Quand les promesses font le vide. L’aménagement de la ville par des infrastructures non réalisées

Résumé

Certaines promesses infrastructurelles ne se réalisent jamais, mais agissent pourtant sur l’aménagement du territoire. À partir d’une enquête ethnographique de deux ans portant sur la plaine Montceleux à Sevran, l’article montre que les effets des infrastructures promises mais non réalisées ne se réduisent pas à un écart entre projet et réalisation. À travers l’assemblage de documents collectés au cours de l’enquête, l’article décrit trois modalités d’aménagement du « vide » urbain constitutif du lieu étudié : sa production dans le contexte d’après-guerre et d’urbanisation effrénée des terres agricoles franciliennes ; son maintien à la faveur d’une succession de projets avortés et inscrits dans une logique de marketing territorial ; enfin sa capacité à susciter des attachements auprès des riverains et riveraines et des acteurs et actrices concernés, et ainsi participer d’un renouveau de l’horizon politique et des capacités d’agir locales. À partir de cette étude de cas, nous élaborons la notion d’infrastructuration négative pour saisir la performativité des infrastructures fantômes et leurs modes d’aménagement spécifiques, qui configurent la ville par les contre-formes des projets abandonnés et les rémanences de leur mise en œuvre anticipée ou inaboutie.

mots-clés : attachements, infrastructures, promesses, projets, vide urbain

Abstract

When promises leave a void. Urban development shaped by infrastructure that never materialised
Some infrastructural promises never materialise, but nevertheless have an impact on urban planning. Based on a two-year ethnographic study of the Montceleux plain in Sevran, France, this article shows that the effects of promised but unrealised infrastructure projects are not limited to the gap between plan and reality. Through a compilation of documents collected during the investigation, the article describes three ways in which the urban “void” that characterises the place has been developed : its creation in the post-war period and the rapid urbanisation of agricultural land in the Paris region ; its preservation through a series of aborted projects based on a territorial marketing approach ; and finally, its capacity to create attachment among local residents and stakeholders, thereby contributing to a renewal of the political horizon and local capacity for action. Based this case study, we develop the notion of negative infrastructuring to describe the performativity of ghost infrastructure and its specific modes of development. These processes shape the city through the counter-forms of abandoned projects and the remnants of their anticipated or incomplete implementation.

keywords : attachments, infrastructures, projects, promises, urban void

Sommaire

Sur une carte de Seine-Saint-Denis…

Fig. 1. À gauche, carte de Sevran ; à droite, carte du nord-est de Sevran
Openstreetmap, tuiles Stamen Design

Sur une carte de Seine-Saint-Denis, une forme géométrique se détache au nord-est de Sevran, à la lisière de Villepinte. Le tracé de ce polygone aux bords tranchés n’évoque rien de familier. Ni hachures, ni stries, ni couleurs : c’est une zone blanche. L’expansion de la ville semble s’être arrêtée aux abords de cet espace qui ne se laisse pas simplement nommer. Les Sevranais·es l’appellent la plaine Montceleux, les 32 hectares, la ZAC ou encore le triangle Montceleux. Ses multiples dénominations évoquent une identité trouble, instable. Cet espace est-il réellement aussi vide que le suggèrent les cartes  ? Qu’y a-t-il de trop vague ou de trop complexe pour être représenté  ? Et comment a-t-il pu déjouer le puissant processus d’urbanisation francilienne  ?

 

Encart méthodologique

Notre dispositif d’enquête repose sur une ethnographie collective constituée d’une série d’ateliers menés en 2021 et 2022 avec une vingtaine d’habitants et d’habitantes de Sevran aux profils variés. Nous les avons associés à notre travail, à la suite d’une réunion publique organisée dans la maison de quartier à Sevran-Beaudottes (jouxtant la plaine Montceleux) avec le théâtre de la Poudrerie – dans le cadre d’un projet Arts, sciences et société, lauréat d’un financement de la Fondation Carasso. Nous avons étudié la plaine durant une dizaine de matinées d’ateliers, durant lesquelles nous avons retracé son histoire à partir de sources documentaires et d’entretiens. Nous l’avons également arpentée lors d’excursions disciplinaires mobilisant le regard d’expert·es médiateur·ices invité·es en agronomie, botanique, écologie, ethnographie, ornithologie, paysage et pratiques artistiques. Nous avons enfin donné une forme écrite à notre recherche avec le concours de nos co-enquêteur·ices devenus comité de lecture habitante (de Mourat, Seurat, Tari 2023).

