Le retour aux sources incertaines et la quête de l’origine des Tsiganes de Clifford Lee.
Enquêter, comparer, rassembler

Résumé

Le voyage de retour aux origines entrepris en 1969 par un Tsigane anglais, Clifford Lee, en Inde fait l’objet de cet article. Fondé principalement sur l’ouvrage qui en est le produit et dont Bart McDowell est l’auteur, l’article souligne les enjeux que ces voyages soutiennent lorsqu’ils s’ancrent dans des phénomènes de fond d’interrogations scientifiques – en particulier historiques et linguistiques – sur l’origine entendue au sens large et sur l’origine indienne des Tsiganes en particulier. L’article décrit les différentes étapes du voyage des quatre protagonistes et signale les façons diverses d’appréhender ces espaces pluriels du retour. En rendant manifeste le doute scientifique quant au lieu précis de l’origine des Tsiganes, et en montrant comment ces espaces incertains sont investis par Clifford Lee, il considère la démarche indiciaire mise en œuvre par les voyageurs et l’accent porté sur la recherche des ressemblances. Plutôt que la recherche du lieu précis du départ de l’Inde, c’est l’identification de groupes en tant que Tsiganes qui se joue dans cette quête des origines de Clifford Lee et de ses trois acolytes.

Abstract

A Return to Uncertain Sources and Clifford Lee’s Quest for Gypsy Origins. Seeking, Comparing, Assembling

This article comes back on a roots quest to India undertaken in 1969 by an English Gypsy, Clifford Lee. Based mainly on the work produced by Bart McDowell, it highlights the challenges these journeys encounter when they are anchored in fundamental phenomena of scientific questioning on the origin understood in the broadest sense and on the Indian origin of gypsies in particular. This article describes the various stages of the journey of these four protagonists, and highlights the different ways we might understand these plural spaces of return. Linguistic clues that are well documented by scientists play a predominant role in the first stages of the journey, but sensory practices based on principles of recognition, identification and resemblance take centre stage when the scientific knowledge is lacking. It is the identification of these people as Gypsies that is at stake here, rather than the search for the exact places from which they may have left India.

Sommaire

Entrer, par le voyage, dans l’histoire de l’origine indienne des Tsiganes

À partir des années 1950, la thèse de l’origine indienne des Tsiganes [1] est réinvestie par des acteurs hétéroclites. Des institutions académiques, des mouvements religieux et politiques s’emparent à nouveau de ce « récit des origines » (Hartog et Revel 2001 : 14) entériné depuis le XVIIIe siècle par les linguistes européens (Piasere 1989). Chacun à leur façon, ces acteurs déploient des discours de l’origine indienne qui varient sensiblement les uns des autres. Alors que les débats du monde académique se proposent surtout de spécifier la région de départ de cette communauté, et partant, de renseigner sa nature même, le discours religieux ne se constitue pas comme une arène de discussion. L’origine indienne, par exemple, est tenue pour acquise par le mouvement évangélique tsigane naissant, qui ne s’interroge pas plus avant sur la consistance de cette thèse qu’elle associe à un autre « discours sur la totalité, [celui] de la tribu d’Israël » (Williams 1991 : 89). Le mouvement politique international tsigane, alors en train de se constituer, convoque grandement l’origine indienne pour asseoir notamment l’« unité » du peuple tsigane et fédérer ses différentes entités dans un seul et même mouvement, nationaliste [2]. Les sphères scientifiques et militantes des années 1960 et 1970 sont particulièrement perméables et des tsiganologues tels Grattan Puxon, Ian Hancock ou encore Donald Kenrick naviguent entre elles. De ces réinvestissements pluriels et différenciés adviennent des voyages pourtant très peu nombreux de retour aux origines, toujours encadrés et tributaires, dans leurs formes, des institutions, religieuses ou académiques, qui les soutiennent.

En centrant mon analyse sur une expérience de retour aux lieux de l’origine menée en 1969 de l’Angleterre à l’Inde et relayée dans un ouvrage produit par la National Geographic Society intitulé dans sa version anglaise Gypsies, Wanderers of the World – et publié neuf ans plus tard sous le titre Les Tziganes : éternels voyageurs du monde en français (McDowell [1970] 1979) –, je montrerai comment ce voyage s’est adossé à la théorie scientifique alors en vigueur en mettant en exergue les mêmes interrogations et incertitudes, et comment il fut informé, dans sa forme notamment, par le savoir académique qui lui était contemporain. La préparation des quatre voyageurs, Clifford et Sheila Lee, Bart McDowell et Bruce Dale, prend la forme d’une enquête documentée qui s’organise en amont du voyage mais ne s’y épuise pas. Elle s’éprouve dans le cours même du retour, par des rappels oraux aux écrits des scientifiques, et informe une plurivocalité constitutive du voyage et de son récit. Le voyage, dans son effectuation, ne se limite lui-même pas à ces rappels scientifiques. Parce que ces derniers sont incertains et qu’ils charrient des doutes quant à l’affiliation des groupes de Tsiganes entre eux, les quatre voyageurs mettent en œuvre des pratiques sensibles de comparaison et de classification fondées sur la recherche d’« indices » (Ginzburg 1980). Les filiations linguistiques, les ressemblances corporelles ou la proximité de leurs pratiques sont mises en avant et pallient les apories du questionnement scientifique quant à la parenté des groupes. À mesure qu’ils s’éloignent des espaces balisés par les domaines historique et linguistique, l’entreprise de ces voyageurs se transforme en une enquête de terrain, dont la modalité est l’attente et, partant, la désillusion ou la félicité en sont les résultats. C’est à l’endroit de cette attente que l’engagement particulier de l’un des voyageurs, Clifford Lee, le seul Tsigane de l’aventure, se fait le plus manifeste. Parce que c’est in fine à l’identification des Tsiganes que réfère leur voyage, c’est son retour et son affiliation aux groupes potentiellement tsiganes rencontrés en chemin qui se jouent dans cette entreprise.

Le voyage de Clifford Lee et Bart McDowell

L’invitation au voyage

Bart McDowell est journaliste à la National Geographic Society lorsqu’il décide, dans les années 1960, de s’interroger plus avant sur la situation et l’histoire des Tsiganes. À la suite de nombreux contacts avec des spécialistes anglais de cette question, le journaliste américain entrevoit l’idée de remonter la piste des Tsiganes jusqu’en Inde. Par l’entremise de Dora E. Yates, secrétaire honoraire de la Gypsy Lore Society et directrice de son journal, Bart McDowell découvre les familles tsiganes qu’elle côtoie alors en Angleterre et grâce auxquelles, avec son aide, le tsiganologue renommé John Sampson [3] a établi une grammaire et un dictionnaire du dialecte tsigane du pays de Galles (Sampson 1926). Lorsque Bart McDowell demande à Dora E. Yates conseil pour trouver « quelques Tziganes intéressants » (McDowell [1970] 1979 : 11), elle lui indique Clifford Lee, dont le père Ithal Lee a lui-même participé à la dispersion des cendres de John Sampson à sa mort.

Bart McDowell rencontre alors Clifford Lee, qui lui dit sa volonté de retrouver son fils parti s’installer en Australie. Aussitôt vient au journaliste l’idée de les accompagner, lui et sa femme, jusqu’en Inde par la route, avant de rejoindre l’Australie éventuellement par avion. Le financement du voyage, offert par le journaliste, achève de convaincre la famille Lee, qui se prépare à partir dans l’année 1969.

