiatives de rénovation urbaine (Ducol et al. 2025) et, si le projet porte bien des promesses concernant l’amélioration matérielle et l’embellissement du site, Ivan évoque sa gêne vis-à-vis de leurs présentations. Ainsi, ses réticences montrent déjà l’aspect protéiforme de la perception des promesses, même du côté de celles et ceux qui les produisent.

Par ailleurs, les opérations plantations sont aussi pensées comme la première étape d’un processus plus vaste de redynamisation du site. En effet, le second budget permettra : « d’aller plus loin que juste dépaver et planter les trottoirs. On a installé le parcours vélo […] on va faire des espaces de pique-nique pour pouvoir profiter des espaces extérieurs, etc. », énonce Pierre (entretien, 15 octobre 2024). D’autres moments conviviaux sont ainsi organisés par le collectif pour animer et améliorer l’espace commun, comme lors d’une journée vélo, en septembre 2024, d’une chasse aux œufs, en avril 2025, ou d’une fête des voisins, avant Noël 2024, qui verra l’un des arbres de la cour être décoré pour l’occasion (fig. 7). Ces évènements illustrent l’une des promesses de la SISP : animer et entretenir ses sites et ne pas laisser pour compte les habitant·es de ces bâtiments. Bien que, j’y reviendrais, ces animations peinent à réunir les locataires, Ivan et le collectif font de la végétalisation participative un des moteurs de cette double promesse socio-matérielle qu’ils et elles reprennent à leur compte.

Fig. 8. Les nichoirs installés sur le site
septembre 2024
Loup Ducol

Les opérations plantations cherchent explicitement à accroitre la biodiversité du site et du quartier. En témoigne le rôle central de Charlotte qui les ancre dans une dynamique écologique. Charlotte fait partie du collectif. Elle a une trentaine d’années et travaille pour une association qui promeut la végétalisation urbaine à Bruxelles en valorisant, entre autres, les micros-espaces de nature pour leur valeur en termes de biodiversité et leurs apports aux infrastructures vertes. Elle est mobilisée grâce à ses relations avec Pierre et elle connait bien le quartier pour y avoir déjà organisé ce type d’activité. Néanmoins, elle n’y habite pas et n’a aucun lien avec les habitant·es du site.

Elle prend une place importante dans le projet en choisissant avec Ivan et Pierre les plantes, en déterminant leur organisation dans l’espace, en apprenant aux autres à planter pendant les opérations, etc. Allant dans le sens de son travail associatif, on peut dire que sa participation est motivée par les promesses du projet en termes de développement d’infrastructures vertes, et que c’est en partie son rôle qui les matérialise. Ivan tiendra en effet à afficher sur certains murs au-dessus des plantations un panneau d’explication comprenant les logos des partenaires et faisant bonne place à l’association de Charlotte. Enfin, hors végétalisation, des nichoirs à oiseaux sont par la suite installés sur le site par Pierre et Ivan grâce aux mêmes financements (fig. 8).

Les opérations plantations à l’épreuve de leurs promesses

Les attentes et les perceptions des acteur·rices impliqué·es ou des habitant·es concerné·es vis-à-vis des différentes promesses du projet ne sont pas les mêmes et peuvent entrer en conflictualité. Ainsi, analyser ces tensions permet d’ouvrir des réflexions critiques sur les dynamiques d’écologisation par la végétalisation urbaine en quartiers populaires.

Fig. 9. Une travailleuse associative plante sous l’œil des habitant·es
avril 2024
Loup Ducol

« Moi je veux bien commander huit cents plantes, mais après je ne vais pas les planter tout seul donc il va vraiment falloir qu’on créer ces moments conviviaux », affirme Pierre, en revenant sur la genèse du projet. (entretien, 15 octobre 2024)

« Est-ce que les habitants vont venir ? », s’interroge, notamment, Charlotte (carnet de terrain, 20 mars 2024). Centrale, cette interrogation résonne dans la cour chaque fois qu’un évènement est organisé. Dans les faits, alors qu’Ivan et Pierre comptent sur leur force de travail, peu d’habitant·es s’investissent dans les plantations. Si les deux premières phases des opérations ont vu participer quelques locataires, ce sont surtout les membres du collectif, ainsi que quelques ouvriers des services techniques de la SISP, qui s’activent dans la cour pour planter. À l’instar de la figure 9 où une travailleuse associative plante sous l’œil attentif des habitant·es, certain·es locataires observent depuis leurs fenêtres, d’autres passent, saluent parfois les jardiniers et jardinières amateur·rices, mais prêtent rarement main forte.

