Il arrive parfois que l’on fouille au fond d’une librairie à la recherche d’un livre qui nous semblait jusque-là indispensable et que la main, mue par sa propre curiosité, en saisisse un autre. Peut-être parce que troublé par le titre ou par la quatrième de couverture, on quitte alors le magasin avec ce nouvel ouvrage sans être pour autant trop certain de la raison de cette acquisition.
C’est ainsi que j’ai découvert Devenir hétéronomes. Sur la pluralité des mondes, intrigué par un intitulé dont je ne comprenais pas très bien le sens et ignorant alors combien l’incidence de cet achat pouvait être, en elle-même, une réponse à ce trouble.
L’auteur, Léo Mariani est anthropologue, ou plus exactement éco-anthropologue, l’écologie étant entendue ici dans sa définition première, c’est-à-dire comme science des relations.
Autonomie/hétéronomie
Dès le préambule et s’appuyant sur une remarque que Claude Lévi-Strauss fait à propos de la tradition philosophique, l’auteur dénonce le risque de repli sur elle-même encouru par la science ethnographique lorsque, par le jeu des nominations universitaires, elle renforce son autonomie alors même qu’elle devrait rester perméable à d’autres champs disciplinaires comme l’histoire, les sciences politiques, la littérature, ainsi que bon nombre de sciences exactes. On comprend dès lors que cet ouvrage sera probablement traversé par bien des résonances. Un peu plus loin, Léo Mariani reprend une critique que Gregory Bateson fait des « raisonnements finalistes », nommés également par ce dernier comme « buts conscients » et qui, dans leur désir d’obtenir un résultat défini d’avance, vont ignorer « le fonctionnement systémique de l’esprit humain et de son écologie » (p. 18). Bien que le philosophe américain n’utilise pas le terme « autonomie », le lecteur peut comprendre que nous aurons à comparer dans cet essai de Léo Mariani deux procédés cognitifs. Le premier, hérité des Lumières, vise à une approche rationnelle – à défaut d’être raisonnable – des liens que l’homme moderne peut entretenir avec son environnement social ou naturel. Autonome, une telle démarche se soucie avant tout des moyens à mettre en œuvre pour atteindre son but. Plus récemment, dans son ouvrage Contact, un autre philosophe, Matthew B. Crawford (2015), américain lui aussi, a émis encore plus frontalement une critique du concept d’autonomie qu’il situe également comme étant un héritage des Lumières et à propos duquel il écrit : « L’idéal d’autonomie semble faire obstacle au développement et à l’épanouissement d’une écologie de l’attention suffisamment riche pour nourrir la vigueur et l’indépendance authentique de notre vie mentale » (p. 40).
À cet idéal d’autonomie pourtant si valorisé, au moins théoriquement, dans nos sociétés libérales, Léo Mariani oppose celui d’« hétéronomie » lequel repose sur un principe d’ouverture à toute manifestation incidentelle de ces mêmes environnements, sociaux ou naturels. C’est ainsi, par exemple, que m’étant rendu dans cette librairie à la recherche d’une ressource au préalable clairement identifiée et qui devait s’intégrer comme complément d’information à un projet en cours (mon « but conscient »), voilà que, du fait d’une relation de voisinage sur les étagères, l’achat imprévu de ce qui allait être une autre ressource, Devenir hétéronomes, Sur la pluralité des mondes m’a conduit à repenser et réorienter totalement (et de manière très réjouissante) mon dessein initial.
Léo Mariani consacre tout un chapitre à cette question des ressources, cette fois non pas livresques mais naturelles (eau, pétrole, forêts, etc.) que l’on se doit, selon les injonctions politiques, associatives ou autres, de « préserver », de « renouveler ». Il souligne le danger que représentent un tel contrôle, une telle gestion, qui mènent l’humanité à ne plus avoir avec son environnement que des relations contractuelles. Celle-ci aurait désormais pour objectif d’être « vraiment autonome » (p. 22) afin de satisfaire un usage en constante expansion, consommation oblige. Aussi, plutôt que de vouloir exploiter l’ensemble du globe à la recherche des ressources pouvant répondre à des projets industriels ou technologiques préalablement conçus, comme nous le vivons actuellement avec l’enjeu des terres rares, l’auteur propose de répondre à une telle impasse en inversant le processus, c’est-à-dire en partant des disponibilités et contraintes des ressources pour envisager un devenir commun raisonnable.