L’entreprise de Bart McDowell et Clifford Lee, singulière dans les années 1960, est préparée et mise en forme par une riche documentation que l’auteur mobilise dans le tracé du trajet à suivre ainsi que dans le cours de leur voyage. Les cartes, outils indispensables aux voyageurs et instruments de la représentation scientifique, sont mobilisées tout le long de l’ouvrage et semblent s’opposer, en apparence, aux incertitudes de l’histoire des Tsiganes, à comprendre comme autant d’« énigmes » à la résolution desquelles les quatre voyageurs s’attellent.

Sur la composition de l’ouvrage

L’ouvrage, qui résulte du voyage de Bart McDowell et de Clifford Lee, est quasiment identique dans ses compositions anglaise et française. Seul le format est légèrement réduit dans la seconde version.

Le livre développe le voyage dans sa temporalité initiale et McDowell y indique dans l’ordre les éléments de leur entreprise. Tout d’abord il y indique sa volonté première de travailler sur les Tsiganes et sa rencontre avec Clifford Lee (chapitre I). Ensuite, chaque « étape » du voyage fait l’objet d’un chapitre. L’ouvrage est ainsi découpé selon les temporalités du trajet et chaque partie est amorcée par une carte circonscrite qui indique aux lecteurs la progression spatiale des voyageurs. Une autre carte, d’une plus petite échelle rend compte, en amont du récit de voyage lui-même, de la migration historique des Tsiganes. Enfin, des photos, qui constituent selon selon un spécialiste, François de Vaux de Foletier, une des raisons de se procurer l’ouvrage, viennent compléter le dispositif.

Si le narrateur du récit est Bart McDowell, l’avant-propos à l’édition est laissé à Clifford Lee. « Dans ce livre, dit-il, il est beaucoup question de moi, de mon peuple, et d’un long voyage que j’ai fait jusqu’en Inde, ce pays prodigieux dont mes ancêtres sont originaires […]. En route, j’ai retrouvé toutes sortes de représentants de mon peuple, celui des Tziganes » (McDowell [1970] 1979 : 5). Lee apparaît, dans le cours de ce livre de bord, comme l’un des acteurs principaux, avec sa femme Sheila et Bruce Dale, le photographe missionné par la National Geographic Society pour les accompagner. Les paroles de Lee – héros de l’ouvrage, avec McDowell – sont retranscrites sous forme de dialogues et ses actions et gestes sont donnés par la description et les photographies. Avant de partir aux Saintes-Maries-de-la-Mer, première étape du voyage, McDowell interroge Lee sur l’Inde :

– Considérez-vous l’Inde comme la patrie des Tziganes ? lui dis-je. Cliff acquiesça d’un signe de tête.
– De nombreux savants nous ont dit qu’elle l’était. Je pense qu’ils ont raison.
(McDowell [1970] 1979 : 18.)

Une entreprise singulière de retour aux sources dans les années 1960

Ce voyage de retour est inédit : il s’agit du premier voyage d’un Tsigane non scientifique en Inde effectué entièrement par la route (21 000 kilomètres au total) et entièrement raconté dans un ouvrage « sous la description » (Quéré 1994 ; Anscombe 1979) du “retour [4]”, c’est-à-dire appréhendé comme tel. Quelques repères temporels permettent de certifier ses spécificités, tout d’abord dans le champ scientifique, ensuite dans le champ religieux.

Dès les années 1961-1962, un linguiste tsigane, Vania Gila de Kochanowski, dit aussi Jan Kochanowski, letton mais tout à fait francophone, part en Inde pour étudier les ressemblances linguistiques entre le romani et des dialectes indiens. Il publie à New Delhi son ouvrage en deux volumes intitulé Gypsies Studies (1963), qui paraît grâce à l’International Academy of Indian Culture. L’auteur est tsigane mais sa résidence en Inde n’est jamais décrite comme un voyage de retour. Le 14 mai 1965, lors d’une réunion d’Études tsiganes, une association française, il est appelé à présenter ses études comparatives qu’il a déjà partiellement publiées dans le Journal of the Gypsy Lore Society anglais, ainsi que dans des quotidiens indiens de New Delhi. Du côté anglais, la situation est assez similaire. Des auteurs sont effectivement partis en Inde y étudier les ressemblances entre les Tsiganes européens et leurs potentiels cousins indiens, mais jamais le voyage n’a été entrepris sur le long cours, par la route et dans son intégralité. Les auteurs anglais se rendant en Inde, du reste, ne sont pas tsiganes. Derek Tipler, par exemple, publie dès l’année 1965 un article intitulé « The Banjara. Notes on some Cousins of the Gypsies » (1965). Il y précise qu’il observe un nombre important de points communs entre les Banjaras et les Gypsies, mais affirme ne pas pouvoir déterminer avec précision la tribu de l’Inde dont proviendraient les Tsiganes européens. D’autres scientifiques non-linguistes partent en Inde, comme Rudolph Vig, un ethnomusicologue hongrois, que Clifford Lee et Bart McDowell rencontreront durant leur périple. Mais là encore, il n’est pas tsigane et son voyage ne consiste pas en un retour par la route jusqu’à la “Terre-Mère” indienne.

Dans le champ évangélique, les voyages aux Indes, majoritairement mis en place pour participer à l’évangélisation des populations indiennes considérées comme Tsiganes, débutent dans l’année 1965. Zigeunerfreund. L’ami des Gitans, organe de la Mission tzigane suisse, indique en novembre de cette année que l’Église méthodiste indienne évangélise des Tsiganes appelés Lambadi, au nord-ouest de Madras (1965). En 1966, Matéo Maximoff annonce dans la revue Études tsiganes que la Mission évangélique des Tziganes de France orchestrée par Clément Le Cossec projette des missions en Inde (Maximoff 1966). Vie et Lumière, l’organe de ce mouvement, publie l’année suivante des comptes-rendus de ses voyages : « Il a rencontré des Tsiganes hindous », « Aux Indes avec les Tsiganes » (Vie et Lumière 1967). L’Église catholique française, quant à elle, ne semble s’intéresser à l’Inde que de façon périphérique. Un voyage retient l’attention, celui de Renée Hoffmann. En 1970, la revue catholique Monde gitan, l’organe de l’Association Notre-Dame des Gitans, annonce dans un article intitulé « Une Gitane aux Indes » que cette jeune femme « appartenant au groupe des Manouches » est allée jusqu’en Inde « à la recherche de ses ancêtres ». L’interview n’en dit pas plus concernant cette « recherche des ancêtres », et l’expression même, présente dans l’en-tête de l’article, ne se retrouve d’ailleurs pas dans le corps de l’interview (Monde gitan 1970).

En 1969, des scientifiques et des missionnaires sont donc déjà allés jusqu’en Inde pour étudier l’origine indienne des Tsiganes et les ressemblances probables, mais aucun d’entre eux n’a entrepris ce périple d’un seul tenant, par la route, en remontant en marche arrière le trajet de la migration. Cet élément est mis en valeur par Bart McDowell dans les premières pages de son ouvrage. Il reproduit en effet un extrait d’une discussion avec Angus M. Fraser, spécialiste anglais des Tsiganes alors directeur adjoint de la Gypsy Lore Society :

Un voyage comme celui-là n’a encore jamais été entrepris, m’assura Angus M. Fraser […]. Walter Starkie a fait presque tout le trajet, mais non en un seul voyage. Il y en a eu d’ailleurs bien d’autres pour suivre la route des Tziganes sur un long parcours, mais personne n’est encore remonté jusqu’à la source.
(McDowell [1970] 1979 : 19.)