Fig. 10. Le stand et les outils disposés pour l’opération plantation
avril 2024
Loup Ducol

Le manque d’implication des habitant·es fait naître des sentiments mitigés parmi les participant·es. Certain·es reconnaissent que : « les gens ont d’autres choses à faire » [10]. Pierre évoque notamment que :

« C’est comme tous les chantiers participatifs […] ils ont envie d’une cabane, mais ils n’ont pas forcément envie de la construire. [Au final], ça a vachement bien marché. Enfin… mine de rien. Parce qu’en fait, même si les gens n’étaient pas hyper là pour planter […] ils sont là pour en profiter. » (entretien, 15 novembre 2024)

Ici, on constate la manière dont Pierre réarticule dans son discours les promesses du projet : il reconnait des difficultés à convaincre concernant la création de liens sociaux, tout en se rattachant à l’amélioration de l’espace de vie des résident·es. Mais certain·es travailleur·euses sociaux et associatifs se plaignent plus frontalement de leurs difficultés récurrentes à mobiliser les habitant·es. Un ouvrier de la SISP incrimine par exemple ouvertement les locataires :

« Ils sont forts pour se plaindre de ce qui ne va pas chez eux, mais quand on organise des choses pour eux, ils ne viennent pas », affirme-t-il (carnet de terrain, 8 octobre 2023).

Ainsi, les opérations plantations charrient un certain nombre d’enjeux liés à la participation dans les quartiers populaires, largement identifiés par ailleurs (Cefaï et al. 2012 ; Mazeaud, Sa Vilas Boas & Berthome 2012 ; Talpin 2006). Plus précisément, comme l’affirme nettement l’ouvrier de la SISP, elles donnent à voir certaines injonctions à la participation pouvant mener à une forme de culpabilisation des habitant·es (Carrel 2013). En effet, alors que le projet est pensé pour elles et eux, leur manque d’investissement face aux invitations répétées du collectif, parfois excusé par certain·es, reste une source de frustration qui conduit certain·es participant·es à accuser les locataires de manquer à leurs devoirs. Ainsi, les promesses de création de liens sociaux semblent pouvoir se muer en reproches adressés aux habitant·es qui ne participent pas aux efforts liés à la promesse attenante d’améliorer leur cadre de vie.

Fig. 11. Une bande de terre creusée dans le béton
mai 2025
Loup Ducol

Si les habitant·es ne se sont pas investis autant qu’espéré par le collectif, il se pourrait que ce soit en raison de confrontations entre perceptions des promesses et enjeux locaux. Sarah, habitante, rapporte par exemple qu’elle n’a pas saisi les raisons de cette initiative à laquelle elle n’a pas participé. Elle questionne les priorités perçues par les pouvoirs publics quant aux besoins du site :

« Je vais être un peu critique sur la situation, mais je me suis dit : bon, c’est bien beau de nous rendre jolies des choses de l’extérieur, mais s’ils ont mis de l’argent là-dessus, ils auraient pu le mettre pour améliorer deux ou trois choses… Par exemple, juste pour mettre des vitres double vitrage… » (carnet de terrain, 8 octobre 2023)

Alors que l’un des objectifs des opérations plantations est de rendre visible l’action des pouvoirs publics, certain·es habitant·es comme Sarah ne prennent pas part à ce type de projet parce que ses promesses paraissent trop éloignées des problèmes qu’ils et elles rencontrent (insalubrité des appartements, insécurité, etc.). Au contraire, l’amélioration des espaces extérieurs ne peut manquer d’engendrer certaines tensions, lorsqu’elle est confrontée aux autres problématiques par ailleurs régulièrement dénoncées par certain·es habitant·es à l’occasion des réunions annuelles organisées par la SISP avec ses locataires [11]. Ainsi, le décalage avec leurs préoccupations quotidiennes fait que l’agrégat des promesses liées aux opérations plantations peine à les convaincre.

Fig. 12. Les plantations au bas de l’immeuble inhabité
avril 2024
Loup Ducol

Même si elle a bien vu les affiches dans le hall de son immeuble, Sarah rapporte également ne pas s’être : « sentie invitée » [12] aux opérations plantations. Le profil d’une part importante de celles et ceux qui s’activent dans la cour dénote en effet avec celui des habitant·es. La majorité n’habite pas le quartier et, si certain·es connaissent bien le site pour y travailler, d’autres le découvrent.