 

Nous explorons à travers l’histoire de la plaine Montceleux une typologie particulière de promesses infrastructurelles : celles qui n’ont pas été réalisées. La ville peut se définir non seulement par la matérialité de son réseau infrastructurel (Latour & Hermant 1998) mais aussi comme « un assemblage de promesses », où « ce qui n’est pas encore réalisé » peut être vécu « comme quelque chose de liant, [...] comme un agencement organisateur qui n’est que partiellement monitoré » (Färber 2019 : 267). Ce mode d’existence par la promesse rejoint celui du projet comme un processus nécessairement riche de contingences et de détours (Latour 1992). Dans cette lignée, nous proposons d’envisager les effets des promesses des infrastructures urbaines en étudiant les dimensions matérielles et performatives de projets qui n’ont jamais vu le jour. Ces infrastructures imaginées concernent des réseaux viaires mais aussi des complexes sportifs et culturels, ou encore de vastes programmes d’aménagement urbain, selon une conception qui les appréhende « en termes de fonction [plutôt] que de forme […] car [elles] contribuent à structurer, façonner, modeler, permettre ou contraindre notre “être-ensemble”. » (Musiani 2018 : 162).

Au fil des décennies, les promesses infrastructurelles portant sur la plaine Montceleux, toutes inabouties, ont connu des degrés de concrétisation différents, de l’« existence documentaire » (Cortado 2018) dans des plans architecturaux et urbanistiques à la préemption de parcelles par la puissance publique. De fait, elles ont produit des effets divers sur l’aménagement. Nous proposons de nommer infrastructuration négative ce processus par lequel les promesses infrastructurelles font le vide. Le négatif s’entend ici au sens de la photographie argentique, comme ce qui produit et révèle les contre-formes de ce à quoi on prête habituellement attention.

Nous décrivons cette infrastructuration négative en distinguant trois périodes. La tension entre mitage [1] et planification urbaine dans les années 1960-1970 a conduit à des expropriations et à la préemption par l’État de la plaine Montceleux, délimitant ainsi une emprise et produisant sur les cartes de la ville un vide à la place des champs. À partir des années 2000, une myriade de projets nient l’existant en l’investissant de représentations collectives associées à des démarches de marketing territorial qui, parce qu’elles sont restées au stade de la projection d’aménagement, ont paradoxalement maintenu cet espace en suspens. Depuis l’émergence d’un projet controversé d’une piscine à vagues de surf en 2017, la succession des promesses infrastructurelles, souvent vécues comme des menaces par des collectifs citoyens, a paradoxalement produit des attachements à l’espace ouvert de la plaine Montceleux qui en font un horizon désirable en soi.

Produire le vide

Fig. 2. Photographies aériennes du nord-est de Sevran en 1933, 1971, 1977 et 2013
IGN

Les photographies aériennes du nord-est de Sevran témoignent du mitage urbain progressif des grandes plaines agricoles de la ville, alors qu’au nord, Villepinte est déjà urbanisée. En 1933, on distingue la forme singulière du quartier du Pont-Blanc, un projet immobilier réalisé en 1924, aux contours délimités par les champs qui l’entourent. La proximité de la Poudrerie impériale, devenue ensuite nationale, a longtemps interdit de nouvelles constructions, en raison du risque d’explosion. L’arrêt de la manufacture au début des années 1970 sécurise les quartiers alentour où de nouveaux projets immobiliers peuvent alors voir le jour et coloniser presque tout l’espace agricole disponible. Sur le cliché de 2013, ce qui reste de la plaine de la ferme Montceleux ressort visuellement, comme en négatif. C’est là tout le paradoxe d’un vide qui apparaît alors même qu’au long du XXe siècle, le territoire très agricole de Sevran a été progressivement phagocyté au profit d’opérations de densification urbaine.

Fig. 3. Plan de masse de la ZUP de 1964, annoté en 1970 au feutre rouge avec le tracé du réseau viaire
SAES de la ville de Sevran, reproduit dans Burgel et Jullien (2014). Les auteur·ices ont ajouté la plaine Montceleux, (annotateur inconnu).

