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Télécharger en PDF (1.1 Mo)Imprimer cette pagePour citer cet article :Cécile Blondeau, La boucherie : un lieu d’innocence ?. ethnographiques.org, Numéro 2 - novembre 2002 [en ligne]. http://www.ethnographiques.org/2002/Blondeau.html (consulté le 25/07/2008).
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La boucherie : un lieu d’innocence ?« La boucherie est un lieu d’innocence » (Gascar, 1973 : 124.)RésuméLa boucherie est le lieu des transformations du corps animal mort et de sa présentation sous forme de viande pour l’homme carnivore. Ces opérations sont in-montrées et se font l’expression d’un baromètre des sensibilités à l’égard de réalités telles que la mort, les relations entre hommes et animaux, la souffrance, etc. Une des façons d’appréhender ces réalités de notre société est précisément de les aborder au travers des images montrées/cachées de cette mise en matière carnée des carcasses dans les boucheries.
AbstractButcher’s shop is the place of transformations of died animal body and of its display in form of meat for carnivorous human. These operations are not shown and express in their own the barometer of sensitivities towards realities such as death, relationships between humans and animals, suffering, etc. One way of grasping these realities of our society is precisely by approaching them through shown/hidden images of this flesh setting of the carcasses in butcheries.
Pour citer cet article :Cécile Blondeau. La boucherie : un lieu d’innocence ?, ethnographiques.org, Numéro 2 - novembre 2002 [en ligne]. http://www.ethnographiques.org/2002/Blondeau.html (consulté le [date]).Sommaire
La pratique ethnographique ou comment le terrain produit de l’action, et non pas seulement du savoir Pour des raisons au départ économiques, je travaille régulièrement dans une boucherie-charcuterie artisanale d’un village du haut-Doubs franc-comtois (cf. carte). Si on m’interrogeait, il y a finalement encore peu, sur cette activité que je pratique depuis une dizaine d’années à l’occasion de vacances qui furent pour moi d’abord scolaires puis universitaires, je m’empressais toujours de préciser que je n’y étais que caissière, car je me refusai longtemps à être assimilée à ce milieu qui s’occupe de la chair animale sur laquelle une question récurrente me tenaille : comment les hommes, en aimant les animaux, peuvent-ils en manger la chair ?
Cette étrange présence est une expérience à la fois professionnelle, intellectuelle et personnelle. Elle m’invite à véritablement prendre en considération les relations que j’entretiens avec mon terrain et mes informateurs-partenaires qui sont des membres à part entière de la situation, de la construction de l’objet. Dépassant ainsi son caractère problématique, j’utilise cette présence végétarienne comme une clé, privilégiée, pour accéder aux phénomènes étudiés et notamment à la réalité plurielle de l’économie carnée. Cette situation incite à ne pas juguler à tout prix l’émotionnalité des expériences de terrain dite dérangeante. La considérer contrariante pour la réflexion, notamment scientifique, me semble le plus dérangeant. Mon parti pris est de restituer et de mettre à profit dans la production du savoir et de la réflexion la part de l’homme, la dimension personnelle, émotive, etc., pour rendre compte, dans la construction de l’objet, de la situation de terrain car c’est bien d’elle qu’émerge l’objet.
Sur cette photographie figurent des carcasses de veau, de porc et d’agneau, autrement dit des animaux de boucherie [5] transformés en produit exsangue. Celles-ci sont amenées par les rails à crochets d’un abattoir de Franche-Comté jusque dans le camion frigorifique d’un boucher venu les réceptionner. La carcasse est une chair exsangue car l’abattage s’effectue par saignée. La mise à mort vise en effet délibérément à faire couler le sang.