C’est le cas, par exemple, de Céline. Lors de la deuxième opération, elle participe aux plantations avec son fils d’une dizaine d’années. Céline habite le quartier, mais n’a pas de liens avec le lieu qu’elle ne connaissait pas avant le début du projet. Elle est blanche, la quarantaine. Elle possède des dispositions esthétiques marquées par un capital culturel élevé et travaille pour une association du quartier. Pour elle, les promesses de l’événement en termes d’accroissement de la biodiversité sont un moteur de sa participation. Résonnant ainsi avec les travaux de Julien Vitores qui montre la manière dont les classes sociales supérieures valorisent la socialisation à la nature de leurs enfants (Vitores 2025), elle exprime en effet à plusieurs reprises sa joie de faire participer son fils à un travail de la terre lié à la nature près de chez elle [13].

D’un autre côté, le deuxième jour de la première opération plantation, fin 2023, Malo et Robin, deux jeunes hommes d’une vingtaine d’années rejoignent le collectif de jardinier·ères amateur·rices. Ils sont hébergés avec leur famille sur le site grâce à un bail précaire. Ils sont roms et ne parlent pas bien français. Il sont impliqués par le biais d’un travailleur social du collectif qui a insisté auprès de leurs parents pour compter sur leur participation. Les deux jeunes hommes se montrent rapides et efficaces dans leur travail, ce dont Ivan et Pierre se félicitent, tant pour la progression du chantier que pour la légitimité que leur présence confère au projet. Alors qu’ils retournent la terre pour y ajouter du terreau sous le regard de leurs parents aux fenêtres, deux jeunes filles du même âge sortent du bâtiment et passent plusieurs fois devant eux. Ils les connaissent. Elles leur parlent en romani, les prennent en photo en riant et paraissent moqueuses. Plus tard, Malo traduira en effet leurs moqueries : « elles disaient qu’on devrait être payé pour faire ça » [14], me dit-il.

Comme le montrent les travaux de Julien Vitores (2025), la nature est toujours chargée de signification sociale et la végétalisation participative promue dans le cadre des opérations plantations charrie certains enjeux de classes. En effet, sur le site, le travail de la nature ainsi que les modalités de participation – qui y prend part, et de quelle manière – révèlent que les habitant·es et les participant·es non résident·es ne perçoivent pas nécessairement de la même manière les promesses du projet ni le travail qu’elles impliquent. Alors que les uns valorisent ces promesses, notamment en termes d’accroissement de la biodiversité, les autres semblent en questionner la pertinence vis-à-vis de leurs problématiques ordinaires.

Qui prend soin des choses ?

Enfin, dans le cadre de cette opération, une tension apparait rapidement autour de la gestion usuelle de l’espace une fois végétalisé et du travail que cela requiert. En démultipliant les plantations dans la cour, Ivan et Pierre ouvrent la question centrale et conflictuelle de : « qui prend soin des choses ? » (Denis & Pontille 2022 : 304).

Fig. 13. Un cantonnier plante un arbre dans le cadre des opérations plantations
avril 2024
Loup Ducol

Ce sont les cantonniers-jardiniers de la SISP qui sont responsables de l’entretien des espaces verts aux abords des sites de logements sociaux [15]. Ces nouvelles plantations sont tolérées dans la mesure où elles ne sont pas excessivement demandeuses en ressources. Fred, le supérieur hiérarchique d’Ivan, soutient tout de même qu’il se méfie de ce type d’initiatives :

« Moi je leur dis, en tant que responsable, de ne pas oublier que si tu te rajoutes du travail, c’est en plus de ton travail de nettoyage et de contrôle social […]. Parce que c’est du travail, faut pas oublier hein ! Quand on fait un compost ou une petite plantation, c’est du travail en plus. Donc, qui va s’en occuper ? » (entretien service technique SISP, 21 février 2025).

Fig. 14. Un cantonnier participant aux plantations
avril 2024
Loup Ducol

Or, comme le montrent les figures 13 et 14, elles mobilisent parfois des ouvriers de la SISP. En reconsidérant la place des espaces verts sur le site, Ivan et son projet jouent ainsi avec les limites du travail de maintenance. Si la confiance de sa hiérarchie démontre le soutien de l’institution aux différentes promesses qu’il porte, ces évolutions reposent néanmoins sur ses capacités à prendre soin de ces nouveaux espaces de nature.