La première grande promesse infrastructurelle est la zone à urbaniser en priorité (ZUP) qui s’étale sur Aulnay-sous-Bois, Sevran et Villepinte, dont le premier plan est publié en 1964. Les ZUP sont des actions publiques coordonnées à l’échelle nationale, qui imposent « que tout constructeur de plus de 100 logements peut être obligé d’y construire son programme, s’il entraîne de nouveaux équipements d’infrastructure à la charge de la collectivité » (Fourcaut 2006). Les formes géométriques des grands ensembles imaginés partent, au sud, de la gare, pour s’étendre sur tout l’espace disponible, promettant des logements modernes à proximité des champs. Le tracé ultérieur du réseau viaire, au feutre, construit en dépit de ce plan d’ensemble, témoigne de l’abandon de la ZUP, transformée en 1970 en plusieurs zones d’aménagement concerté (ZAC). En dépit de cette appellation, leur développement s’est opéré sans concertation. La nature du document présenté, un plan, participe de ce que Thomas Cortado (2018) nomme une « existence documentaire », c’est-à-dire un pouvoir d’agir propre aux documents sur l’aménagement de la ville.

L’historien local Jean-Pierre Ferrand écrit que « sans nourrir de regrets sur l’image du projet de 1964, on peut noter que ces revirements et modifications du projet initial donnent aux nouveaux quartiers de Sevran un côté inachevé, brouillon. De larges voies s’interrompent, des perspectives imaginées et amorcées sont coupées » (Ferrand 2008 : 43), soulignant ainsi les conséquences matérielles et urbanistiques concrètes – l’enclavement de ces nouveaux quartiers – de la non-réalisation de la ZUP.

Fig. 4. Plan d’aménagement de Sevran de 1970
Le quartier historique du Pont-Blanc est rogné par le tracé de l’A87, alors que la cité Logirep à construire apparaît en pointillés. La plaine actuelle s’étend entre le nœud autoroutier envisagé et Villepinte.
Échelle non disponible, estimée à 1/5000.
Reproduit depuis Ferrand & Ferrand (2000 : 39)

Une promesse de désenclavement par la mobilité automobile succède à la ZUP. L’A87 est un projet de troisième rocade autoroutière parisienne en grande couronne, dessinée en 1965. Mais alors que le bâti s’étend, il faut, pour permettre le projet, figer les terres encore vierges. À Sevran, le tracé de l’autoroute traverse le quartier du Pont-Blanc sur lequel elle empiète, avant de s’enfoncer dans les lotissements de Villepinte. Pour construire un nœud autoroutier à proximité directe du projet de grand ensemble des cités d’urgence Logirep, l’État acquiert le champ de la plaine Montceleux, qui reste en fermage. Le projet de l’A87 est cependant lui aussi rapidement enterré, dès 1982. Il connaît une contestation à l’échelle francilienne, portée à Sevran par les Amis du parc de la Poudrerie, une association qui œuvre pour la préservation de cet espace forestier. Ce projet non réalisé n’est pas tout à fait fantôme  : un certain nombre de tronçons ont été construits, comme l’A104 à Villepinte. L’État conserve ses nombreuses emprises dont la plaine Montceleux, ce qui explique l’absence de développement urbain sur la trentaine d’hectares concernée. Que dessinent les emprises laissées vacantes du projet abandonné de l’A87  ? L’artiste Guillaume Barnavon, dans son projet Lost Highway, fait « l’hypothèse que l’A87 existe déjà bel et bien sous nos pieds », sous forme de friches. À Sevran, c’est précisément parce que des promesses infrastructurelles de nature diverse se sont échafaudées, et ont l’une après l’autre posé leur emprise sur ce bout de terre, qu’il est encore vierge aujourd’hui.

Maintenir le vide

À partir des années 2000, c’est une autre typologie d’infrastructures qui est imaginée pour les 32 hectares : des grands équipements conçus pour offrir un avantage concurrentiel au territoire sevranais. Ces projets, avortés au stade de leur conception, maintiennent le vide créé par l’accaparement du territoire par l’État en le suspendant à leur réalisation. Celui-ci devient l’opportunité d’esquisser un avenir optimiste pour Sevran, dans une logique de marketing territorial où le nouveau quartier doit s’organiser autour d’une infrastructure exceptionnelle venant « marquer » le territoire et le rendre attractif. Il s’agit alors de réhabiliter la réputation de la ville, dont le nombre d’habitant·es diminue à la suite des fermetures des usines Kodak et Westinghouse.