Acte délibéré, la saignée est un acte de désanimation de l’aliment carné - dans le strict respect de l’étymologie de ce mot, du latin anima-, en d’autres termes souffle vital. L’abattage des bêtes pose le problème métaphysique de la mort en général puisque l’homme et l’animal partagent un statut d’être vivant [7]. Ainsi l’enjeu de l’opération d’expulsion du sang réside dans la séparation entre animal et aliment, et entre bête et homme. C’est pourquoi nous ne consommons pas d’animaux morts accidentellement, dans lesquels le sang est présent ou a stagné ; autrement dit dans lesquels l’âme, la vie animales sont présentes. Conformément à l’adage « nous sommes (devenons) ce que nous mangeons », nous devons savoir comment a vécu et comment est morte la bête que nous consommons. Ceci parce que l’acte d’incorporation qui fait sien l’aliment transmet au mangeur les qualités du mangé, aussi bien d’un point de vue nutritif que symbolique :
Ce proverbe et cet extrait d’entretien posent l’alimentation comme principe transitif, la placent au cœur de l’interrogation identitaire [8] : quand nous incorporons une matière extérieure elle devient constitutive de notre personne. C’est là le résultat de la mise en œuvre de cette règle de transmission et d’assimilation. Partant, si nous nous régénérons par l’ingestion, la chair consommable ne doit pas provenir d’animaux trop éloignés de nous ; nous devons manger du semblable (Vialles, 1998). Or, en même temps, cette idée nous épouvante parce qu’elle assimile l’alimentation carnivore à un acte de cannibalisme. A l’horizon du régime carné, le spectre de l’anthropophagie !
Après que l’animal a été tué à l’abattoir, la boucherie est le lieu qui réceptionne la carcasse et la présente sous forme de viande à l’homme carnivore. Elle serait devenue un « lieu d’innocence » depuis que le boucher n’y tue plus. Jusqu’au XIXe siècle les bouchers pratiquaient l’abattage dans l’arrière-cour de leur boutique. L’émergence d’une dissociation entre abattage (exilé à la périphérie des villes) et boucherie à partir de la fin du XVIIIe siècle marque un changement dans les sensibilités à l’égard de réalités telles que la mort, les liens entre les hommes et les bêtes, la souffrance, etc. Dans nos sociétés industrielles et urbanisées contemporaines, la mise à mort des animaux de boucherie est en effet cachée (Vialles, 1987) dans un établissement spécialisé, l’abattoir, généralement excentré comme celui du haut-Doubs présenté sur cette photographie.
Les carcasses réceptionnées par le boucher se présentent entières, ou en moitiés et en quartiers comme sur cette photographie de chambre froide [12]. Au premier plan, une demi-carcasse de veau est suspendue, puis un quartier avant (une épaule) de bœuf et enfin, au dernier plan, un quartier arrière d’une carcasse de bœuf.
Par la conformation du morceau (l’évaluation de l’état des masses musculaires), il détermine l’âge :
Ces quartiers de bœuf proviennent d’une jeune bête car tout boucher sait que lorsqu’un animal vieillit, des changements progressifs et constants modifient la structure du muscle. Les tissus conjonctifs musculaires durcissent. Leur grain de viande se consolide de plus en plus, entraînant en conséquence une diminution progressive de la tendreté de la viande. Toutefois d’autres critères sont également à prendre en compte, notamment le sexe de l’animal puisque le caractère mâle influe sur la répartition et la teneur en tissu conjonctif au sein des muscles :
Inversement, le grain de viande d’une femelle est plus fin et plus gras. De plus, le fait qu’elle ait vêlé influe sur la viande :
Quant au veau, le boucher traduit qu’il a été élevé sous la mère - avec le lait maternel de celle-ci - en voyant sa chair rosée claire, sa graisse blanche et ferme. D’une chair au contraire rosée foncée voire rouge claire et d’une graisse jaune et molle, le boucher déduit qu’il a pâturé ; autrement dit qu’il a été nourri à l’herbe, voire aux céréales.
Des vaches, de races charolaise et montbéliarde du Jura (cf. carte). Que nous dit le boucher sur l’animal ?