Alors que les opérations plantations engagent une rupture dans l’ordinaire du site, la gestion des transformations entre dans la quotidienneté du travail d’Ivan : il arrose les plantes, surveille leur bonne santé, ajoute du paillage quand c’est nécessaire, etc. Au même titre que le nettoyage des halls d’immeubles, le soin à la nature devient partie prenante de son travail de maintenance.

Fig. 15. La fleur de courge entre les barrières
octobre 2024
Sophie Hubaut

Ivan développe ainsi une attention aux détails et certaines formes d’attachements : « Maintenir, c’est simultanément s’attacher et être attaché à ce dont on prend soin », énoncent Jérôme Denis et David Pontille (2022 : 257). C’est déjà le cas avant le projet. En amont des premières journées de plantations, Ivan prépare le terrain pour faciliter la mise en place du travail participatif. Pour cela, il commande un « nettoyage exceptionnel du site » [16]. Par manque de temps, la commande est réalisée par une entreprise sous-traitante et trois jardiniers privés s’activent dans la cour. Il ne leur faudra pas plus d’une journée pour s’occuper de l’espace qui, le lendemain, est « propre » : les haies sont au carré, la pelouse à ras, et les mauvaises herbes des parterres ont disparu. Or, lorsque nous passons le long des parterres de la tour principale, Ivan lance : « Oh non ! Ils ont coupé la courge ! » [17]. Alors qu’il aurait souhaité conserver cette courge en fleur dont il prend soin depuis quelques mois (fig. 15), les jardiniers ont suivi leur ordre de nettoyage à la lettre et Ivan s’en veut de ne pas leur avoir donné de consignes plus précises.

Fig. 16. Le carré « écosystème » préservé de la tonte par Ivan
juin 2024
Loup Ducol

L’évolution des pratiques de maintenance d’Ivan engendre également une transformation du site, renforçant les promesses environnementales des opérations plantations. Un des cantonniers-jardiniers de la SISP note en effet que : « Si les haies sont hautes, c’est parce que c’est une demande du concierge, sinon on les aurait taillées » [18]. Dans une perspective pouvant être rapprochée de la gestion différenciée [19], Ivan cherche à ne pas tailler trop régulièrement ses haies. La figure 16 montre une autre de ses demandes : la réduction du nombre de tontes et la conservation d’un espace non-tondu dans la pelouse de la cour : « pour les écosystèmes », affirme-t-il [20]. Ivan, en intégrant la nature du site dans sa maintenance usuelle, participe de la transformation de l’espace, de son écologisation et de son intégration aux infrastructures vertes. Alors que Denis et Pontille montrent que : « le soin des choses s’apparente […] à un accompagnement, une participation à leur devenir » (2022 : 157), Ivan transforme ce qu’il maintient.

Pour finir, c’est Ivan lui-même qui évolue au contact de l’environnement qu’il maintient. En effet, entre les deux phases de plantations, il a suivi des formations de gestion écologique des espaces verts. Alors que lors de la première opération plantation, Charlotte assumait un rôle de cheffe de chantier, au printemps 2024 c’est Ivan qui reprend ce rôle central. Il mobilise alors un vocabulaire spécifique en parlant de « bon substrat » lorsque le sol en place est mélangé au terreau, il parle de l’importance de planter des « espèces indigènes », ou du « paillage » pour protéger les jeunes plantes. Si son attrait pour ces questions est antérieur, il affirme avoir beaucoup appris au cours des formations durant l’hiver. Ainsi, la figure d’Ivan rappelle que si la maintenance transforme l’espace, elle « s’apparente moins à maîtriser tous les éléments […] que d’apprendre à évoluer avec eux » (Denis & Pontille 2022 : 164).

Articuler les promesses des infrastructures vertes avec la condition écologique des classes populaires

« Ils ont une chance, c’est Ivan qui porte toute cette joie de vivre. Appelons ça comme ça quoi, cet espoir », affirme Claude, cheffe de projet à la SLRB [21]. Dans les interstices de sa disparition annoncée, le site de logements sociaux d’Ivan (sur)vit. Depuis le printemps 2024 et la fin de la deuxième opération plantation, la cour s’est garnie d’une végétation diversifiée et entretenue avec attention par son concierge. Alors que la situation exceptionnelle met en difficulté les pouvoirs publics, l’esprit d’initiative d’Ivan est apprécié par sa hiérarchie qui a soutenu les promesses du projet, notamment pour l’espoir qu’il devait susciter. Or, contrairement à cette dernière, les habitant·es ont finalement peu souscrit à ces promesses, alors qu’ils et elles subissent toujours une situation d’attente qui perdure. Deux ans après les premiers jours de plantation et grâce aux observations ethno-photographiques, quelques conclusions peuvent être tirées sur leur déroulé, sur leurs suites, et sur des enjeux qu’elles charrient, ainsi que des tensions qu’elles ont provoquées.

