Le genre en train de se faire : trouble dans le terrain

Appel à propositions de la revue ethnographiques.org
Date limite de soumission : 15 juillet 2021

Coordinatrices :
Nolwenn Bühler, Ellen Hertz, Marion Schulze

Avec le mouvement #MeToo et la (re)politisation croissante des inégalités ordinaires, nous assistons aujourd’hui à ce que certain*e*s appellent une quatrième vague féministe. Ces mobilisations (re)mettent le genre au centre des débats publics et l’inscrivent dans une lutte pour un monde plus juste, contestant ainsi l’idée courante d’une égalité acquise, en résonnance avec des mouvements antiracistes tels que Black Lives Matter. Dans l’académie comme dans la société, la question du genre devient incontournable mais les réponses proposées sont multiples et parfois contradictoires. Ethnographiques.org s’y met aussi avec ce numéro spécial, qui invite les chercheuses et chercheurs en sciences sociales à se saisir de la perspective de genre pour (re)visiter et problématiser leurs terrains. Que vous soyez expert.e.s en études genre ou non, ce numéro offre un espace de dialogue constructif pour penser le genre en train de se faire dans nos recherches. Le numéro ne privilégie aucun courant de pensée, mais souhaite mettre en valeur la démarche ethnographique comme base de réflexion empirique et théorique.

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Issues des mouvements féministes des années 1970, les études genre se sont instituées comme champ de recherche autonome et interdisciplinaire, avec ses textes fondateurs, ses débats structurants, ses concepts et ses méthodes, sous des formes et à des rythmes différents en fonction des spécificités nationales notamment. Les agences de financement de la recherche, les revues scientifiques, les universités et les organisations internationales reconnaissent également depuis quelques années l’importance de la « problématique genre » et mettent en place des politiques de « gender mainstreaming » pour y remédier. Cependant, un flou persiste quant aux objectifs de ces politiques, qui peuvent concerner tant le contenu analytique, le choix des objets ou méthodes de recherche, que les mesures favorisant l’égalité à l’intérieur des équipes de recherche. Par ailleurs, cette institutionnalisation des études genre prête le flanc aux critiques, aux polémiques, voire à des propositions politiques concrètes visant à les démanteler ; nous en sommes témoins aujourd’hui, en France comme en Allemagne et ailleurs.

Plutôt que d’engager ces débats de manière programmatique, l’objectif de ce numéro est au contraire d’ouvrir un espace de réflexion qui permette de les prendre comme objets d’analyse. Nous partons du constat que les études genre sont, aujourd’hui comme hier, en évolution constante. En même temps démarche et champ de recherche, elles ont pour caractéristique principale de questionner les régimes normatifs et les systèmes d’assignation et de classification qui participent de la production sociale du genre, et en cela de déconstruire l’idée d’un sexe encore trop souvent vu comme naturel, biologique ou immuable. Plus généralement, les études genre pointent les angles morts de la science et tentent de décortiquer les processus de différenciation, d’invisibilisation et de hiérarchisation à l’œuvre, ainsi que les prémisses théoriques, épistémologiques et ontologiques qui les sous-tendent.

Plusieurs axes analytiques peuvent être identifiés, chacun apportant son lot de questionnements nouveaux. Un premier axe concerne évidemment la catégorie « femme ». En 1929 déjà, Virginia Woolf constatait combien les bibliothèques étaient vides de toute forme de savoir sur la vie quotidienne des femmes et faisait un appel solennel pour que ce manque soit comblé. Cet appel a été entendu et repris avec enthousiasme dans les années 1960 avec la constitution des « études femmes » (Women’s Studies), en lien avec les divers mouvements sociaux de l’époque. L’un des moteurs de ces premières études a été de mettre en lumière la dimension sociale de la production des connaissances, et spécialement le sexisme et l’androcentrisme qui biaisaient le regard des chercheur*e*s. L’anthropologie a joué un rôle décisif dans cette problématisation, avec les travaux fondateurs de Mead, par exemple, qui a démontré la variabilité socio-culturelle des rôles de sexe. Autre bel exemple : la relecture critique que Weiner effectue des travaux de Malinowski. En effet, l’intégration des points de vue et expériences des femmes lui permet de revisiter la théorie de l’échange du « père fondateur » de la démarche ethnographique, en montrant qu’elle a ignoré un pan entier du système économique, moins valorisé socialement, mais plus vital matériellement et symboliquement.