Fig. 5. Vue de synthèse du projet de grand stade de rugby imaginé en 2011 pour Sevran par l’architecte urbaniste Finn Geipel

En 2000 émerge le projet d’un « super-cinéma » prévu pour accueillir 1,2 million de personnes chaque année. Ce sont ensuite des infrastructures sportives qui sont imaginées : un parc des sports, un grand stade pour la fédération de rugby, puis un «  Clairefontaine de banlieue » – un site d’entraînement de l’équipe de France de football – et enfin un pôle sportif avec lac artificiel. Durant dix ans, les projets se succèdent, entraînés par la désignation des deux gares de Sevran-Livry et Sevran-Beaudottes comme futures stations de métro de la ligne 16 du Grand Paris Express. Tandis que la modélisation du grand stade de rugby fait complètement disparaître la cité du Pont-Blanc située là, les appellations des programmes qui suivent nient systématiquement le caractère agricole de la plaine pour y projeter d’autres imaginaires : Terre de Sport, Terre d’Eaux, Terre d’Eaux et de Culture…

La projection de ces différentes infrastructures n’est pas dénuée d’une épaisseur matérielle propre aux diverses cartes, règlements et autres rapports qui la rendent possible (Hull 2012). La négation des qualités existantes de la plaine se retrouve aussi dans le document réglementaire du plan local d’urbanisme (PLU) révisé en 2015. Alors qu’il s’agit d’une exploitation agricole, elle est intégrée au quartier Montceleux Pont-Blanc. Cet amalgame diminue artificiellement la mesure de la densité du quartier, favorisant ainsi une densification à venir.

Fig. 6. Plan de zonage du PLU de Sevran en 2015
Détail annoté par les auteurs et l’autrice de l’article afin de représenter les contours de la plaine Montceleux.

Son devenir est également conditionné par le plan de zonage du PLU, qui encadre juridiquement les projets immobiliers à venir à Sevran. Ce dernier prend la forme d’une carte découpant l’espace de la commune en quelques dizaines de zones catégorisées selon leur destination fonctionnelle et leur degré de densité urbaine souhaité. La plaine Montceleux y est scindée en deux secteurs aux réglementations distinctes. La partie ouest est catégorisée en zone «  naturelle arc paysager  » (Nap) tandis que le sud et l’est sont classés en zone «  urbaine verte  » (UV). Aucune zone de la ville n’y est désignée «  agricole  » (A). Ici, c’est à la fois la nature agricole de la plaine et son unité territoriale qui sont niées, afin de faciliter les projets immobiliers et infrastructurels en cours.

Fig. 7. La Vague Sevran Terre d’Eaux
Linkcity Île-de-France & Crescendo. Captures d’écran de la vidéo promotionnelle https://www.youtube.com/watch?v=Ebt5eaLRG_w (1’30).

En 2016, le site est sélectionné pour être intégré à l’appel à projets innovants «  Inventons la Métropole du Grand Paris  ». C’est l’aménagement proposé par le promoteur immobilier Linkcity, une filiale du groupe Bouygues, qui est retenu : il s’agit d’une base de loisirs, de logements et de commerces, comprenant un bassin pour la pratique du surf, doté d’un fort potentiel en vue des JO de 2024. Voulant faire de Sevran une «  nouvelle place forte de la glisse  », le promoteur met en avant «  une wavepool de classe mondiale  » dans sa vidéo de présentation du projet afin de positionner la ville dans la compétition urbaine planétaire. Il y annonce un objectif de fréquentation de 500 000 visites par an, pour une ville de 50 000 habitant·es, et un potentiel de clientèle de 33 millions de personnes, grâce à la proximité du site avec l’aéroport Roissy-Charles-de-Gaulle et le « cœur de Paris ». On y voit des surfeurs et surfeuses s’engouffrer dans le métro depuis la tour Eiffel ou l’aéroport.

Fig. 8. Vue sur la plaine Montceleux et le quartier Pont-Blanc
2021
Clémence Seurat

Les promesses infrastructurelles présentées ci-dessus opèrent des projections de la plaine Montceleux qui dessinent un avenir plus radieux pour la ville de Sevran. Pour les faire advenir, les cartes, les projets d’aménagement ainsi que les outils de planification nient l’existant. C’est peut-être parce qu’ils portent un imaginaire hors-sol, dont les modélisations séduisent les investisseurs sans prendre en considération les réalités du territoire ni les besoins des habitant·es, que ces différents projets n’ont pas vu le jour. Si la promesse de faire de Sevran une « terre de destination » grâce à des infrastructures culturelles et sportives d’envergure n’a pas été tenue, leurs abandons successifs ont eu pour effet de maintenir le vide de la plaine Montceleux, laissée en friche en 2019, dans l’attente d’un projet enfin validé pour l’occuper.