La spécificité de l’entreprise de Bart McDowell et de Clifford Lee (du voyage comme de l’ouvrage qui en est le produit) est par ailleurs attestée par l’attention dont elle fait l’objet dans le Journal of the Gypsy Lore Society tout d’abord, et dans la revue Études tsiganes peu après. Dora E. Yates se charge du premier compte-rendu de l’ouvrage, en 1971 (Yates 1971). Dans le même numéro est reproduit aussi l’avant-propos de l’ouvrage rédigé par Clifford Lee, dans lequel celui-ci précise : « Je crois que mon ami Bart McDowell a choisi la meilleure façon de nous présenter : il nous a donné la parole » (Lee 1971 : 63). La sensation que Clifford Lee évoque ici est redoublée par une citation de Angus M. Fraser indiquée dans le compte-rendu de Dora E. Yates : « Je n’ai jamais vu un si bel ouvrage à propos des Tsiganes [5] » (Yates 1971 : 70). C’est François de Vaux de Foletier, célèbre historien français de la présence tsigane en France et par ailleurs collaborateur très actif d’Études tsiganes, qui signe le compte-rendu de l’ouvrage pour le public francophone (1971). En fait d’un « traité », dit-il, « c’est un reportage sur les Tsiganes, depuis l’Amérique et l’Europe occidentale jusqu’en Asie, jusqu’en Inde : en suivant donc, approximativement, et à rebours le cours des migrations jusqu’au pays originel » que McDowell et Lee proposent [6].

L’ouvrage paraît à l’époque ne susciter qu’une seule réserve, celle de Werner Cohn. Alors en poste au Canada à l’Université de la Colombie-Britannique, le sociologue spécialiste des Tsiganes indique ainsi que le livre, résultant d’un « bref voyage », est « inimitablement National Geographic ». Il souligne alors la superficialité des photographies, mais reconnaît que les auteurs échappent aux plus fréquentes « imprécisions » usuellement pratiquées dans les « écrits populaires sur les Tsiganes » (Cohn 1972 : 25 [7]). Cette critique négative semble être la seule qui ait été rédigée à propos de l’entreprise de Bart McDowell à sa publication, qui fait ailleurs l’objet de mentions positives. Ainsi, par exemple, alors qu’il rend compte dans le Journal of The Gypsy Lore Society d’un ouvrage concernant les Tsiganes d’Iran (Windfuhr [1970] 1978), Donald Kenrick souligne que c’est Clifford Lee qui a porté à la connaissance des savants les Zargari, des Tsiganes européens qui seraient retournés vivre à l’est (Kenrick 1978 : 214), inscrivant l’entreprise conjointe de McDowell et Lee [8] dans l’histoire de ces découvertes.

(En)quête scientifique : la préparation du voyage

Ce voyage de retour à la terre d’origine n’est pas seulement inédit en cela qu’il est le premier à concerner un Tsigane et à être si documenté. Il l’est aussi au regard de l’accent mis par les deux auteurs sur le voyage lui-même. L’intérêt d’un tel périple, semblent-ils indiquer, n’est pas seulement le point d’arrivée, ici l’Inde, mais bien plutôt le cheminement, en “marche arrière”, jusqu’à ce point constitué comme “Terre-Mère” avant lequel rien ne semble s’être passé, « commencement absolu » (Hartog et Revel 2001). L’entreprise à laquelle ils aspirent est d’autant plus compliquée qu’il ne s’agit pas uniquement de se rendre à un point plus ou moins précis, mais bien de transiter par un certain nombre d’étapes clefs et de composer avec l’incertitude scientifique entourant le lieu d’origine précis des Tsiganes. Pour résoudre cette complexité, les voyageurs évoquent et convoquent une série de spécialistes et de textes susceptibles de leur apporter des indices dans leur quête du trajet, à rebours, des Tsiganes. C’est cette enquête scientifique qui informe leur parcours et modèle certains passages “obligés” de leur retour aux origines, tous signalés par des cartes.

La préparation pratique de l’itinéraire à emprunter

Bart McDowell indique clairement dans le cours de sa narration comment leur voyage a été préparé. Des informations concernant la mise au point de leur itinéraire mais encore les documentations reçues et recherchées en amont du départ sont données rapidement dans le corps de l’ouvrage. Il indique qu’entre sa rencontre avec Clifford Lee et leur départ effectif de l’Angleterre, un an de préparation a été nécessaire : « Nous consultâmes bien des livres d’histoire et des cartes routières avant de juger l’idée réalisable » (McDowell [1970] 1979 : 19). Cette préparation s’organise comme une enquête-puzzle et l’auteur précise que des textes « de spécialistes d’une douzaine de pays » ont été parcourus (McDowell [1970] 1979 : 22). Plus encore, il théorise leur travail de recherche comme la mise au point d’un récit : « nous fûmes amenés à reconstituer un véritable roman » (McDowell [1970] 1979 : 22). Car c’est bien un récit, à trous, de la migration des Tsiganes que Clifford Lee et Bart McDowell tentent de recouvrer (et de recomposer) en amont de leur voyage, pour être au plus près dans leur propre trajet de ce parcours migratoire historique [9]. Une documentaliste de la National Geographic Society, Tee Snell, est par ailleurs mandatée pour rassembler la documentation nécessaire, qu’elle transmet aux intéressés. Les documents obtenus prennent une grande place dans le corps de l’ouvrage : McDowell alterne entre des renseignements historiques, des informations obtenues auprès de spécialistes, des inserts de discussions et d’échanges tenus lors de leur périple. L’ouvrage ainsi rend compte de l’épaisseur du voyage lui-même, des documents accumulés en amont ou reçus pendant, des multiples chevauchements de « voix » ; car si McDowell a effectivement « donné la parole » aux Tsiganes comme l’indique Clifford Lee, il a aussi accordé un espace important à celle des tsiganologues.

De multiples spécialistes sont alors cités, soit qu’ils soient simplement évoqués, soit que leur rencontre avec Clifford Lee et Bart McDowell fasse l’objet d’une description. Parmi les personnalités évoquées, l’on retrouve les grands tsiganologues lus par les deux compères : Walter Starkie en premier lieu, Martin Block, August Grellman, Jean-Paul Clébert, mais encore Kamill Erdös, Heinrich von Wlislocki ou Alexander G. Paspati. Dans l’ouvrage, tous sont reconnus comme des auteurs clefs et leurs références sont mêlées au récit du voyage en train de se faire, signalant à la fois l’antériorité relative de leur consultation (la plupart ont semble-t-il été lus avant le départ) mais aussi leur convocation dans le cours même du voyage [10].

Les rencontres effectives sont, elles, plus nombreuses que les évocations, marquant là encore la temporalité non close de l’enquête scientifique : elle ne vient pas seulement avant la quête effective, mais l’informe dans le cours même du retour. Les deux voyageurs prennent contact durant leur voyage avec un nombre impressionnant de « figures » des études tsiganes ou du monde politique et religieux de l’époque. C’est tout d’abord Dora E. Yates, point de liaison quasi familial entre les deux hommes, qui est mentionnée. Viennent ensuite en Angleterre les rencontres avec Angus M. Fraser, anthropologue, et Grattan Puxon, une des figures marquantes du mouvement politique tsigane anglais et international. Puis ce sont en France les contacts avec l’abbé Jean Fleury et l’abbé André Barthélémy, tous deux aumôniers catholiques des Tsiganes, mais aussi avec Matéo Maximoff, décrit comme le seul romancier tsigane au monde. À Prague, McDowell et Lee rencontrent Jiří Lípa, linguiste, puis à Budapest Jozsef Vekerdi et Eva Valis, respectivement tsiganologue et anthropologue. La liste des rencontres ne s’arrête pas là puisqu’en Roumanie ils font la connaissance de Zoltan Kallos, Istvan Almasi et Gheorghe Ciobanu, musicologues et ethnomusicologue. À Sofia, ils prennent contact avec Ivanitchka Georgieva puis rencontrent à Skopje Abdi Faik et Saip Jusufovski, l’un député rom de Macédoine et l’autre poète.