Philosopher avec les gens
Comme mentionné plus haut, Léo Mariani est ethnologue, c’est-à-dire qu’il appuie ses analyses, hypothèses, propositions théoriques sur des expériences de terrain. Dans cet ouvrage il nous fait part de deux observations participantes qui semblent, apparemment du moins, très éloignées l’une de l’autre. La première se déroule auprès de vignerons du Vaucluse, Paul et Julie, ayant chacun choisi de faire des vins « naturels », c’est-à-dire sans ajouts de sulfites, le dioxyde de soufre constituant pourtant la meilleure façon de conserver le vin en ralentissant son oxydation. L’autre « terrain » porte sur des Malaisiens qui, contrairement à leurs voisins, choisissent d’attendre que leurs durians, gros fruits épineux et objets d’une véritable passion dans tout le sud-est asiatique, tombent des arbres plutôt que de les cueillir et ceci en prenant le risque d’une forte déperdition. Dans les deux cas, une question cruciale guide le chercheur : « Pourquoi donc s’être engagés dans des pratiques à risque, la qualité des vins naturels pouvant être amenée à se dégrader rapidement et les durians à souffrir de leur chute sur le sol ? »
Pour tenter d’y répondre et s’inspirant de chercheurs tels que Tim Ingold, David Graeber ou Eduardo Viveiros de Castro, l’auteur propose alors une démarche de « terrain » horizontale, c’est-à-dire qui le mène à partager des connaissances avec autrui afin, selon une belle formule « qu’elles puissent altérer les nôtres ». Et il est vrai qu’en anthropologie, « philosopher avec les gens », comme le préconise là encore Tim Ingold, mène toujours à changer la perception que l’ethnologue peut avoir du monde, transformations dont il ou elle est ensuite amené·e à rendre compte à travers ses publications. On peut lire à ce propos le beau livre de Leonardo Piasere, L’ethnographe imparfait (2010) dans lequel l’anthropologue italien s’interroge précisément sur l’imprégnation de la culture de l’autre en « intériorisant le sens plus par la force de l’empathie que par des raisonnements linéaires ».
C’est ainsi qu’une remarque apparemment anodine d’un des vignerons, Paul, qui s’exprime ainsi : « Changement climatique, changement climatique… en même temps le climat, ça a toujours été quelque chose de changeant. », amène Léo Mariani à reconsidérer sa conception du changement climatique, non plus sous l’angle d’une abstraction théorique mais à travers des manifestations quotidiennes qui conditionnent les activités du viticulteur et ceci depuis toujours. Il ne s’agit pas de nier un tel phénomène, loin de là, mais de considérer « en même temps », comme le souligne Paul, que le caractère fondamental de tout climat est de changer de manière imprévue.
Aussi, se jouer des incertitudes saisonnières comme on le constate dans l’agriculture depuis près de deux siècles en voulant contrôler l’environnement dans le but de maîtriser parfaitement les productions agricoles, c’est renoncer à toutes les activités sociales qui, depuis au moins le néolithique, réunissent les humains entre eux. Célébrer l’avènement du printemps, conjurer les sécheresses, etc., sont autant de rituels destinés à consacrer une alliance symbolique entre les humains et les puissantes forces du non-humain, toujours incertaines.
En revanche, les tentatives d’élaboration d’une autonomie de l’agriculture ont pour conséquence une considérable perte des connaissances environnementales. Dans son livre Homo Domesticus, Une histoire profonde des premiers États, un autre anthropologue, James Scott, émet l’hypothèse que les chasseurs-cueilleurs du paléolithique avaient accumulé un immense savoir relatif au climat, aux animaux, aux plantes, aux crues des rivières, etc., qui se serait perdu avec le passage aux monocultures intensives du néolithique (2019).