A « l’œil » (encore), l’artisan boucher jauge l’animal de boucherie, et non en se reportant à l’estampille identificatrice fixée dans son oreille qui se réfère à son document d’accompagnement bovin (DAB) - l’équivalent d’une carte d’identité (cf. document) -, vue sur la photographie des vaches de race montbéliarde. Par sa morphologie, il évalue s’il est bien en viande ; par les dents et les cornes, il estime l’âge de l’animal. Après la première dentition, les dents sont en effet remplacées dans un ordre précis (jeune âge, âge de gestation, etc.) et les sillons des cornes permettent de distinguer les étapes de croissance.
Illustration 6
1. cou, 2. train de côtes, 3. aloyau, 4. rumsteak, 5. cuisse, 6. flanc, 7. côte plate, 8. épaule, 9. poitrine, 10. pieds.
« La dénomination et l’emploi des morceaux de viande », illustration de dépliant in Le manuel de la bouchère-charcutière et du boucher-charcutier, Tome 2, Zurich, Union Suisse des Maîtres Bouchers (USMB) : 2. « La dénomination et l’emploi des morceaux de viande », illustration de dépliant in Le manuel de la bouchère-charcutière et du boucher-charcutier, Tome 2, Zurich, Union Suisse des Maîtres Bouchers (USMB) : 2. Viande qu’il va falloir dé-couvrir. La première partie de la transformation d’une carcasse en viande - ici d’un quartier de veau - a pour nom le désossage ou la désosse. Cette opération consiste à se frayer un passage jusqu’aux os qu’il faut extraire en les longeant par de « micro » gestes afin de les détacher en ne laissant s’écouler que le minimum de sang des chairs. Le boucher dé-couvre ainsi progressivement le sacrum, os de l’articulation entre le cuisseau et l’aloyau (la cuisse et le dos). En outre le désossage s’accompagne toujours d’une autre activité, celle du dépiéçage qui consiste en une opération de séparation par de « micro » gestes (encore) [17] pour détacher les pièces de viande sans coupage. Ce détachement s’effectue en cassant les filaments de peau et de nerfs qui composent le tissu pelliculaire entourant toutes pièces de viande. Le boucher poursuit donc la déchirure du tissu conjonctif se trouvant entre toutes les parties musculaires, ce qui facilite la tâche de séparation des morceaux et permet entre autres de retirer amas de graisse, nerfs et tendons, ce qu’on appelle les aponévroses. La noix de veau, le morceau ainsi dégagé, dé-couvert, est formé de tissu musculaire compact, au grain de viande homogène. La désosse et la découpe exigent une grande connaissance de l’anatomie animale. Seul un travail précis permet en effet de tirer un parti optimal des carcasses des bêtes abattues, et ainsi d’éviter des pertes. Pour cette raison, les découpes de viande sont dites réalisées dans le respect des articulations naturelles et des différences entre les muscles. Néanmoins, l’existence de plusieurs modes optimum de découpes [18] montre que le boucher a une connaissance de l’animal, une lecture culturelle de la physiologie de la viande et, partant, que le boucher opère toujours et encore une traduction animale lors de la transformation en viande au laboratoire. Celle-ci qualifie sa relation, son « attachement » (Latour, 2000) à cette matière et s’effectue invariablement par la morphologie, la couleur et la graisse, mais également par les os. Le désossage s’entrecroise sans cesse avec le dépiéçage : après avoir « levé » [19] la noix de veau, le boucher désosse le fémur ; action permettant un lieu d’observation privilégiée de l’animal pour déterminer la valeur de la carcasse en fonction de l’écartement mesuré entre les os et l’état du cartilage. Pour la carcasse d’un animal adulte jeune [20] (ici d’un cuisseau de veau), les cartilages sont blancs et nacrés. Ils sont flexibles, se coupent ou se détachent facilement au moment du désossage. Plus l’animal vieillit [21], plus ceux-ci vont se pigmenter, devenir grisâtres puis se durcir, s’ossifier et être difficiles à enlever. Parallèlement sur une jeune bête les os apparaîtront sphériques, tendres et blancs et plus l’animal vieillira plus ceux-ci s’aplatiront, jauniront et durciront, réduisant ainsi l’espace et la flexibilité entre eux. Dès lors, transformer une carcasse en morceau c’est déjà entrer dans ses chairs et en prélever certains os. Les os de toutes les carcasses sont mis ensemble dans un container avec les aponévroses et forment le « suif ». Celui-ci est collecté par le service de l’équarrissage puis brûlé par des usines de traitement afin de les transformer en combustibles, produits de beauté, etc.