Énigme à résoudre et cartes à suivre

Point par point, les deux voyageurs suivent le tracé de la migration des Tsiganes offert par les scientifiques et chaque étape est l’occasion d’un renseignement cartographique de plus grande échelle. Une carte large figurant le monde, à l’exception des Amériques, marque les trajets migratoires historiques des Tsiganes de l’Inde à l’Europe et inaugure le récit du voyage effectif dans le corps de l’ouvrage.

Figure 1
Carte générale des migrations tsiganes dans l’ouvrage de la National Geographic Society.
Avant que le récit du voyage ne commence, une carte historique des trajets migratoires des Tsiganes est présentée (McDowell 1979 : 16-17).
Cartographie : © National Geographic Maps.

Cette forte présence des cartographies rejoint l’usage, à la fois antérieur et postérieur à l’ouvrage de Bart McDowell, de la carte et des figurations visuelles des migrations tsiganes par les tsiganologues : David MacRitchie, le fondateur de la Gypsy Lore Society, le lancera (1886), puis Jean-Paul Clébert (1961), Jan Kochanowski (1963, 1994), mais aussi Damodar P. Singhal (1982), Donald Kenrick (1993) et Ian Hancock ([2002] 2013), entre autres auteurs.

Figure 2
Les présences tsiganes dans le monde selon l’ouvrage de David MacRitchie (1886).
La carte présentée dans l’ouvrage de David MacRitchie n’indique pas le trajet potentiel des migrations tsiganes pluriséculaires, mais précise, soulignées en rouge, les localités dans lesquelles leur présence aurait été attestée. Si la carte ne figure pas l’Europe et s’arrête en Asie Mineure, il s’agit toutefois d’une des premières représentations, et des plus détaillées, des présences tsiganes dans le monde.
Cartographie : © David MacRitchie/K. Paul, Trench.

La succession des étapes du voyage de McDowell et Lee apparaît médiée par cet outil-carte ainsi que par la sélection des événements qui font sens dans l’établissement du récit de l’origine tsigane (Voirol 2005 : 57, 66), utilisée tant par les intellectuels académiques que par les intellectuels militants. Les rencontres effectuées avant le départ avec les scientifiques, soulignées par Bart McDowell, leur ont permis l’établissement d’un fil rouge qui, en plus de donner des étapes clefs de la présence tsigane, en Europe d’abord puis en Asie, thématise aussi chacune de ces escales.

Les deux voyageurs se rendent tout d’abord aux Saintes-Maries-de-la-Mer, pèlerinage emblématique des Tsiganes, espace définitoire de la communauté que l’on peut considérer comme synecdotique [11]. Revenus en Angleterre, ils franchissent ensuite la Manche pour poursuivre leur voyage en Belgique puis en Allemagne, étape du parcours mise en lien dans l’ouvrage avec les persécutions nazies (« Violon, Tziganes et camps d’extermination nazis », McDowell [1970] 1979 : 58). La carte et sa légende qui décrivent leur trajet jusqu’en Allemagne témoignent d’ailleurs du lien qu’ils établissent entre deux particularités de la présence tsigane outre-Rhin : l’extermination des Tsiganes et la musique dont ils sont les auteurs : « Après la traversée de la Manche, l’expédition passe par Bruxelles et pénètre en Allemagne, où des musiciens tziganes évoquent les horreurs des camps de concentration nazis » (McDowell [1970] 1979 : 60). Le « jazz tzigane » ou le « style sinti », comme il est appelé dans l’ouvrage, est alors considéré comme le moyen d’expression le plus évident de cette période historique dramatique. L’Allemagne semble ici pouvoir être considérée comme un « espace du trauma » (Schramm 2014) ou un « site de mémoire » (Leite 2005 [12]). Leur escale en Hongrie convoque à son tour Franz Liszt (McDowell [1970] 1979 : 62), compositeur et pianiste qui a, au XIXe siècle, théorisé le rôle des musiciens bohémiens dans l’établissement d’une épopée musicale magyare. Peu après, leur escale en Roumanie suscite l’évocation de la période d’esclavage des Tsiganes et appelle leur rencontre avec la musique.

Alors que les deux voyageurs s’éloignent de leur point de départ et, partant, remontent temporellement le fil de l’histoire vers la Turquie, l’Égypte puis l’Asie, la thématisation des lieux est de moins en moins précise. L’usage de la cartographie dans le livre ne cache pas les apories du récit historique, assumées par Lee et McDowell. À plusieurs occasions en effet McDowell souligne l’incertitude du discours scientifique [13]. Les deux compères s’insèrent dans cette histoire hésitante de la migration tsigane et inscrivent leur quête dans l’histoire des recherches déjà menées, tout incertaines qu’elles aient pu être. McDowell, ainsi, écrit :

Toute cette histoire me donnait le vertige, tant elle semblait devoir prendre des proportions importantes et pourtant ma curiosité était éveillée. Entreprendre un voyage avec un vrai Tzigane qui tenterait de retourner aux sources
(McDowell [1970] 1979 : 19, je souligne.)

Leur passage en Transylvanie, lui aussi, est l’occasion pour l’auteur d’effectuer cette opération de continuité [14] : « Nous allions découvrir à notre tour, tout comme Grellman l’avait rapporté deux siècles auparavant, que les Tziganes transylvains “se sont abattus sur cette terre comme des sauterelles” » (McDowell [1970] 1979 : 102, je souligne).

Mobilisant ces références historiques et linguistiques, ils ne peuvent passer à côté des incertitudes qui les constituent. Car si, en effet, l’origine indienne est certifiée en Inde, et non contrariée à cette époque, les lieux sont approximatifs et les auteurs convoqués sont parfois davantage hypothétiques que sûrs de leurs propositions. De fait, plusieurs thèses dans le domaine académique se développent à l’époque aux fins de caractériser le point de départ précis des Tsiganes, de préciser s’ils constituaient une communauté à part entière ou s’ils étaient alors éparpillés, de déterminer l’événement ou la congruence d’événements qui les ont fait quitter l’Inde. Ces incertitudes sont reprises dans l’ouvrage de McDowell et, à mesure que lui, le couple Lee et Bruce Dale s’éloignent de l’Europe et que le discours scientifique est de plus en plus incertain quant à la filiation des groupes entre eux, l’interrogation devient plus prégnante. Ces individus qu’ils rencontrent en chemin sont-ils “vraiment” des Tsiganes ? C’est cette (en)quête du lien filial, de la communauté des Tsiganes entre eux, et partant de leur diversité, qui explique les pratiques de comparaison mises en œuvre surtout par Clifford Lee et sa femme.

