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Pour citer cet article :

Grégoire Mariethoz, 2003. « Une carrière de rêve, ethnographie des plongeurs PADI en Mer Rouge ». ethnographiques.org, Numéro 4 - novembre 2003 [en ligne].
(http://www.ethnographiques.org/2003/­Mariethoz - consulté le 25.09.2016)
 

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Grégoire Mariethoz

Une carrière de rêve,
ethnographie des plongeurs PADI en Mer Rouge

Résumé

Cet article vise à cerner l'univers dans lequel évoluent les professionnels de la plongée sous-marine, plus particulièrement à Dahab, en Égypte, où a eu lieu l'étude de terrain qui est à l'origine de ce texte. Après une description des lieux et des habitants de Dahab, les grands principes de base de la plongée sont exposés. La vie commune des plongeurs est décrite, des actes quotidiens aux événements exceptionnels qui sont ritualisés de diverses manières. Des contradictions apparaissent lorsque sont comparées les représentations, les discours et les pratiques des acteurs sociaux. Une tentative d'explication est apportée à ces faits, toujours selon un mode interprétatif. L'aspect institutionnel est abordé par le biais de l'Association Professionnelle des Instructeurs de Plongée (PADI), avec l'analyse des représentations qu'elle véhicule et des valeurs qu'elle entretient. Pour des individus sans patrie, l'organisation professionnelle devient l'instance étatique, émettant les lois qui régissent la vie en commun et orientant les carrières professionnelles. Les marqueurs identitaires qui définissent la société des plongeurs sont passés en revue et, dans la mesure du possible, sont interprétés dans l'optique de cerner ce qui unit cette communauté dispersée aux quatre vents. La communauté de la plongée sous-marine est analysée en tant que phénomène de reformulation identitaire dans un contexte de globalisation. Se passant d'appartenance territoriale, les plongeurs fondent leur collégialité sur des notions propres aux milieux touristiques et sous-marins, oblitérant les identités locales au profit d'une seule socialité globale en réseau.

Abstract

This article aims at describing the universe in which are living the professionals of scuba diving, more particularly in Dahab, Egypt, where the fieldwork of this study took place. After a description of the places and inhabitants of Dahab, the guiding principles of diving are exposed. The common life of the divers is described, from the daily practices to the exceptional events which are ritualized in various ways. Contradictions appear when one compares the representations, the discourses and the practices of the social actors. An attempt of explanation is brought to these facts, always according to an interpretative mode. The institutional aspect is approached by the means of the Professional Association of Diving Instructors (PADI), by analysing the representations it conveys and the values it maintains. For individuals without fatherland, the professional organisation becomes the official authority, emitting the laws which govern the daily life and directing professional careers. The identity patterns which define the community of divers are reviewed and, as far as possible, interpreted in order to understand what links those people spread around the world. The community of scuba diving is analyzed as a phenomenon of identity reformulation in the context of globalisation. Without territorial membership, the divers base their collegial structure on specific concepts in the tourist and underwater social environments, cancelling the local identities to create only one total social system in network.

Pour citer cet article :

Grégoire Mariethoz. Une carrière de rêve, ethnographie des plongeurs PADI en Mer Rouge, ethnographiques.org, Numéro 4 - novembre 2003 [en ligne]. http://www.ethnographiques.org/../2003/Mariethoz (consulté le 15/11/2003).

Géographiquement, la répartition mondiale de la plongée est à mettre en relation avec la répartition des sites touristiques. La plongée récréative se pratique surtout dans les pays chauds, les clients étant des vacanciers, et les professionnels se considérant aussi en vacances dans une certaine mesure. Dans ces conditions, travailler dans la plongée signifie avant tout être intégré dans une société mondiale en réseau qui rassemble des individus venant de tous les horizons. Cette société partage des valeurs communes qui sont autant de raisons d’unir une population dispersée sur les cinq continents. Il existe une unité, une uniformité dans le monde des plongeurs [1] qui lisse les différences locales et fait se ressembler tous les lieux de plongée, les individus se déplaçant de l’un à l’autre sans grand dépaysement. La question essentielle que pose cette société transnationale est celle du statut d’individus indépendants dont le principal référent identitaire n’est pas le pays d’origine mais l’organisation sportive.

J’essaie de dégager dans les pages qui suivent une série de codes communs permettant aux plongeurs de se reconnaître à travers diverses marques d’appartenance, tant institutionnelles que matérielles. Lors de la socialisation du plongeur, notamment lors des cours qu’il suit, celui-ci va progressivement acquérir les normes, les valeurs et les croyances partagées par le groupe. Il adhère à l’esprit et à la philosophie du club auquel il s’intègre, et doit aussi obéir aux prescriptions fixées par l’Association Professionnelle des Instructeurs de Plongée (PADI [2]) quant aux règles de sécurité, à la protection de l’environnement ou au confort lors des plongées. Ces deux niveaux de lois auxquels les plongeurs sont soumis reflètent leur double appartenance : d’une part celle qui les lie à l’organisation (et plus largement au monde de la plongée), de l’autre celle qui les rattache localement au club et qui renforce la cohésion interne du groupe.