Ces extraits trahissent le secret osseux. En gardant ses formes et ses aspects particuliers, l’os est la matière à partir de laquelle le boucher retrouve l’anatomie de la carcasse, définit ses différents morceaux mais aussi repère l’animal dont elle provient. La carcasse, une fois dégagée de l’os, évolue ainsi en pièces de viande anodines, ou comme le dit François Poplin « En supprimant l’os, on fait une viande moins parlante. » (1992 : 27).
Dans cette situation de crise, si les os de la colonne vertébrale des bovins âgés de plus d’un an - définis comme des matériaux spécifiés à risque (MSR) - sont dorénavant prélevés systématiquement et mis à part, le carnivore se méfie maintenant d’autres os ; la côte de bœuf et plus encore l’os à moelle connaissent notamment une baisse de leur consommation.
Le dépiéçage revient à détacher et séparer en pièces les parties anatomiques de la chair animale afin de les rendre autonomes, à savoir anodines comme le montre leur désignation particulière. De haut en bas et de gauche à droite : le jarret, le grenadin (ou le rond de sous-noix), la noix, le gîte nerveux, la sous-noix, l’aiguillette baronne, la noix pâtissière et le quasi.
La viande serait donc de la chair qui a repris forme sans le sang, mais également sans les os ni la graisse. C’est-à-dire ôtée de ce qui rappelle lisiblement, trop lisiblement, l’animal. Aussi une fois la mise à mort achevée, rien n’est terminé. La mise à mort n’est qu’une des premières étapes de transformation de l’animal en viande consommable. Autrement dit la saignée ne suffit pas à rendre l’animal propre à la consommation humaine, elle est le premier moment de désanimalisation qui rend possible toutes les phases de désanimalisation ultérieures. Lesquelles phases se déroulent et se poursuivent en boucherie. Si la société essaie d’euphémiser le temps de la mort (Vialles, 1987), elle tente aussi d’édulcorer la confrontation avec son incarnation, avec la transformation de la carcasse en viande. Si l’homme ne veut plus voir la mise à mort, il ne veut plus non plus voir le corps animal. La disjonction entre carcasse et viande, par ces opérations de transformation invisibles, est assez fondamentale pour s’inscrire dans l’espace de la boucherie : le derrière caché in-montré au consommateur, et le devant montré, l’étal. Comme je l’explique par ailleurs (Blondeau, à paraître), le système d’organisation de l’espace boucher est une métaphore de la consommation distanciée des carnivores.
Une fois la chair animale exsangue, froide et le corps désossé, dépiécé, dégraissé et découpé, ou pour le dire autrement une fois ces artifices de transformation effectués, rien n’est encore achevé. Reste l’artifice de la désignation, laquelle n’a plus rien de commun avec l’animal mais concerne l’aval : le prêt à consommer.