Indices sensibles et « air de famille » : ressembler, rassembler

Les éléments de preuve scientifique que McDowell et Lee ont recueillis pour leur voyage visent finalement à répondre à une énigme qui ne s’épuise pas dans la littérature. La quête, alors, s’oriente de plus en plus vers la recherche active de la part de Lee, mais aussi de sa femme, des ressemblances ou dissemblances qu’il entrevoit au sein des communautés qu’ils rencontrent. C’est par ces ressemblances, éprouvées, que Clifford Lee rapproche les groupes entre eux. Les indices, qui se fondent à la fois dans la langue et dans les pratiques corporelles, semblent pallier les apories historiques en même temps qu’ils redonnent espace et autorité, dans le corps même de l’ouvrage, aux sensations de Lee. Si l’investigation lexicale est la plus mobilisée, lorsqu’elle est le fait de scientifiques comme lorsqu’elle figure l’enquête du voyageur, les ressemblances gestuelles et corporelles n’en sont pas moins soulignées. Ce sont elles, in fine, qui signent un « air de famille » et font dire à Clifford Lee qu’il est « un Banjara anglais » (McDowell [1970] 1979 : 189).

Expériences sensibles et récits historiques : autour de la langue comme lieu privilégié d’enquête

L’évocation du premier contact entre Clifford Lee et des Indiens, bien avant son voyage avec McDowell, marque le principe d’une « reconnaissance » fondée sur la ressemblance. C’est en effet le récit de l’expérience intime de « reconnaissance » d’une « mêmeté » (Ricœur 1990 ; Voirol 2005) que Lee évoque à l’auteur lorsqu’il lui indique sa conviction d’un lien entre l’Inde et les Tsiganes. Après avoir affirmé à McDowell qu’il croit à la véracité de la thèse de l’origine indienne, Lee précise :

Quand j’étais employé à la dératisation, ici, dans le port, je montais sur des bateaux venus de tous pays. Et bien, un jour, j’entendis quelques coolies indiens parler entre eux. Ils parlaient hindi, mais je comprenais un certain nombre de leurs mots. C’était des mots que nous employions en romani. Des mots comme pani pour « eau », bal pour « cheveux ». Oui, j’ai toujours désiré visiter l’Inde. J’imagine que c’est ma patrie spirituelle.
(McDowell [1970] 1979 : 18.)

Ce récit, expression intime et singulière d’une reconnaissance de similarité, ici lexicale, semble faire écho au récit fondateur maintenant bien ancré dans la littérature scientifique consacrée à la découverte de la parenté de ces langues. Comme d’ailleurs le remarque Bart McDowell quelques pages plus loin, les érudits du XVIIIe siècle qui s’intéressaient à ces lignages dialectaux « acquéraient leurs connaissances d’une manière très comparable à celle de Cliff Lee surprenant des coolies qui s’entretenaient en hindi » (McDowell [1970] 1979 : 22). C’est effectivement peu ou prou grâce à une expérience semblable, celle de la découverte par une rencontre hasardeuse de la filiation des langues entre elles, que Heinrich M. G. Grellmann put supposer dès 1783 (1810) le lien entre le sanscrit et les langues des Tsiganes d’Europe. L’histoire de cette découverte, maintes fois racontée dans les ouvrages consacrés aux Tsiganes, est ainsi narrée en 1955 par Francis Lang, dans la revue Études tsiganes :

Un étudiant hongrois en théologie protestante de Leyde, Stephan Valyi, avait fait la connaissance de trois étudiants indiens originaires du Malabar. En s’entretenant avec eux, il avait remarqué que le langage des Tsiganes hongrois présentait de nombreux mots communs avec celui des étudiants indiens […]. Tout à fait par hasard […] on découvrit l’existence d’une concordance surprenante entre le vocabulaire tsigane et celui des Indiens. La question de l’origine des Tsiganes cessait d’être une énigme.
(Lang 1955.)

Ces rencontres, celle de Valyi et celle de Lee, soulignent deux caractéristiques du voyage : la part accordée au hasard et à la découverte fortuite, parfois considérée comme une aubaine, d’autres fois comme le lieu d’une désillusion ; et la part accordée à la langue, comme lieu privilégié de la recherche des indices de ressemblance. En effet, chaque fois qu’ils rencontrent un groupe qui est supposé être de près ou de loin lié aux Tsiganes, une interrogation sur la langue est posée. À travers la comparaison de vocabulaires, la mise en équivalence de termes ou la reconnaissance d’étymologies concordantes, l’ouvrage identifie des Tsiganes ou dénie l’affiliation de certains groupes.

Si le livre de McDowell témoigne de la prédominance accordée dans l’établissement des ancêtres et l’éclaircissement de l’histoire tsigane à la langue, celle-ci change petit à petit de statut au fil du voyage. Alors qu’elle est utilisée comme une preuve inaliénable de la filiation des groupes tsiganes entre eux au début – une preuve qui contrevient parfois aux impressions de Clifford Lee lui-même –, elle devient, lorsque les informations historiques ne peuvent plus venir en aide aux voyageurs, un élément sensible sous forme d’indice dont seul Clifford Lee peut être l’énonciateur.

Alors qu’ils rencontrent près de Bratislava des « creuseurs de baquet » censés être tsiganes, et cela en vertu des éléments indiens discernables dans leur dialecte, Clifford Lee indique son doute quant au lien de ce groupe aux Tsiganes.

– Êtes-vous certain qu’il s’agisse de vrais Romanitchals ? Demanda-t-il à M. Lípa. Leurs filles s’approchent si volontiers des étrangers !
– Les creuseurs de baquet nient avoir la moindre goutte de sang tzigane dans les veines, lui répondit M. Lípa, mais les éléments indiens de leur dialecte trahissent leur origine romani. […]
– Ils ont l’air en bonne santé, me glissa Cliff, non sans inquiétude, mais chez nous, on ne mangerait jamais comme ça.
(McDowell [1970] 1979 : 82.)

L’impression de Lee est ici déniée par la raison linguistique et subordonnée à sa logique. Mais, petit à petit, à mesure que les voyageurs s’éloignent de leur point de départ et que l’argument linguistique ne peut plus être éprouvé que par Clifford Lee, le voyageur prend en charge l’autorité de l’affiliation des groupes aux Tsiganes. De fil en aiguille, en proportion quasiment inverse, le discours scientifique (historique et linguistique) perd de son autorité tandis que les impressions de Clifford Lee sont mises à l’honneur, valorisées, autorisées. Elles deviennent des éléments sensibles d’attestation de filiation entre les groupes, indices singuliers de l’origine indienne des Tsiganes.

Des lexiques communs ou équivalents soulignent la mêmeté des groupes en coprésence, la reconnaissance de l’identité commune de Clifford Lee et de ses interlocuteurs, et partant, l’identification de ces groupes aux Tsiganes. Cette reconnaissance ne s’effectue pas sur un mode binaire et, bien souvent, lorsque Clifford Lee signale des ressemblances, il apprécie aussi les dissemblances. L’évaluation de la communauté linguistique par le voyageur prend la forme d’une comparaison, qui échelonne le degré de proximité. Ainsi Clifford Lee peut-il indiquer à propos des Tsiganes bulgares qu’il comprend « mieux leur romani que celui des Roumains » (McDowell [1970] 1979 : 119, je souligne) ou indiquer à propos de Tsiganes turques qu’ils parlent « tout à fait comme dans [sa] famille » ([1970] 1979 : 150-151, je souligne).