S’attacher au vide

Fig. 9. Capture d’écran de la retransmission de la réunion inaugurale de la consultation citoyenne Terre d’Eaux et de Culture
13 mars 2021

Le projet « Terre d’Eaux et de Culture », qui comprend la piscine à vague de surf, suscite une controverse locale au sujet de laquelle la Ville de Sevran, Grand Paris Aménagement et Linkcity lancent une concertation publique au printemps 2021. Cette démarche vise à débattre du projet d’aménagement et les échanges mettent rapidement en lumière des doutes sur sa viabilité écologique, économique et sociale. Le suivi du dispositif dans le cadre de notre recherche nous a permis d’observer les personnes participantes à cette concertation – les citoyen·nes de Sevran et l’association Environnement 93 notamment – remettre en question la qualité des informations fournies, la pertinence des expertises sollicitées et le format même de la concertation, allant jusqu’à organiser une séance à huis clos sans les porteurs du projet. Ce dernier a ainsi eu un effet paradoxalement mobilisateur qui confère une importance renouvelée au lieu, en permettant d’identifier ce que sa disparition ferait perdre. Sa mise en péril suscite un ensemble d’attachements aux qualités du lieu, qui sont autant de manières d’éprouver le lien avec lui que de se doter des moyens d’y agir (Hennion 2013). La promesse d’un énième nouvel aménagement opère alors comme une menace fédératrice, qui provoque un renouveau dans l’élan collectif local. L’abandon de la vague de surf en 2021 s’ajoute à la longue liste des projets non réalisés depuis l’après-guerre qui ont conduit à faire de ce lieu un véritable cimetière de projets.

L’enquête que nous avons menée s’inscrit dans le temps de cette nouvelle mise en suspens de la plaine Montceleux, un projet alternatif étant appelé à être formulé. Dans la création sonore Contrevoix (Imbault 2022) [2] tirée de notre terrain, le collectif prête attention aux oiseaux et aux plantes qui peuplent la plaine, reconstitue son histoire agricole et découvre un lieu particulièrement florissant, spontanément qualifié d’« oasis » par des participant·es et qui est en fait un équipement sportif désaffecté regagné par la faune et la flore.

Jean-Luc, habitant de la cité Pont-Blanc jouxtant la plaine Montceleux, confie qu’il n’avait jamais été de l’autre côté de celle-ci avant l’enquête collective. Cela ne l’empêche pas de signaler un attachement au lieu : «  au-delà du champ, personnellement et surtout, c’est que je ne vois pas le béton [...] je vois du vert et les avions qui s’envolent.  » Cet attachement aux espaces ouverts renvoie à leur statut de sociotopes, des lieux dont la perception et les usages sont partagés collectivement sans pour autant être explicitement formulés. Hervé Brédif et Vincent Pupin notent à leur propos qu’aucun cadre de pensée ne permet vraiment de les appréhender, « de sorte que personne ne sait vraiment ce que les autres ont en tête à leur sujet  » (2012 : 59), jusqu’au moment où ces derniers sont mis en péril. Si les infrastructures ne deviennent visibles qu’au moment où elles dysfonctionnent (Star 1999 : 382), l’attachement au vide n’apparaît que lors du surgissement d’un projet infrastructurel qui le menace. Mais «  réduire la relation des habitants aux espaces ouverts agricoles à une “identité contre” (contre l’urbanisation) empêche de remonter à la source cachée de cette attitude, de comprendre qu’il s’agit en réalité d’une posture inhérente à une sociopolitique dégradée  » (Brédif & Pupin 2012 : 59).

Fig. 10. Jardins partagés des habitant·es de la cité Montceleux Pont-Blanc, attenants à la plaine.
2021
Clémence Seurat

La promesse d’une infrastructure controversée non seulement révèle, mais également génère des attachements. Selon les mots de certain·es de nos co-enquêteur·ices, l’expérience de l’investigation collective les a conduits à prêter attention à un territoire jugé jusqu’alors anodin. Pour d’autres, à le rendre remarquable (Despret 2019) et digne de compter dans les discussions qui les concernent. Pour d’autres encore, il a conduit à se sentir responsable du lieu et des êtres vivants qui en dépendent, et raviver des formations sociales aussi variées qu’une amicale de locataires, un groupe d’histoire locale ou un groupe de travail d’urbanisme municipal.