A l’intérieur de chacune d’entres elles, il définit alors des morceaux par leurs destinations culinaires : à rôtir, à escalope, à braiser, à griller, à bouillir, à mijoter, etc. A chaque étape, cette viande secrétée par l’animal que le consommateur achève de réifier par l’artifice de désignation [23], perd précisément de sa personnalité et de sa nature animale, de sa visibilité. Le porc est l’animal de boucherie essentiel [24] et entier destiné à la viande pour la charcuterie. Le lecteur se trouve ici en présence de moitiés de porc, qu’il peut voir de la partie extérieure comme intérieure. De haut en bas, le boucher les découpe, les identifie (toujours et déjà) en parties consommables : en pied, jambon (cuisse), carré de côtes (longe), poitrine, épaule, cou... mais où sont les têtes de porcs dits entiers ? Les têtes sont enlevées, fendues en deux pour y ôter la cervelle - qui trouve de moins en moins d’amateurs (voir plus bas) - afin de subir leur transformation. Elles sont cuites une nuit entière à 80°-85° C pour être ensuite désossées, hachées et mélangées avec de l’assaisonnement.
Les os sont précisément gardés par et pour ce qu’ils renferment. Une fois le hachage et l’assaisonnement effectués, de la tête on réalise un fromage : Notons l’exil laitier de la dénomination : un fromage, de tête. L’origine étymologique de fromage - ce qui est dans une forme - est ainsi généralement oubliée au profit d’une sorte de métaphore laitière :
Le porc peut être dit incarner une anthropophagie joyeuse, plus encore lorsque l’on se remémore les nombreuses fois où nous entendons « dans le cochon tout est bon » ; « dans le cochon, il n’y a rien à jeter ». Il est le seul animal dont la consommation soit entière, de la tête aux pieds. Cependant, si sa consommation est... complète, est-elle visiblement entière ? et entièrement visible ? Si la tête est mangée, elle est hachée et mise en bol fromager. Quant aux pieds, ils sont farcis ou recouverts de chapelure, autrement dit masqués, travestis. Et qu’en est-il des entrailles de cet animal soit disant entièrement bon à manger ? Ce qui est appelé une fraisure de porc est en fait l’appareil respiratoire et digestif de l’animal avec de haut en bas la langue, la trachée (la gorge), le cœur, les poumons (le mou) et le foie. Autrement dit les abats. Une fois détaillée, la fraisure de porc offre ses parties séparées pour la charcuterie.
Si le consommateur mange des abats à l’heure actuelle, il ne le fait pas en toute connaissance de cause, mais par l’intermédiaire d’une série d’opérations charcutières complexes et secrètes :
D’un travail de transformation du corps animal encore plus draconien parce qu’il opère notamment sur les parties les plus reconnaissables de l’animal (les abats), la charcuterie s’accompagne précisément d’un secret encore plus lourd, d’une invisibilité encore plus grande. Si cette charcuterie est faite à base des parties les plus identifiables du porc, le charcutier et ses machines à broyer, hacher, mélanger, assaisonner et/ou mouler en font les matières les moins reconnaissables, les plus dissimulées par un camouflage maximisé de leur aspect physique (tant au niveau de la forme, du goût que de l’odeur ou de la couleur). Alors que la consommation de cochon est précisément frappée d’interdit par l’islam et le judaïsme, les non-musulmans et les non-juifs le mangent de la tête aux pieds en passant par les entrailles, et lèvent l’interdit du sang : ils le consomment en boudin. Ce comportement les positionne les uns et les autres dans une logique d’identité [25] par une transgression classificatoire.
Chacun possède son animal de prédilection pour une consommation entière.
Parmi les abats, seuls ceux de porc apparaissent aujourd’hui dans la grande majorité des boucheries franc-comtoises. Depuis la crise de l’ESB, que je définirais comme une mutation révélatrice du processus de camouflage (débuté aux XIXe et XXe siècles avec l’exil de l’abattage) de la nourriture carnée absorbée, les abats ont quasiment disparu de la consommation : les bouchers ne les commandent plus aux abattoirs. En effet, au fil de mon immersion en pays boucher, je remarque le rejet de ces matières :
Les mutations des sensibilités à l’égard des animaux [27] est en corrélation avec les attitudes de répulsion et de dégoût vis-à-vis des abats. De fait, l’identification de l’homme à l’animal ne peut passer par l’identification de l’animal dans sa consommation carnée [28].