Le geste et le dire : indice de corps

La recherche des ressemblances ne s’arrête pas aux éléments linguistiques. Cette reconnaissance passe aussi par l’appréciation d’autres pratiques qui relèvent plus généralement de la pratique langagière, de la gestuelle et de la façon d’être. À mesure que les voyageurs s’éloignent de leur point de départ, le corps, comme indice tangible de ressemblance, joue un rôle de plus en plus important. Sheila Lee, surtout, manifeste ces éléments, en les rapportant aux pratiques de son époux. Un exemple est particulièrement intéressant à ce titre : alors que les voyageurs se trouvent en Roumanie et que Bart McDowell s’aperçoit que beaucoup de Tsiganes nient l’être, Sheila tend l’argument du corps contre ces « mensonges pittoresques » (McDowell [1970] 1979 : 103) :

Sheila se mit à rire :
– Regardez leur façon de marcher – tout à fait celle de Clifford. Légère, chaloupée, sur des jambes arquées. Voyez quelle allure dégagée ils ont et comme ils se tiennent droit. On peut toujours reconnaître un Tzigane à sa démarche.
(McDowell [1970] 1979 : 103.)

Sheila Lee semble ici préciser qu’il importe peu de se concentrer sur la façon dont les gens se présentent, mais qu’il est davantage profitable et éclairant d’observer la manière dont les gens se meuvent. Pour s’assurer du caractère tsigane des personnes rencontrées, elle opère une comparaison sensible entre la façon d’être de son époux et celles des Tsiganes croisés en chemin. Cette mise en regard s’accompagne d’un renvoi en miroir que l’ouvrage effectue en présentant une sorte de polyptyque de Clifford Lee discutant et mouvant ses mains. La suite de photographies est légendée comme suit :

« À moitié conversation, à moitié charade », telle est la définition de l’auteur sur la manière dont Cliff Lee s’entretient avec ses interlocuteurs. Lee devait découvrir qu’il pouvait communiquer avec la plupart des Tziganes, depuis l’Angleterre jusqu’en Inde.
(McDowell [1970] 1979 : 165.)
Figure 3
La « façon tzigane » de communiquer.
Un polyptyque de Clifford Lee, photographié par Bruce Dale et reproduit au chapitre 8, indique au lecteur la façon « tzigane » de communiquer (McDowell 1979 : 164-165).
Photographies : © Bruce Dale/National Geographic Creative.

La gestuelle prend ici une valeur indiciaire, témoignant au présent des liens que les Tsiganes entretiennent entre eux. C’est encore par des pratiques engageant le corps que Sheila manifeste ces reconnaissances. Avec les Banjaras, par exemple, elle remarque avec joie la propreté de la maison de leurs hôtes, indice de premier ordre de leur possible lien avec les Tsiganes en général et de leur ressemblance avec les Tsiganes anglais en particulier (McDowell [1970] 1979 : 189). Quelques kilomètres plus tôt, en Iran, c’est « en voyant une vieille femme se laver les mains avant de faire le thé » qu’elle commente à McDowell : « comme des Romanichels » (McDowell [1970] 1979 : 164). Le rôle de Sheila dans ces reconnaissances doit être noté car il témoigne une fois encore des diverses « voix » engagées dans la recherche des quatre voyageurs. Il souligne par ailleurs l’importance des « accompagnants », que l’on ne peut nullement caractériser comme passifs [15].

Les comparaisons corporelles opèrent ici comme autant d’indices qui, contrairement à l’évaluation des ressemblances linguistiques, ne s’échelonnent pas. Alors que les voyageurs et en particulier Clifford Lee peuvent indiquer que tel groupe de Tsiganes parle un romani plus ou moins proche du leur, la ressemblance corporelle apparaît comme une certitude de l’affiliation aux Tsiganes. Ne peut-on pas, comme le dit Sheila Lee, « toujours reconnaître un Tzigane à sa façon de marcher » (McDowell [1970] 1979 : 103, je souligne) ?

Attentes déçues et heureuses rencontres : les modalités (temporelles) du retour

Ces reconnaissances s’exercent à des moments précis du voyage. Mais c’est bien dans le projet, dans l’« horizon d’attente » de cette quête que les voyageurs constituent depuis leur préparation, que ces rencontres, ces similitudes, ces ressemblances s’inscrivent. La modalité elle-même du voyage, c’est-à-dire l’accent mis par ces quatre voyageurs sur le cheminement plus que le point d’arrivée, souligne davantage encore l’implication temporelle majeure de ce retour aux sources : l’attente. Elle peut être contrariée (sous la forme d’une désillusion) ou heureuse (sous la forme de l’aubaine). Plus encore, elle rend compte du caractère incommensurable de l’engagement de Clifford Lee, par rapport à ses acolytes, dans le voyage. Lui seul, finalement, peut être déçu ou comblé, puisque c’est à son identité, en tant que Tsigane, que réfère cette quête.

Alors que Bart McDowell indique que « plus on se rapproche de l’Inde et plus il devient difficile d’identifier les Tziganes parmi leurs voisins gadjés » (McDowell [1970] 1979 : 182), une entreprise de mise à l’épreuve des théories scientifiques s’engage. Les groupes dont des spécialistes ont supposé l’apparentement avec les Tsiganes sont alors à la suite les uns des autres rencontrés par les quatre voyageurs. Les références scientifiques, ici, servent surtout à donner des pistes de recherche et la validation, ou l’invalidation, est laissée libre à Clifford Lee. Sindi, Sansi, Dom, puis Lohars et enfin Banjaras sont chacun mis à l’épreuve de l’appréciation sensible du voyageur. Sa quête du parent tsigane le confronte notamment à une série de désillusions face à ces populations. Les Sindi sont le groupe que Clifford Lee interroge en premier.

– En Europe, j’ai constaté que les Tziganes les plus proches de mon groupe étaient les Sinti. J’aimerais pouvoir les comparer avec les Sindi.
Nous eûmes maintes occasions de le faire. […] Cliff tenta, sans grand succès, de trouver des équivalences à quelques mots de romani.
– De toute façon, les expressions sindi ne ressemblent à rien de ce que je connais, remarqua-t-il.
Aucun de ces paysans n’avait jamais entendu parler des Tziganes d’Europe – ni même des Louri du Pakistan qui vivaient à 400 kilomètres de là. […]
– Peut-être sommes-nous apparentés, après tout, admit Cliff.
En dépit de sa réaction favorable à leur sens de l’hospitalité, je crois toutefois que Cliff fut déçu de constater à quel point les Sindi différaient des Sinti.
(McDowell [1970] 1979 : 186-187.)

La désillusion qu’il essuie au contact des Sindi est redoublée par sa déception d’être, peut-être, apparenté aux Sansi, une tribu alors officiellement qualifiée par le gouvernement indien d’« ex-criminelle » et dont la description par McDowell semble ne laisser aucun doute quant à leur activité de vol. McDowell écrira d’ailleurs : « Cliff, un peu blessé, me demanda si je croyais que les criminels “pourraient nous être apparentés”. » (McDowell [1970] 1979 : 187.)

Les pistes des Dom et des Lohars, bien qu’elles ne provoquent pas autant de désenchantement, sont elles aussi délaissées rapidement et il ne reste plus aux quatre voyageurs qu’à porter leur attention sur les Banjaras, aussi appelés Lambadies. La rencontre est heureuse, et un certain nombre d’indices sensibles font croire à Clifford Lee qu’il a enfin trouvé ce qu’il cherchait.

Lors de sa rencontre, Clifford recense comme à son habitude les mots qu’il possède en commun avec les Banjaras qui l’accueillent. Il constate durant cette investigation, premier indice, un nombre non négligeable de vocables communs. Deux autres événements achèvent de le convaincre. Étant informés de la présence de Banjaras au Pendjab et dans tout le nord de l’Inde, les voyageurs partent vers Agra et, alors qu’ils visitent les ruines de Fatehpur Sikri, capitale construite par Akbar au XVIe siècle, Clifford Lee aperçoit un indice de taille, une bergeronnette, considérée comme l’oiseau des Tsiganes.

