ALÌ Maurizio, 2023. Cultures, savoirs et identités : questions vives en anthropologie de l’éducation

ALÌ Maurizio, 2023. Cultures, savoirs et identités : questions vives en anthropologie de l’éducation. Pointe-à-Pitre, Presses universitaires des Antilles, 138 p.

Sommaire

Résister à l’école des dominants : anthropologie d’une violence silencieuse

Les relations complexes qu’entretiennent les systèmes éducatifs et les mécanismes de reproduction du pouvoir politique constituent un champ de recherche qui a passionné et continue de passionner depuis plus d’un siècle nombre d’observateurs, notamment dans les domaines de la sociologie, du droit et de l’histoire de l’éducation. Dans son ouvrage, Cultures, savoirs et identités : questions vives en anthropologie de l’éducation, Maurizio Alì nous propose une approche différente, issue de l’anthropologie de l’éducation et capable d’intégrer les apports des autres disciplines. L’ouvrage prend la forme d’un « parcours conceptuel » tout au long duquel l’auteur décortique certaines notions, dont celles de culture, de savoir et d’identité, mentionnées dans le titre, pour mettre en lumière le rôle joué par l’éducation – en milieu domestique et scolaire – dans la perpétuation des inégalités sociales.

Le parcours personnel et professionnel de Maurizio Alì, marqué par son expérience de journaliste dans des contextes postcoloniaux encore extrêmement violents, comme celui de la Colombie, ainsi que par ses recherches ethnographiques dans des espaces peu touchés par l’agressivité du capitalisme moderne, confère à cet essai une profondeur et une authenticité remarquables. Son expérience en tant qu’enseignant, d’abord dans des écoles primaires et secondaires, puis à l’université en qualité d’enseignant-chercheur et spécialiste des politiques scolaires, enrichit sa réflexion et offre une perspective unique sur les enjeux éducatifs contemporains.

L’auteur reconstruit d’abord certaines étapes historiques fondamentales du discours éducatif, souvent ignorées par le récit euro-centrique dominant. En s’appuyant sur les travaux pionniers de Margaret Mead et ceux de Bronislaw Malinowski, l’auteur interroge les orientations prises par les recherches contemporaines en anthropologie de l’enfance, de l’éducation et des savoirs. Si ces références classiques semblent datées, elles conservent une pertinence épistémologique majeure : leur démarche révèle, dès l’origine, l’inadéquation des catégories occidentales pour appréhender des réalités sociales distinctes.

Les études de Mead sur les enfants samoans en sont une illustration éloquente. Là où un regard eurocentré percevait de l’exploitation, elle décrivait une intégration harmonieuse des jeunes au tissu communautaire, remettant en cause nos présupposés sur l’enfance. De même, les observations de Malinowski sur la sexualité juvénile aux îles Trobriand invalident les théories freudiennes, démontrant leur ancrage dans un modèle familial nucléaire occidental, non universalisable. Ces exemples historiques soulignent un enjeu toujours actuel. L’auteur, s’appuyant sur les réflexions des grands chercheurs et chercheuses qui l’ont précédé, encourage une réflexion sur certains principes qui doivent être repensés et ne plus être considérés comme acquis. En d’autres termes, l’anthropologie doit se départir de ses ethnocentrismes pour analyser les diversités éducatives et cognitives. Les fondateurs, loin d’être dépassés, ont posé des jalons critiques que les recherches ultérieures n’ont fait que prolonger.

Malgré la fragmentation des approches disciplinaires dédiées à l’enfance depuis la seconde moitié du XXe siècle – qu’elles relèvent de la pédagogie, des sciences de l’éducation ou de l’anthropologie – Alì démontre, avec rigueur, comment les contenus scolaires, érigés en patrimoine culturel national, et les logiques éducatives familiales, perpétuées comme traditions, participent à la construction de représentations collectives. Ces dernières, lorsqu’elles sont instrumentalisées par des régimes autoritaires ou des structures de domination, peuvent contribuer à l’émergence de conflits identitaires. En analysant des cas historiques marquants – le génocide des Tutsis au Rwanda, où l’administration coloniale a racialisé et hiérarchisé des différences préexistantes ; les guerres en ex-Yougoslavie, portées par une mythologie nationaliste serbe ; ou encore la répression soviétique des idéologies “dissidentes” au nom d’un unanimisme culturel, l’ouvrage révèle un mécanisme subtil mais incontestable : l’éducation, qu’elle soit institutionnelle ou informelle, ne se contente pas de transmettre des savoirs. Elle façonne aussi des mémoires, des loyautés et, dans des contextes de crise, peut servir à légitimer des fractures sociales. Cette perspective n’implique pas une condamnation morale des acteurs éducatifs, mais souligne leur rôle involontaire dans des dynamiques plus larges. Le propos de l’auteur invite ainsi à considérer l’école et la famille comme des espaces où s’élaborent, consciemment ou non, les récits qui structurent le vivre-ensemble – ou son effondrement.