Illustration 22
Une table de travail d’une boucherie artisanale après des opérations de transformation de la carcasse en produits carnés.
(C. Blondeau, 2002.)
Illustration 23
Un tablier d’un boucher artisanal après des opérations de transformation de la carcasse en produits carnés. (C. Blondeau, 2002.)
Après le « travail de derrière », les traces du corps à corps boucher/carcasses, entrailles, os, sang sont encore visibles, et perceptibles (à l’odeur). Visibles par l’état du tablier et de la table de travail recouverts de sang. Au moment de cette prise de vue, le boucher a déjà « rangé la table », c’est-à-dire qu’il a retiré/essuyé morceaux, os et sang une première fois. Ces photographies du deuxième passage n’ont d’ailleurs pas été réalisées sans mal. Le boucher ne veut pas (jamais) être photographié. Malgré l’anonymat visuel dont il était assuré, il nous a fallu faire preuve de persévérance et nous montrer particulièrement persuasive :
On nous parle de propreté et d’hygiène pour la viande selon des prescriptions sanitaires où le « souillé » ne doit jamais entrer en contact avec le « propre » mais transparaît ici l’obligation de propreté et d’hygiène mentales (ça fait propre). Prendre en photographies ces tâches et traces de sang sur la table de travail ou sur le tablier équivaut-il à prendre le boucher ou le charcutier en flagrant délit d’immoralité ? La prise de ces images s’apparente à un test. Elle révèle (s’il fallait encore le montrer) qu’il y a bien quelque chose à cacher (de caché) en boucherie. Pour preuve tout sang visible provoque problème, qui se réfère à l’activité bouchère marginale, censurée (ce que la méthode photographique employée révèle admirablement). S’il est in-montré c’est parce qu’il est in-montrable. Tant pour les consommateurs que pour les bouchers.
Ne pas y penser. Ne pas penser qu’il s’agit bien d’un animal, tant pour le consommateur que pour le boucher, pour ne pas en souffrir. Souffrir de se sentir coupable, souffrir de l’analogie entre le mangé et le mangeur, entre nous et l’animal avec lequel on ne se sent pas totalement différent, étranger ou extérieur. Si s’intéresser à la mise à mort des animaux de boucherie, c’est interroger le rapport qu’entretiennent les hommes à l’animal, au sang, à la mort et à la souffrance, s’intéresser à la viande c’est également s’en préoccuper. C’est s’intéresser à la consommation de sa chair qui n’est autre que ce vivant, tué et transformé pour être mangé. La mise en viande pour la consommation pose donc problème ! Et cela sans exception, pour tout le monde !
Pour rendre compte de ce monde carné parsemé de trous noirs, d’étapes invisibles, il m’est apparu essentiel d’utiliser les images photographiques dans ma pratique ethnologique. La spécificité de ce terrain m’oblige en effet à prendre en considération de nouveaux outils, à échanger différemment avec mes informateurs et à penser à de nouveaux modes pour rendre compte de cette expérience. Le savoir passe par une perception visuelle, mais aussi tactile, auditive et olfactive. Si l’odorat ou le toucher sont des sens de l’incorporation encore plus forts [30], il est malheureusement impossible les restituer ici. Mais le montré, la vue de la viande permet déjà une construction transitive.
Considérer l’image comme un langage propre ne revient pourtant pas à l’envisager comme se suffisant à elle-même. Si l’image possède un langage actif, elle est aussi construite, elle ne va pas de soi : « elle n’est pas universelle ni « naturelle », elle est d’abord culturelle » (Conord, 2002 : 53). C’est pourquoi j’ai choisi l’image et le texte. L’image pour donner au lecteur un temps où voir, percevoir de lui-même. En d’autres termes un temps où il interprète ce qu’il voit à partir de ses pratiques individuelles, sociales et culturelles intériorisées, à partir des systèmes de représentations qui les sous-tendent. Le texte pour l’inviter ensuite à une réflexion guidée. Les mots viennent compléter l’image, viennent la commenter afin d’orienter le lecteur par rapport à ce qu’il regarde, car c’est la façon dont on regarde qui importe. Notre rôle d’ethnologue, je le rappelle, est non seulement de comprendre les logiques des uns et des autres mais aussi de participer au processus de compréhension (Heinich, 1998).