– Regardez ! Un oiseau du Tzigane ! […] Nous devrions demander s’il n’y a pas de Banjara en train de camper dans les environs, conclut-il.
Quand nous nous en informâmes, au lieu de nous indiquer un camp, on nous dirigea sur Bharkol, un village ombragé de palmiers, entouré de champs de canne à sucre et de blé. […]
– C’est vrai, il y a 200 Banjaras qui habitent ici, me dit un vieillard de Bharkol. Nos ancêtres sont venus des environs de Jodhpur.
(McDowell [1970] 1979 : 189-190.)

Un dernier élément, quasi filial, scelle ses impressions : « Ce vieil aveugle, là-bas, en indiquant un individu à la peau très sombre et à la moustache blanche. Il est tout le portrait de mon grand-père. Cela en est criant. » (McDowell [1970] 1979 : 190.) La ressemblance de cet homme à son grand-père participe à réduire l’incertitude qui entourait (et engageait) le retour de Clifford Lee et pallie les désillusions éprouvées plus tôt par le voyageur. L’aubaine d’avoir trouvé les Banjaras, grâce au passage de bonne fortune d’une bergeronnette, se double de la certitude de s’être trouvé : « Je suis un Banjara anglais » lance Clifford Lee (McDowell [1970] 1979 : 189). À ce moment précis, la filiation semble se recomposer : la ressemblance ne touche plus uniquement à quelques traits linguistiques semblables ou à des pratiques sanitaires communes, mais à la révélation d’un « air de famille ». Cette filiation interroge aussi la temporalité mise en œuvre par ce retour aux sources, nécessairement différente, parce qu’éprouvée ou ressentie, de la temporalité tout à fait diachronique du récit historique. Ainsi que l’indique Paul Ricœur, « le petit miracle de la reconnaissance est d’enrober de présence l’altérité du révolu » (2000 : 47), parce qu’en fait d’une recherche des ancêtres, il s’agit d’« une recherche de ces ancêtres en tant qu’ils s’incarnent dans leurs descendants » (Trémon 2016 : 25).

Variations autour d’une (en)quête de Tsiganes : sites multiples, plurivocalité et dénouement

Plutôt que la recherche du lieu précis du départ de l’Inde, c’est l’identification de groupes en tant que Tsiganes qui se joue dans cette quête des origines de Clifford Lee et de ses trois acolytes. La langue, l’apparence et la gestuelle physique sont investies par les quatre voyageurs comme autant de traces de la filiation des groupes entre eux. La photographie, mobilisée dans l’ouvrage, certifie les similitudes en même temps qu’elle pose, pour ainsi dire, les groupes d’individus sur le même plan. Un kaléidoscope figurant différentes nationalités de Tsiganes dans le monde, présenté au début de l’ouvrage (McDowell [1970] 1979 : 14-15), rend compte de cette quête d’identification. On y aperçoit des Tsiganes tchécoslovaques, roumains, anglais, hongrois et bien sûr indiens. La légende qui accompagne dans l’ouvrage ces “visages tsiganes” certifie les différences et les points communs entre eux, en somme elle convoque l’unité dans la diversité :

Dans le monde complexe des Tziganes, d’innombrables différences : une Roumaine salue avec exubérance des visiteurs de son village ; une Indienne jette un coup d’œil timide au photographe. « Quelles que soient leurs singularités… tous… ont en commun une spontanéité certaine. »
(McDowell [1970] 1979 : 14.)

L’étude de ce voyage et de son récit aura montré qu’ils se constituent dans une plurivocalité et une intertextualité évidente : la préparation documentaire, bien qu’effectuée majoritairement en amont du voyage comme l’une de ses nécessités, informe le cours même du voyage et le corps de l’ouvrage. Se chevauchent ainsi des impressions, des textes scientifiques, des paroles de Clifford Lee, des constatations de son épouse Sheila, des bribes de discussions, des descriptions de paysages et des photographies. Chacun des voyageurs joue un rôle dans la recherche des origines de Clifford Lee.

La spécificité de leur voyage, celle consistant à remonter en marche arrière le trajet migratoire des Tsiganes depuis l’Angleterre jusqu’en Inde, conditionne la mention dans l’ouvrage de nombreuses destinations, qui sont investies diversement par les voyageurs. Chacune semble être le lieu de l’expression d’une façon particulière de “faire lien”, de “faire commun”. Les premières étapes, largement décrites et documentées par le récit historique, engagent un lien qui renvoie à la communauté en son entier par une formule synecdotique. Les Saintes-Maries-de-la-Mer, l’Allemagne comme la Roumanie sont appréhendés comme des sites de référence et propriétés communes [16] des Tsiganes dans leur ensemble. À mesure que les voyageurs s’écartent des espaces et temps bien définis par les domaines scientifiques, ils s’engagent dans une investigation où l’expression du lien revient aux voyageurs eux-mêmes, a fortiori à Clifford Lee. Dans ces cadres indéterminés, faire lien et trouver une filiation supposent de mettre en évidence les ressemblances et les dissemblances, de souligner les similitudes et l’unité du peuple tsigane tout en en identifiant des extériorités. La ressemblance, et sa reconnaissance, participe donc à identifier des groupes en tant que Tsiganes et à rassembler sous une seule catégorie (en français « Tsiganes », mais en anglais « Gypsies ») un panel hétéroclite de communautés. L’entreprise des quatre voyageurs peut ainsi aisément être mise en parallèle avec les aspirations nationalistes internationales tsiganes qui verront officiellement le jour en 1971, soit une année après la parution de l’ouvrage en anglais. Et ce n’est peut-être pas un hasard si, lors du IIIe congrès international tsigane (Göttingen, 1981), c’est une délégation de Banjaras qui représente l’Inde [17].

add_to_photos Notes

[1J’ai choisi d’utiliser dans le corps de cet article la graphie « tsigane ». L’ouvrage ici rapporté utilise quant à lui la graphie « tzigane ».

[2Deux ans seulement après la parution de l’ouvrage dont il sera ici question se réunit le premier Congrès international tsigane près de Londres, du 8 au 12 avril 1971. Sur cette question, voir notamment Jean-Pierre Liégeois (1975). L’aspiration nationaliste n’obtient pas simultanément la même ferveur en France et en Angleterre. Moins soutenue en France au début, un texte de l’un de ses représentants anglais, Thomas Acton, est d’ailleurs introduit par la rédaction de la revue Études tsiganes comme suit : « Les options qu’il expose ci-dessous sont de nature à provoquer, en France notamment, de la part des pouvoirs publics, des objections sérieuses. Le développement d’un nationalisme tsigane paraît présenter, dans un pays comme le nôtre, de graves inconvénients pour les Tsiganes » (Études tsiganes 1971).

[3John Sampson est considéré comme l’un des plus importants tsiganologues britanniques de la fin du XIXe siècle et du XXe siècle. Il a été surnommé « Romany Rye » (qui s’orthographie aussi « Raï »), ce que l’on peut traduire par l’expression « Gypsy gentleman », à la suite de George Borrow, qui en normalisa l’expression dans son ouvrage éponyme The Romany Rye ([1857] 1969). George Behlmer indique que l’expression réfère à des personnes dont la « générosité envers les Tsiganes leur a donné un statut honorifique parmi eux » (Behlmer 1985 : 237). Ken Lee (nommé Kenneth Lee), le propre fils de Clifford Lee, en reprenant Behlmer, ajoute que le terme a aussi été déplacé pour signifier plus généralement « Gypsy (sic) Scholar », c’est-à-dire les tsiganologues (Lee 2000 : 139). Il précise que ce titre a souvent été autoattribué par leurs détenteurs plutôt que conféré par les Tsiganes eux-mêmes.