D’abord, il faut noter que le succès du montage du projet repose autant sur l’efficacité des alliances d’Ivan que sur l’adéquation de ses promesses avec une forme d’écologisation de l’action publique à l’œuvre à Bruxelles (Ducol et al. 2025 ; Hubaut 2021). Par ailleurs, l’enquête montre aussi l’importance du travail de maintenance d’Ivan, ainsi que son évolution (Denis & Pontille 2022). Mais l’analyse identifie surtout trois promesses adressées par les responsables des opérations plantations aux résident·es du quartier, à deux niveaux. Localement, d’abord, le projet promet d’améliorer l’espace de vie quotidien des locataires. Plus d’arbres, de plantes, de fleurs : autant d’éléments qui doivent matériellement embellir l’espace commun. Mais ce sont aussi, dans la continuité des plantations, un certain nombre d’animations organisées sur place qui doivent permettre de redonner vie à la cour. Localement, toujours, la seconde promesse réside donc dans la création de liens sociaux par la végétalisation participative. En invitant les habitant·es à prendre part aux plantations, l’objectif est de (re)créer du lien dans un espace longtemps délaissé. Enfin, plus largement, le projet porte une promesse transversale liée au développement des infrastructures vertes : celle de participer à l’accroissement de la biodiversité du site, du quartier, et de la ville.

Deux ans plus tard, le site comprend effectivement une biodiversité plus importante et un espace partagé plus accueillant, matérialisant la réussite d’une part des promesses des opérations plantations. Néanmoins, l’enquête montre des tensions au niveau de l’articulation de celles-ci et de leur réception par les habitant·es qui peuvent expliquer son incapacité à produire effectivement l’espoir espéré au-delà de ses réalisations matérielles.

C’est la promesse de création de liens sociaux qui a le plus peiné à convaincre les résident·es qui ont peu participé aux opérations plantations. En premier lieu, parce qu’ils et elles expriment de l’incompréhension vis-à-vis des priorités perçues par les pouvoirs publics : embellir l’espace commun n’apparait pas prioritaire, alors qu’ils et elles vivent d’autres enjeux considérés comme plus urgents. Mais aussi, parce que l’analyse du travail nécessaire aux plantations montre que des participant·es non résident·es valorisent le travail de la nature pour ses promesses sociales et environnementales, alors que d’autres habitant·es questionnent le fait d’être mis au travail pour une activité jardinière habituellement réalisée par la SISP. Ces derniers ne partagent ainsi pas unanimement les représentations positives de la végétalisation participative charriées par les opérations plantations, ce qui peut expliquer leur absence lors des évènements. Or, cette absence marque finalement les limites d’un tel projet.

En effet, en laissant les classes populaires à la marge d’une écologisation urbaine se déroulant pourtant au bas de leurs immeubles, le projet ne parvient pas à intégrer les différentes dimensions de la « condition écologique des classes sociales » (Collectif Classes Vertes 2024). Autrement dit, il requalifie l’espace en infrastructure verte sans tenir suffisamment compte de la diversité des enjeux ni des multiples formes de dominations qui affectent les classes populaires qui l’occupent. Ce faisant, il ne tient que partiellement ses promesses et échoue à faire de la nature urbaine un vecteur de cohésion sociale. À l’inverse, dans l’attente de sa disparition, la végétalisation participative constitue une réponse temporaire aux problèmes irréductibles du site, alors que les observations soulignent que la coexistence de plusieurs niveaux de promesses autour de cette dernière tend à invisibiliser les enjeux locaux à la faveur d’une valorisation de la biodiversité urbaine.

Finalement, malgré les apports matériels du projet pour les habitant·es, pour pallier cette limite, c’est l’articulation des promesses qui aurait pu être davantage pensée au regard de la condition écologique des classes populaires occupant le site. Cela aurait pu, par exemple, laisser davantage d’autonomie aux habitant·es dans la définition et la mise en œuvre des évolutions de leur espace de vie, sans les inscrire à priori dans le cadre socialement situé de la végétalisation participative.

add_to_photos Notes

[1L’ensemble des noms a été modifié et toutes les personnes ont été anonymisées dans cet article.