[1] En italique dans le texte. [2] Un sarcophage est un mangeur de substances carnées aussi désanimalisées que possible ; en contrepartie un zoophage est un mangeur de bêtes, il aime à les reconnaître dans sa consommation. [3] Pour des analyses plus précises sur les différences d’attitude entre végétariens et carnivores, voir par exemple Vialles Noëlie, 1988, « La viande ou la bête », Terrain (10) : 86-96 ; Ossipow Laurence, 1989, Le végétarisme. Vers un autre art de vivre ? Paris, Cerf. [4] Sur ce point, voir par exemple Heinich Nathalie, 1998, Ce que l’art fait à la sociologie, Paris, Editions de Minuit. [5] Veau, porc, agneau, et bœuf pour ne parler que des viandes de boucherie « pures » et non pas des volailles, lapins ou autres viandes de gibier. Pour une analyse détaillée des catégorisations et classements des différentes viandes présentées dans les boucheries franc-comtoises halal, artisanales et de supermarchés, voir Blondeau Cécile, 2000, De la découpe du monde... carné. Quels instruments ?, Maîtrise d’ethnologie, Besançon. [6] Il existe en effet plusieurs types d’abattage. Pour aller vite, un abattage où la mise à mort est précédée d’un moyen d’étourdir l’animal et des abattages où la saignée tue l’animal : l’abattage halal et casher. Je me réfère ici uniquement aux types de viandes - et a fortiori aux types d’abattages des animaux dont elles proviennent - que j’ai étudiés : les viandes halal, de supermarchés et artisanales. Pour une analyse complète sur leurs différences et leurs convergences, le lecteur peut se reporter à la maîtrise, Blondeau Cécile, 2000, De la découpe du monde... carné. Quels instruments ?, Besançon. [7] J’entends ici que la mise à mort des animaux de boucherie pose problème pour toute personne accordant à l’animal un statut d’être vivant. [8] Sur cet aspect identitaire et transitif lié à l’acte d’ingérer, voir par exemple Fischler Claude, 1993 (1990), L’homnivore. Le goût, la cuisine et le corps, Paris, Odile Jacob ; Vialles Noëlie, 1998, « Toute chair n’est pas viande », Études rurales (147-148) : 139-149. [9] Voir par exemple Anne-Elène Delavigne, Anne-Marie Martin, Corinne Maury et Séverin Muller, « Images d’abattoir : la réalité crue ? Quelques pistes de réflexion sur le discours de l’image ayant trait à la mise à mort des animaux », Ruralia [En ligne] n° 6 (2000) ; Jocelyne Porcher, « Un cœur battant dans la viande », Ruralia [En ligne] n ° 6 (2000). [10] J’entends toujours toute personne accordant à l’animal un statut d’être vivant. [11] Voir entre autres Vincent Jean-Christophe, 1997, « La mise à mort des animaux de boucherie : un révélateur des sensibilités à l’égard des bêtes à l’époque contemporaine », Cahiers d’histoire (3-4) : 613-637 ; Douglas Mary, 1992 (1968), De la souillure : essai sur la notion de pollution et de tabou, Paris, La Découverte ; Elias Norbert, 1991 (1939), La civilisation des mœurs, Paris, Calmann-Lévy. [12] Froide, la température est un allié indispensable pour la transformation de l’animal en viande. La chaîne du froid entoure les animaux transformés en carcasses à partir de la salle de refroidissement à l’abattoir jusqu’à la vitrine de l’étal, en passant par des camions frigorifiques et des chambres froides. Elle participe de la transformation de nature(s) de l’animal (chaud) en viande (froide) et non en cadavre se putréfiant. [13] Une génisse est en théorie une jeune bête qui n’a jamais vêlé (donné naissance à un veau) mais tous les bouchers la définissent comme une jeune vache qui n’a vêlé qu’une seule