Or, ces analyses pionnières ont rapidement débordé leur propre cadre qui, s’il demeure important, ne pouvait se limiter à la seule catégorie « femme ». En effet, dans une perspective anti-naturaliste, les femmes n’existent que parce qu’elles se trouvent dans des rapports structurants et structurés avec les hommes, rapports qui sont, très souvent et partout dans le monde, caractérisés par diverses formes de domination, tant matérielle que symbolique : exploitation économique et/ou sexuelle, violence, contrôle et exclusion. Déplaçant la focale de la seule catégorie « femmes », les « études genre » (Gender Studies) examinent ainsi les relations entre les sexes et questionnent les rapports de pouvoir, de hiérarchie et de légitimité qui les structurent, ainsi que leurs causes, leurs mécanismes et leurs conséquences.

Dans un même mouvement, les années 1980 voient émerger les études portant sur les hommes et les masculinités (Men and Masculinity Studies), puis, dans les années 1990, sur l’hétéronormativité et les sexualités non hétérosexuelles (Queer Studies). Par la suite, les études genre s’attèlent plus largement à saisir le genre dans son caractère processuel et dans sa productivité matérielle et infrastructurelle. Or, malgré ce foisonnement complexe de nouveaux champs d’études, chacun avec ses textes fondateurs et ses débats théoriques propres, la question qu’ils soulèvent tous est pourtant simple : à quelle connaissance voulons-nous contribuer ? Quels réalités et points de vue rendons-nous visibles et, à l’inverse, qui et quoi demeurent invisibles dans nos récits de sciences sociales ? Ces interrogations reflètent un engagement épistémologique et politique constant : celui de pointer et problématiser les exclusions – de la science comme de la société.

En parallèle et depuis leurs débuts, les études genre ont questionné l’utilité analytique et les effets performatifs de l’acte même de catégoriser. De quoi sont faites, à quoi servent ces catégories, d’un point de vue social comme scientifique ? Sommes-nous toujours des « membres » d’un sexe et seulement d’un sexe ? N’avons-nous pas plutôt affaire à des catégories partielles, fissurées, toujours en train de se faire et de se défaire ? Qui et quoi classons-nous, dans quelles catégories, et pour quelle(s) raison(s) ? Plus précisément en ce qui concerne la recherche en train de se faire, comment savoir que le genre est une dimension pertinente pour une analyse donnée ? Comment rendre compte de la complexité des identités et des rapports, de leurs aspects dynamiques et situés ?

Une réponse importante à ces questions a pris la forme des « études intersectionnelles ». L’intersectionnalité élargit la focale analytique au-delà d’un ou de l’autre système de catégorisation pour tenir compte de l’imbrication des systèmes de classification les uns avec les autres. Elle prend à bras le corps les phénomènes de hiérarchie, de pouvoir et de légitimité différentiels qui caractérisent les systèmes de catégorisation basés sur les attributions « raciale », ethnique, de classe, d’âge, de handicap, d’orientation sexuelle, etc., et les effets de discrimination et de (dé)légitimation qu’ils produisent. D’un point de vue ethnographique, cette approche soulève des questions de méthode épineuses mais fascinantes : à qui ai-je affaire en tant qu’enquêtrice quand j’ai en face de moi une personne que je catégoriserais comme lesbienne, PDG, issue de la migration vietnamienne mais de nationalité française : la femme, la lesbienne, la PDG, la Vietnamienne, la Française, ou bien « tout ça » à la fois ? Pourquoi est-il important de le déterminer, pour quoi faire analytiquement ? S’il n’y a pas de recettes toutes faites pour guider nos choix ethnographiques en matière de catégorisation, une attention réflexive soutenue portant sur la construction des catégories aussi bien émiques qu’étiques permet de décortiquer les logiques particulières à l’œuvre dans une situation sociale donnée, mais aussi d’effectuer des analogies et des comparaisons entre les formes d’imbrication dans toute leur diversité.