À travers cette enquête de terrain, nous avons décrit le mode d’aménagement paradoxal dans lequel s’inscrivent les vides urbains, les fantômes de papiers et les représentations collectives que produisent les promesses d’infrastructures non réalisées. À Sevran, le vide qui a résulté de ces dernières a engendré une dynamique de réappropriation citoyenne. L’infrastructuration négative par laquelle les promesses font le vide devient alors le moyen de nourrir notre responsabilité collective à propos des lieux que nous habitons et du monde que nous souhaitons habiter.

add_to_photos Notes

[1Le mitage est « l’éparpillement, sans plan d’urbanisme réellement cohérent, d’infrastructures, de zones d’habitat, de zones d’activité, dans des espaces initialement ruraux » (Géoconfluences, https://geoconfluences.ens-lyon.fr/glossaire/mitage).

[2Extrait de la pièce sonore Contrevoix de Charlotte Imbault (2022), https://soundcloud.com/lapoudrerie/contrevoix.

library_books Bibliographie

BRÉDIF Hervé & PUPIN Vincent, 2012. «   Réévaluer la place de l’agriculture à l’heure du Grand Paris   », Annales de géographie, 683 (1), p. 43-65, https://doi.org/10.3917/ag.683.0043.

BURGEL Guy & JULLIEN Jacques, 2014. « Grands ensembles : une histoire d’avenir », Pour mémoire, 14, p. 7-71.

CORTADO Thomas, 2018. «  Artefacts urbanistiques en périphérie de Rio de Janeiro : la technologie du lotissement  ». Vibrant : Virtual Brazilian Anthropology, 15, p. 1-28.

DE MOURAT Robin, SEURAT Clémence & TARI Thomas, 2023. Le champ des possibles. Une enquête collective à Sevran. Cognac, 369 éditions.

DESPRET Vinciane, 2019. Habiter en oiseau. Arles, Actes Sud.

FÄRBER Alexa, 2019. «   How does ANT help us to rethink the city and its promises ? », in BLOK Anders, FARIAS Ignacio & ROBERTS Celia (eds.), The Routledge Companion to Actor-network Theory, Londres, Routledge, p. 264‑272.

FERRAND Jean-Pierre, 2008. «   Vers Sevran ville dortoir  ?   », Mémoires d’hier et d’aujourd’hui. Journal de la Société de l’Histoire et de la Vie à Sevran, 17, p. 37-44.

FERRAND Virginie & FERRAND Jean-Pierre, 2000. «  Un siècle d’urbanisation sevranaise  », Mémoires d’hier et d’aujourd’hui. Journal de la Société de l’Histoire et de la Vie à Sevran, 9, p. 36-42.

FOURCAUT Annie, 2006. «  Les grands ensembles ont-ils été conçus comme des villes nouvelles   ?   », Histoire urbaine, 17 (3), p. 7-25, https://doi.org/10.3917/rhu.017.0007.

HENNION Antoine, 2013. «  Vous avez dit attachements ?...   », in AKRICH Madeleine, BARTHE Yannick, MUNIESA Fabian & MUSTAR Philippe (dir.), Débordements. Mélanges offerts à Michel Callon, Paris, Presses des Mines, p. 179-190.

HULL Matthew S, 2012. Government of Paper : The Materiality of Bureaucracy in Urban Pakistan. Berkeley, University of California Press.

IMBAULT Charlotte, 2022. Contrevoix, 29’57, https://soundcloud.com/lapoudrerie/contrevoix.

LATOUR Bruno, 1992. Aramis ou l’amour des techniques. Paris, La Découverte.

LATOUR Bruno & HERMANT Émilie, 1998. Paris, ville invisible. Paris, La Découverte.

MUSIANI Francesca, 2018. « L’invisible qui façonne. Études d’infrastructure et gouvernance d’Internet », Tracés, 35, p. 161-176, https://doi.org/10.4000/traces.8419.

STAR Susan Leigh, 1999. « The ethnography of infrastructure », American Behavioral Scientist, 43 (3), p. 377-391.

Pour citer cet article :

Robin de Mourat, Clémence Seurat, Thomas Tari, 2026. « Quand les promesses font le vide. L’aménagement de la ville par des infrastructures non réalisées ». ethnographiques.org, Numéro 50 - juin 2026
Les promesses des infrastructures urbaines. Regards ethnographiques.
Entre espoirs, craintes et indifférences [en ligne].
(https://www.ethnographiques.org/2026/de_Mourat-Seurat-Tari - consulté le 06.09.2026)