fois. [14] Selon l’expression employée par les bouchers et les éleveurs. [15] L’évaluation de la conformation de l’animal et de la carcasse se déclinent pareillement. De façon decrescendo « très bien en viande », « bien en viande », « moyennement en viande », « décharné » et « très décharné ». Autrement dit de convexe, rectiligne à concave. Evaluation qui vaut pour tous les animaux de boucherie et leurs carcasses. [16] Etat d’engraissement qui détermine autant la valeur qualitative que quantitative (le rapport animal vif/carcasse). [17] De la carcasse à la viande, on assiste à une patiente métamorphose, une substitution. Le boucher effectue un « micro » travail minutieux, ordonné, qui sait libérer les os, les morceaux et répartir judicieusement (au minimum) le sang hors de ses chairs. [18] Tous les pays ont une découpe différente de demi gros, et, dans un même pays il en existe aussi plusieurs sortes. Ce qui met bien en question le statut « naturel » de la découpe : voir Déterville Paul, 1982, 4è éd., Technologie de la viande, Paris, Casteilla : 36-37 et 44-45. [19] Terme vernaculaire employé par les bouchers, il désigne le dépiéçage d’un morceau. [20] Un bovin est considéré comme adulte lorsqu’il a entre 18 et 24 mois. [21] C’est-à-dire entre 3 et 6 ans. Une bête qui atteint les 7-8 ans sera considérée comme une bête âgée. [22] Majoritairement sarcophage. [23] Cf. extraits de demande de clients en boucherie : « je voudrais quelque chose à faire en rôti » ; « j’aimerais du bœuf à griller », etc. [24] Sauf pour la charcuterie halal (et casher) dont la religion interdit la consommation. La charcuterie y est principalement proposée à base de volailles. [25] Pour une analyse sur les attitudes des uns et des autres vis à vis du cochon voir Fabre-Vassas Claudine, 1994, La bête singulière. Le juif, le chrétien et le cochon, Mesnil-Sur-L’Estrée, Gallimard. [26] A l’exception de la consommation du sang. [27] Mutations - à différents niveaux et de plusieurs manières - des sensibilités à l’égard des animaux mises en évidence notamment par Thomas Keith, 1985 (1983), Dans le jardin de la nature. La mutation des sensibilités en Angleterre à l’époque moderne, Paris, Gallimard et par Digard Jean-Pierre, 1990, L’homme et les animaux domestiques, Paris, Fayard. [28] Mais ne considérer que cette explication serait insuffisant. Il faut prendre en compte les connotations sociales de ces substances, qui ont été longtemps la nourriture des pauvres. Voir Mennel, 1987, Français et Anglais à table du Moyen Age à nos jours, Paris, Flammarion. [29] Au sujet de cette habitude, notons en aparté que tous les informateurs bouchers sont issus de familles de la profession ou de celle d’abatteurs, ils ont tous commencé par aider leurs parents au travail. [30] Si le sang ou les entrailles ne sont plus visibles, je les devine. Ils sont entre autres encore perceptibles à l’odeur qui imprègne au plus profond. C’est un test d’endurance terrible de l’aspect mortifère de l’homme carnivore. [31] Explication quant à l’image cinématographique que je transpose ici à l’image photographique. [32] Acteurs consommateurs majoritairement sarcophages qui ne veulent pas le voir, et, acteurs bouchers qui ne veulent pas le (se) montrer. [33] Comme la végétarienne que j’étais s’est transformée en vendeuse bouchère carnivore, et non sans une certaine fierté.
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La boucherie : un lieu d’innocence ?, Numéro 2 - novembre 2002. |
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