[2Le « croissant pauvre » de Bruxelles va du nord (Saint-Josse) au sud (Saint-Gilles) en passant par l’ouest (Anderlecht, Molenbeek). Il représente un périmètre dans lequel les indicateurs statistiques affichent des niveaux de précarité élevés (Van Hamme, Grippa & Van Criekingen 2016).

[3Un « Master Plan » est un document stratégique d’aménagement du territoire qui sert à orienter le développement d’un quartier, d’un site ou d’un ensemble de sites à moyen ou long terme. Il ne s’agit pas d’un document juridiquement contraignant mais plutôt d’un cadre de référence.

[4Extrait de carnet de terrain, 7 novembre 2023.

[5Les outils de la revitalisation urbaine se mettent en place à Bruxelles dans la « Zone de revitalisation urbaine » (ZRU) qui : « rassemble des quartiers en difficulté où le secteur public renforce ses investissements. Cette zone a été déterminée par la Région de Bruxelles-Capitale en vue d’améliorer la qualité de vie et l’insertion socio-économique des habitants, et de créer une nouvelle dynamique de développement de l’économie locale » (perspective.brussels, en ligne : https://perspective.brussels/fr/projets/perimetres-dintervention/zone-de-revitalisation-urbaine-zru). 

[6Monitoring des quartiers, perspective.brussels, 2021.

[7L’enquête entre dans le cadre du projet de recherche interdisciplinaire (en urbanisme et en anthropologie) et interuniversitaire (Université Libre de Bruxelles et UCLouvain) : « Les invisibilisé·es de la nature urbaine en transition » (I-NUT, 2023-2027), financé par le Fond national pour recherche scientifique (FNRS) et porté par Christine Schaut (ULB), Julie Hermesse (UCLouvain), Sophie Hubaut (ULB). Je remercie chaleureusement Christine, Julie et Sophie pour leur relecture attentive de cet article.

[8La Société du logement de la Région Bruxelles-Capitale (SLRB) est l’organisme de service public qui régit, contrôle et finance les 16 Sociétés immobilières de service public (SISP) de Bruxelles.

[9Affiche des premières opérations plantions, novembre 2023.

[10Pierre et Ivan le répèteront à plusieurs reprises durant les jours de plantations, alors qu’ils s’excusent presque auprès de moi du manque de participation des habitant·es.

[11Extrait de carnet de terrain 18 février 2025 ; 17 juin 2025.

[12Extrait d’entretien avec Sarah, 25 février 2025.

[13Extrait de carnet de terrain, 24 avril 2024.

[14Extrait de carnet de terrain, 9 octobre 2023.

[15La SISP n’a pas à proprement parler de service de jardiniers. Certains cantonniers (c’est-à-dire les ouvriers qui s’occupent du nettoyage des abords des sites de logements) formés à l’entretien des espaces verts sont épisodiquement détachés pour s’occuper des espaces verts des logements sociaux. Ainsi, la hiérarchie d’Ivan gère à la fois les concierges, les cantonniers et des cantonniers-jardiniers responsables de la maintenance des espaces-verts.

[16Extrait de carnet de terrain, 7 octobre 2023.

[17Extrait de carnet de terrain, 7 octobre 2023.

[18Extrait de carnet de terrain, 21 février 2025.

[19La notion de « gestion différenciée » engage une écologisation de la gestion des espaces verts autour d’un principe directeur : entretenir autant que nécessaire mais aussi peu que possible. Développée depuis les années 1980-1990, elle prône une diversification des espaces de nature en ville ainsi que des types de végétation et de leur mode d’entretien (Ernwein 2016).

[20Extrait de carnet de terrain, 19 juin 2024.

[21Extrait d’entretien avec Claude, 25 octobre 2024.

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Pour citer cet article :

Loup Ducol, 2026. « Les promesses de la végétalisation participative en quartier populaire : ethno-photographie d’un site de logements sociaux à Bruxelles ». ethnographiques.org, Numéro 50 - juin 2026
Les promesses des infrastructures urbaines. Regards ethnographiques.
Entre espoirs, craintes et indifférences [en ligne].
(https://www.ethnographiques.org/2026/Ducol - consulté le 06.09.2026)