Comme le souligne Alì, les violences coloniales persistent sous de nouvelles formes dans les sociétés occidentales – entendues ici comme l’ensemble des structures détenant le pouvoir décisionnel, économique et symbolique à l’échelle globale. Ces violences s’incarnent dans des mécanismes systémiques qui reproduisent exclusion et marginalisation, où la patrimonialisation culturelle joue un rôle ambivalent. Certes, la transformation de la culture en marchandise n’est pas un phénomène nouveau et le néolibéralisme tend à tout réduire à une logique de marché. Cependant, l’auteur va plus loin : il montre comment la patrimonialisation, lorsqu’elle est couplée à une rhétorique de défense des valeurs traditionnelles, transmises intergénérationnellement, devient un instrument de pouvoir. Elle ne se contente pas de commercialiser des symboles identitaires ; elle les essentialise, les fige en catégories hiérarchisables, permettant aux élites de légitimer un ordre social inégalitaire. L’originalité de cette analyse réside dans son articulation entre capitalisme tardif et survivances coloniales. La réduction de la culture à un « fétiche marchand » (pour reprendre les termes de l’auteur) n’est pas qu’un effet du néolibéralisme : elle s’enracine dans une histoire de domination où certaines narrations sont sanctifiées, tandis que d’autres sont marginalisées. Les exemples abondent, des politiques muséales qui folklorisent les cultures minorisées à l’instrumentalisation des traditions dans les discours nationalistes. La question centrale – Comment résister ? – prend alors une acuité particulière. Plutôt que de rejeter toute patrimonialisation, l’auteur suggère implicitement une relecture critique des processus mémoriels : qui patrimonialise, et au profit de quels récits ? En dévoilant les liens entre capitalisme, colonialité et fabrique du patrimoine, l’ouvrage ouvre des pistes pour des contre-stratégies culturelles fondées sur la réappropriation et la pluralité des mémoires.

Dans cette analyse critique du processus de transmission des savoirs, l’auteur part de notre nature d’Homo Sapiens pour montrer le rôle joué par l’idéologie éducative (les objectifs de l’éducateur) et par le contexte dans la construction des inégalités sociales. Il s’agit donc de penser les individus (éducateurs et apprenants) comme le résultat d’un écosystème complexe et multi-situé où interagissent des nombreux systèmes (chacun porteur d’une idéologie et capable de transmettre des contenus éducatifs) à des niveaux différents : domestiques, scolaires, communautaires, régionaux, nationaux ou globaux. Comme le souligne Tim Ingold (2016), il est désormais problématique d’opposer nature et culture et on devrait plutôt concevoir la personne comme le produit des relations entre le milieu, le corps et l’esprit : un positionnement théorique qui ouvre de nouveaux horizons pour repenser les paradigmes interprétatifs occidentaux, souvent ancrés dans une perspective biologiste incapable de saisir la complexité du réel.

Paradoxalement, dans notre village global (p. 11-13), cette complexité facilite la polarisation sociale qui contrapose les masses aux élites, lesquelles profitent de leur pouvoir en tant que générateurs d’opinions ou de décideurs, pour instrumentaliser les pratiques éducatives : le résultat est l’émergence de sociétés qui justifient la violence verbale, symbolique et physique dès le plus jeune âge.