Enfin, tout au long de leur histoire, les études genre ont questionné la « substance » même du genre et la supposée matérialité du sexe biologique. Sur un plan théorique et épistémologique, ces études ont ouvert un dialogue interdisciplinaire foisonnant, partant des débats entre « différentialistes » et « matérialistes » qui ont animé (et envenimé) le champ dans les années 1980. Plus récemment, nourris par les études sociales des sciences, ces questionnements ont pris un nouveau souffle, débouchant sur les formulations stimulantes des « nouveaux matérialismes féministes » qui invitent à un dialogue engagé avec les sciences de la vie. Avec ce tournant, les études genre questionnent et documentent les différentes matérialités qui constituent nos mondes et nos vies, qu’elles soient corporelles, hormonales ou moléculaires, non-humaines, animales, végétales ou techniques. Elles demandent comment (re)penser et (re)définir la « matière » du genre. Quelle part sociale, quelle part biologique ou matérielle ? Ces catégories sont-elles encore heuristiquement utiles ou ont-elles atteint leur limite analytique ? Enfin, comment l’ethnographie, avec sa focalisation sur les pratiques et l’observation fine des interactions, peut-elle contribuer à répondre à ces questions ?

On l’aura compris, les analyses en termes de genre impliquent des choix, fussent-ils provisoires : comment s’y prendre pour « voir » ou « lire » le genre ? Les réponses à cette question varient inévitablement. D’une part, elles dépendent du cadre théorique adopté : une analyse féministe matérialiste radicale privilégiera des critères pour les attributions catégorielles qui peuvent être rejetés comme non pertinents par des analyses d’inspiration ethno-méthodologique ou postmoderne. D’autre part, les praticien*ne*s des études genre n’adoptent pas tout*e*s la même posture épistémologique. Certain*e*s insisteront sur une nécessaire « rupture épistémologique » permettant de voir des systèmes de domination basés sur le genre là où les personnes interrogées ne les perçoivent peut-être pas. D’autres insisteront pour dire qu’il n’est ni scientifiquement ni politiquement adéquat de brandir le spectre de la « fausse conscience », comme l’ont fait certain*e*s féministes marxistes d’autre fois.

Dans ce dossier, nous souhaitons aborder ces questions non pas comme des problèmes de principe à résoudre une fois pour toutes, mais comme autant de défis concrets de la recherche en train de se faire, qui nécessitent des solutions pragmatiques, artisanales et conscientisées. Nous recherchons des contributions réflexives, qui décrivent et problématisent les choix effectués pour « faire du genre » sur le terrain ethnographique, y compris des situations où on le cherche mais on ne le trouve pas ! Nous récusons ainsi le réalisme naïf qui consisterait à pouvoir appréhender le genre sans filtres théoriques ou épistémologiques. Au contraire, nous insistons sur les inévitables allers-retours entre théorie, méthodes et données, et sur la productivité d’un regard situé dans et sur les processus de construction de la connaissance.

Afin de donner à ce numéro le caractère d’un atelier de réflexion collective, nous accueillons aussi bien des analyses « finies » que des mises en récit d’une recherche en cours, y compris des contributions qui abordent des difficultés à dompter tel ou tel concept, des malaises méthodologiques, des hésitations épistémologiques ou des doutes ontologiques ou éthiques. Des propositions venant d’auteur*e*s rompu*e*s aux analyses en termes de genre comme de débutant*e*s, sont d’une égale pertinence, pour autant qu’elles abordent la place du genre dans la constitution de leurs analyses ethnographiques et de leurs résultats anthropologiques. Pour marquer notre ouverture aux différentes approches, nous avons choisi de ne pas inclure de bibliographie, mais nous restons à la disposition d’intéressé*e*s qui souhaiteraient recevoir des suggestions de lectures.

Calendrier

  • Les propositions de contributions (résumé d’une page accompagné d’une bibliographie indicative) sont attendues au plus tard pour le 15 juillet 2021.
    Elles doivent être envoyées, avec la mention « Genre en train de se faire » comme objet du message, aux coordinatrices du numéro :
    Nolwenn Buhler : nolwenn.buhler@unil.ch ; Ellen Hertz : ellen.hertz@unine.ch ; Marion Schulze : marion.schulze@unibas.ch et redaction@ethnographiques.org.
  • Les auteurs sont priés de suivre les consignes (note aux auteurs) accessibles sur la page http://www.ethnographiques.org/Note-aux-auteurs.
  • Une première sélection sera effectuée sur la base de ces propositions. Une réponse sera donnée le 15 août 2021.
  • Les articles devront être remis pour le 31 décembre 2021. Ils seront relus par le comité de rédaction ainsi que par des évaluateurs externes.
  • La version définitive devra être remise le 30 avril 2022 pour une publication dans le numéro 44, d’automne 2022.