[4Louis Quéré précise que nous appréhendons le monde sous la modalité du « voir comme » de Wittgenstein, qui consiste à individualiser les événements, les objets, les activités « sous une description » particulière (Anscombe), par l’affiliation à un « contexte de description » (Ricœur). Quéré, qui rapproche le « contexte de description » des « cadres de l’expérience » de Erving Goffman, indique qu’il participe à conférer du sens et pour ainsi dire à « informer » notre expérience du monde. Plus pratiquement, ils nous permettent de « répondre aux questions que pose toute occurrence observable : que se passe-t-il ? De quoi s’agit-il ? À quoi a-t-on affaire ? Quel sens ça a ? etc. » (Quéré 1994 : 21). L’objectif du voyage de Bart McDowell et Clifford Lee, « retourner aux sources », informe et cadre l’expérience même du voyage qu’ils entreprennent.

[5Ma traduction. « I have never seen a more beautiful book on Gypsies. » (Yates 1971 : 70.)

[6Lorsque l’ouvrage paraît en français, l’historien François de Vaux de Foletier republie dans la revue Études tsiganes un compte-rendu très semblable au premier, et tout aussi positif (Vaux de Foletier 1979).

[7Ma traduction. « This book recounts a brief trip by members of the staff of the National Geographic Society […]. The result is inimitably National Geographic : slick pictures, frivolous prose. While the gross inaccuracies usually associated with popular writings on Gypsies have been avoided […] some errors of detail remain. But these sins of commission are much less disturbing than the obdurate blindness to Gypsy Culture. » (Cohn 1972 : 25.)

[8Clifford Lee n’ayant, à ma connaissance, participé qu’à la production de l’ouvrage de McDowell, c’est à ce livre que fait sans aucun doute référence Donald Kenrick.

[9Dans la phase que l’on pourrait qualifier de « préparatoire » (et dont on peut toutefois dire qu’elle ne se situe pas uniquement en amont du voyage mais prend place dans le cours de son développement), la recomposition du récit prend effectivement la forme d’un puzzle visant à reconstituer le parcours entre l’Angleterre et l’Inde. Ce puzzle me paraît renvoyer tout à la fois au « jeu de piste » in situ que les voyageurs effectuent (voir à ce titre Anne-Christine Trémon 2016) et à l’acception de la notion de « récit » par Paul Ricœur, comme la « composition d’une intrigue » procédant par « synthèse de l’hétérogène » (1983 : 9). C’est à ce titre que l’on peut dire que cette préparation au voyage fonctionne déjà sous la modalité d’une plurivocalité ou d’une intertextualité.

[10À Istanbul les voyageurs reçoivent de nouvelles informations et de nouveaux contacts, rendant compte là encore d’une enquête en train de se faire dont le trajet est mis en forme au fur et à mesure. Ainsi McDowell indique : « Pendant que nos camping-cars subissaient des révisions, nous abandonnâmes les sacs de couchage pour prendre des chambres à l’hôtel Hilton […]. Nous allâmes chercher l’imposant courrier qui nous avait été adressé de Washington : des itinéraires, des indications sur les traditions tziganes, des adresses de spécialistes dans les pays d’Orient. » (McDowell [1970] 1979 : 144-145.)

[11La qualification de l’espace « Saintes-Maries-de-la-Mer » comme « synecdotique » fait référence à la description par Naomi Leite de certains sites touristiques qui fonctionnent comme des « métonymies » (2005 : 282). Ils sont nécessairement, à ce titre, « sites de référence » (De Gourcy 2010).

[12Il est important de souligner que ces « espaces du trauma » et ces « sites de mémoire » ne le sont pas nécessairement en vertu d’une présence attestée des ancêtres du voyageur, mais en vertu de la charge qu’ils supportent d’être décrits et ressentis comme des espaces définitoires de la communauté. Naomi Leite écrit ainsi : « Un élément important de ces sites de mémoire est qu’ils n’ont pas forcément été habités par les ancêtres directs de ces touristes. Les milliers de touristes juifs qui font un “pèlerinage de mémoire” jusqu’aux camps de concentration polonais, par exemple, n’ont pas nécessairement perdu des parents dans ces sites en particulier. » (Ma traduction. « An important feature of these sites of memory, as destinations, is that they need not ever have ben inhabited by the tourists direct ancestors. The thousands of Jewish tourists who make “pilgrimages of memory” to Poland’s concentration camps, for example, did not necessarily lose relatives at those particular sites » (2005 : 282).)

[13Parfois minimes, les incertitudes des scientifiques n’engagent jamais, dans le corps de l’ouvrage, une remise en question de la thèse indienne mais seulement des éléments ténus. Elles sont remarquables notamment par le vocabulaire que l’auteur emploie pour évoquer les récits scientifiques : « Certains auteurs estiment pourtant » (McDowell [1970] 1979 : 99) ; « Vekerdi précise qu’il pense que » (p. 99) ; « Certains historiens se demandent » (p. 144) ; « qui a peut-être été apportée de l’Inde par les Tziganes » (p. 146) ; « Les historiens pensent » (p. 149) ; « C’est probablement vers la même époque » (p. 149) ; « certains historiens mentionnent l’existence » (p. 161) ; « les érudits avancent que » (p. 161).

[14D’autres exemples sont discernables dans le corps de l’ouvrage. Ainsi, à propos des écrits de Paspati, un médecin grec du XIXe siècle amateur de sanscrit, McDowell écrit : « Son travail sur l’origine des mots employés par les Tziganes d’Europe allait plus tard servir à d’autres érudits – puis à nous – qui cherchaient à retracer la voie empruntée par la migration tzigane » (McDowell [1970] 1979 : 126, je souligne).

[15On pourrait filer la métaphore de l’accompagnant et indiquer que, comme en musique, l’accompagnement n’est pas accessoire mais qu’il fait partie de la partition, dont il soutient la ligne harmonique et ainsi informe le jeu.

[16On fait référence ici à la description des pèlerinages par Naomi Leite : « En effet, c’est parce que ce passé invoqué est collectif, plus général que spécifique, “approprié” par la diaspora dans son entier, que ces pèlerinages fonctionnent effectivement comme des pratiques qui réfèrent à l’identité. » (Ma traduction. « Indeed, it is because the past so recalled is collective, general rather than specific, “owned” by the diaspora as a whole, that such pilgrimages work effectively as an identity practice » (2005 : 282-283).)

[17Lech Mroz, ethnologue polonais, adressera une critique de la filiation « Banjaras-Tsiganes » à Jan Kochanowski, Derek Tipler et Weer Rajendra Rishi : « Quant à la relation avec les Tsiganes, aucun argument ne porte à croire qu’il y ait une liaison directe entre les Banjara, les Gadulia Lohar et les Tsiganes. Les constatations de Kochanowski (1974), Rishi (1976), Tipler (1983) et quelques autres auteurs ne sont pas valables. Elles sont peut-être dictées par le cœur mais non fondées sur des données scientifiques » (Mroz 1990 : 13).

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Pour citer cet article :

Laure Mouchard, 2019. « Le retour aux sources incertaines et la quête de l’origine des Tsiganes de Clifford Lee. Enquêter, comparer, rassembler ». ethnographiques.org, Numéro 37 - 2019
Revenir. Quêtes, enquêtes et retrouvailles [en ligne].
(https://www.ethnographiques.org/219/Mouchard - consulté le 19.10.2019)