Les exemples ne manquent pas : migrants abandonnés en mer, ethnocide du peuple palestinien, enfants israéliens chantant « Mort aux Arabes », ou encore les traitements inhumains réservés aux migrants aux frontières des États-Unis. On pourrait donc se demander : qu’est-ce qui effraie l’homme blanc ? C’est précisément à propos de cette question que l’on pourrait soulever des critiques à l’égard de cet ouvrage. En effet, si Maurizio Alì décrit avec brio l’instrumentalisation par les discours politiques et les politiques qui en découlent comme les notions et les concepts tels que ceux d’identité, d’autochtonie, d’ethnicité ou de multiculturalisme, il semble manquer dans son analyse une réflexion plus approfondie des racismes structurels qui imprègnent la société occidentale. La critique de l’usage biologiste du terme race est pertinente, mais elle n’exclut pas son utilisation comme dispositif bio et nécropolitique, au sens foucaldien. Frantz Fanon (1971) l’a clairement exprimé : le racisme ne doit pas être considéré comme une simple attitude mentale, mais comme un système d’exploitation conscient et organisé. En Occident, nous avons peur de nous qualifier de racistes, mais l’on ne peut pas oublier que chaque aspect de notre société est imprégné d’un certain suprématisme blanc, notamment dans le domaine éducatif. Les systèmes éducatifs, loin d’être neutres, reproduisent non seulement les inégalités de classe, mais aussi les hiérarchies raciales. Les manuels scolaires, les programmes éducatifs et même les interactions quotidiennes en classe reflètent et renforcent une vision du monde centrée sur la suprématie blanche.

C’est dans ce contexte que le racisme structurel s’enracine dès le plus jeune âge, façonnant les perceptions et les opportunités des enfants, agissant comme un dispositif hiérarchisant sur les générations futures, distribuant privilèges ou oppressions. L’intersectionnalité, concept clé pour comprendre l’interdépendance entre les multiples facettes du capitalisme racial de Cedric Robinson (1983), nous révèle comment les questions de classe, de race et de genre s’entremêlent, y compris ici, dans le domaine de l’éducation.

Les enfants racisés, en particulier les filles, subissent des formes d’oppression spécifiques qui ne peuvent être comprises qu’en analysant ensemble ces trois dimensions. Dans ce contexte, comment l’éducation peut-elle devenir un outil de déconstruction du racisme plutôt qu’un instrument de sa reproduction ? L’absence d’une approche intersectionnelle, qui intégrerait ces trois piliers du capitalisme, semble être le talon d’Achille de cet ouvrage.

Il sera nécessaire d’explorer de nouveaux horizons, d’autres sources, et surtout, de donner la parole aux personnes racisées et qui subissent une genderisation, pour comprendre ce qui a manqué dans leur parcours éducatif. En suivant les enseignements et les réflexions de Paolo Freire, nous pourrions commencer à considérer les enfants comme un sujet opprimé. Mais quelles différences d’oppression subissent les enfants non blancs ? Et les filles ? Quels mécanismes invisibles façonnent leur expérience dès la petite enfance ?

Ces critiques ne visent pas à détourner les lecteurs de cet ouvrage. Au contraire, j’espère que Maurizio Ali consacrera ses prochains travaux à approfondir ces questions. La force de ce livre réside dans la curiosité intellectuelle de son auteur, qui, à travers une discipline à la fois coloniale et contre-hégémonique (Clifford & Marcus 1986) comme l’anthropologie, nous apporte des réponses nuancées et pertinentes. Peut-être est-ce là la quête de cet essai : trouver, dans l’anthropologie, en tant que discours sur l’homme, un outil pour les éducateurs (à tous les niveaux : enseignants, parents, décideurs), afin qu’ils comprennent et analysent la réalité sociale de leurs élèves. Une collaboration plus dialogique entre les familles et les institutions éducatives tout comme la valorisation des initiatives surgies d’en bas pourraient permettre de déconstruire les conflits hégémoniques qui traversent notre monde.

Dans ce cadre, les pistes proposées par l’auteur se révéleront fort suggestives pour ceux qui souhaitent réfléchir au rôle prépondérant joué par l’éducation dans la construction et le maintien des structures de pouvoir, sans pour autant perdre l’espoir en un avenir plus juste.

library_books Bibliographie

CLIFFORD James & MARCUS George E. (eds), 1986. Writing Culture. The poetics and politics of Ethnography. Berkeley, University of California Press.

FANON Frantz, 1971. Opere Scelte, vol.1. Turin, Einaudi.

INGOLD Tim, 2016. Ecologia della Cultura. Milan, Meltemi.

ROBINSON Cedric, 1983. Black Marxism. The Making of the Black Radical Tradition. Chapel Hill, The University of North Carolina Press.

Pour citer cet article :

Giorgia P. Mantione, 2026. « ALÌ Maurizio, 2023. Cultures, savoirs et identités : questions vives en anthropologie de l’éducation ». ethnographiques.org, Comptes-rendus d’ouvrages [en ligne].
(https://www.ethnographiques.org/2026/Mantione - consulté le 15.07.2026)