Ici, face à l’incertitude souvent déroutante des changements climatiques, les deux vignerons apprennent à composer avec les éléments en mettant en place des stratégies d’adaptation qui, selon Julie, peuvent les amener à diversifier les secteurs, pratiquer de la polyculture, se garder de tout emprunt et d’achat de nouveau matériel pour se contenter de ce qu’ils peuvent réellement produire. L’éco-ethnologue interprète alors cette attitude comme relevant d’une « résistance épistémique plutôt que d’une résignation » (p. 41) et ajoute ces propos très éclairants : « Bien sûr, l’incertitude et la précarité rendent la vie plus difficile, elles peuvent même devenir aliénantes. Mais on pressent aussi qu’elles sont susceptibles de l’enrichir. C’est pourquoi elles sont aujourd’hui accueillies et même choisies par un nombre croissant de vignerons » (p. 45).
S’accorder avec la contingence afin de rendre nos actes plus intenses, voilà ce que font également les paysans malaisiens dont il a suivi le travail et qui attendent que les durians tombent de l’arbre pour les ramasser. Comme il reste alors très peu de temps pour les consommer ou les vendre, il en résulte toute une intense organisation collective pour les récolter, les trier et les transporter sur les lieux de vente, qui transforme une simple activité agricole en un événement social d’importance. De plus, renonçant ainsi à la culture intensive de leurs durians, à la différence de leurs voisins thaïlandais, qui eux, les récoltent avant la maturité, les producteurs et les consommateurs malaisiens ont opté pour la diversité des goûts et qualités de chaque durian. Certains producteurs ou productrices entretiennent même un lien privilégié avec tel ou tel arbre, le traitant comme un individu que l’on respecte. Léo Mariani ouvre alors une réflexion salutaire sur le concept d’animisme, « manière d’être en relation » (p. 91) écrit-il en reprenant une formule de Philippe Descola, dont il se démarque cependant très vite. Il reproche en effet à ce dernier une catégorisation sclérosante des relations que les humains ont avec les non-humains en quatre grandes ontologies qui tendent à être repliées sur elles-mêmes (pour mémoire, l’animisme, le totémisme, l’analogisme et le naturalisme) à laquelle il oppose une approche empiriste, l’expérience montrant que les catégories peuvent s’avérer, de fait, le plus souvent entremêlées et sujettes, au cas par cas, à des hésitations, à des formulations nuancées, à de constantes ouvertures sur l’altérité.
Don et contre-don, une question de confiance ?
Devenir hétéronomes, Sur la pluralité des mondes se termine par une réflexion surprenante mais très heureuse et qui porte sur le concept de don. Surprenante car le lecteur (en l’occurrence, ici, moi-même) était plongé précédemment dans un questionnement sur l’animisme et donc sur les relations que des humains peuvent entretenir avec d’autres non-humains, en ayant un peu oublié que ce dernier concept, l’animisme, servait d’exemple à celui, central dans l’ouvrage, d’hétéronomie. Or ces deux concepts ont pour caractéristique, non pas de neutraliser l’incertitude, mais de composer avec elle, soit une manière d’être qui peut également s’appliquer aux relations entre humains. Contournant cette fois-ci les propos de Tim Ingold pour qui la confiance caractérise les relations de don/contre don, Léo Mariani souligne que la confiance « n’a pas lieu d’être sans doute ou sans défiance » (p. 115). Dès lors, le don/contre-don ne doit pas être considéré sous l’angle de l’échange, comme l’avait avancé Lévi-Strauss dans sa célèbre préface à l’essai de Marcel Mauss, (argument contesté depuis longtemps, entre autres, par l’équipe de la revue du MAUSS), mais sous celui de la prise de risque assumée. Et comme évoqué plus haut à propos des viticulteurs ou des cultivateurs de durians, c’est bien le choix de l’incertitude qui enrichit la relation, puisque, contrairement à l’échange chaque don assume sa part de ne pas être retourné de la part du destinataire.
Il y a plus d’un siècle, dans les quelques pages réunies sous le titre d’Essai sur l’exotisme, Victor Segalen (1978), défendant la toute-puissance du « Choc du divers », ouvrait une très prolifique réflexion d’ordre phénoménologique, esthétique et poétique sur l’altérité, celle-ci étant perçue par le poète comme devant nécessairement échapper à toute tentative de maîtrise. Il est tout à fait réjouissant de voir combien Devenir hétéronomes, Sur la pluralité des mondes, Léo Mariani nous offre maintenant un très beau et très nécessaire complément à cette intuition poétique à travers un solide positionnement épistémique qui embrasse nos multiples relations à nos environnements humains et non humains.