Le système de valeurs et de croyances peut tenir lieu d’explication du monde, dépassant dans ses implications le strict domaine sportif de la plongée, mais s’appliquant à ce qu’on pourrait appeler, au sens large, « le mode de vie plongée ». En effet, le lieu de résidence, la vie professionnelle et les relations sociales de cette communauté en exil sont autant de domaines au moins partiellement régis par les lois de la plongée.

Au cours de l’année 2000, j’ai entrepris un voyage en moto à travers le Moyen-Orient. Parti de Suisse, je suis arrivé en Turquie, puis en Syrie, en Jordanie, et après six mois de périple j’ai traversé le golfe d’Aqaba pour me rendre au Sinaï. Je n’ignorais pas que la Mer Rouge était un haut lieu de la plongée sous-marine, que l’Égypte était un pays qui accueillait des millions de touristes par an, et que des différences notoires existaient par rapport aux régions que je venais de traverser. Je ne m’attendais cependant pas à trouver dans le milieu de la plongée une société composée essentiellement d’occidentaux vivant sans réel lien avec l’Égypte.

Je n’étais pas tout à fait novice dans le domaine de la plongée, ayant déjà obtenu certains brevets précédemment. J’ai donc profité du fait d’être sur les bords de la Mer Rouge pour me réintégrer dans le monde de la plongée et pour acquérir davantage d’expérience dans ce domaine. C’est à cette occasion que m’est apparue la possibilité de mener à Dahab une enquête ethnographique sur la plongée sous-marine, qui se déroula dans un premier temps durant les mois de février, mars et avril 2001, et se poursuivit en octobre 2002.

Les plongeurs sont souvent des vacanciers qui viennent en groupes compacts et fermés sur eux-mêmes. Parfois, un groupe compact de vacanciers solitaires se forme pour la durée des vacances à Dahab. Il est donc difficile pour l’ethnographe de les approcher s’il n’a pas d’emblée un statut spécial qui lui confère une appartenance au milieu de la plongée. De même, les professionnels de la plongée vivent dans un univers qui n’est que rarement partagé par les clients. Il m’est donc rapidement apparu que le seul moyen de m’intégrer à ce milieu était de devenir moniteur. Ma situation était similaire à celle de l’anthropologue américain Edward Bruner qui, pour mener à bien son étude sur les groupes de touristes, a dû lui-même devenir guide touristique, car c’était là le seul moyen de rester avec un groupe pour une durée suffisante à l’étude :

« J’ai senti que la seule manière d’accéder aux discours des touristes serait de joindre les groupes de voyage. Comme guide, je pourrais observer de l’intérieur la manière dont les touristes font réellement l’expérience des sites et des événements auxquels ils sont exposés. » (Bruner 1995 : 225) [3]

J’ai donc entrepris de suivre les trois mois de cours qui étaient nécessaires pour devenir « maître de plongée » (divemaster), le niveau professionnel le plus bas, puis j’ai travaillé dans cette fonction durant quelques semaines. Ceci m’a permis d’accéder à la fois au point de vue des touristes et à celui des plongeurs de métier, ainsi que de parcourir toutes les étapes qui mènent du premier statut au second.

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Illustration 1
Le village de Dahab, pris entre les montagnes désertiques et la Mer Rouge, est l’idéal de ce qu’on peut appeler un paradis pour touristes. Sur cette photo, on peut voir le front de mer, avec des restaurants donnant directement sur la plage, et quelques touffes de parasols qui dépassent. Derrière cette première rangée de constructions se trouvent les maisons qu’habitent les Égyptiens de Dahab. Seul un minaret est ici visible.

Dahab est un ruban de constructions rudimentaires, essentiellement des restaurants, des hôtels et des clubs de plongée serrés entre la côte et les monts ocres du Sinaï (illustration 1). Quelques hôtels de luxe plus imposants se dressent également à l’écart de l’agglomération. Une route traverse cette petite ville, des boutiques sont disposées des deux côtés et elle constitue l’axe principal de Dahab. Les touristes vont et viennent, les commerçants harponnent le chaland pour remplir les hôtels ou les restaurants. On traîne, on musarde au soleil, on fait de la plongée sous-marine et, à la nuit tombée, des groupes de jeunes se forment sur les terrasses. Dans les boutiques sont vendus des pull-overs et des T-shirts marqués de la devise locale : « Dahab : plongez maintenant, travaillez plus tard » (Dahab : dive now, work later). Ici, la principale activité touristique est la plongée. Les récifs coralliens des côtes du Sinaï sont chantés dans tous les dépliants touristiques et les manuels de plongée ; on cite ces lieux comme l’exemple de l’eau la plus claire, du corail le plus sain et des prix les plus bas.

La population de Dahab est essentiellement caractérisée par l’absence d’Égyptiens. En effet, seule une petite fraction des gens que l’on croise est locale, principalement les rabatteurs des restaurants et une partie du personnel hôtelier. Les serveuses des restaurants, le personnel des hôtels de luxe, le personnel qui tient les petites boutiques, et les instructeurs de plongée sont presque exclusivement des Européens travaillant pour un patron Égyptien. Nous sommes donc en présence d’un système situé en Égypte, relié à l’économie égyptienne, mais quasi-indépendant de ce pays sur les plans culturels et sociaux ; il s’agit d’un système occidental entretenu par des Occidentaux. Par ailleurs, la langue parlée à Dahab est essentiellement l’anglais, ce qui est un signe supplémentaire de non-appartenance à l’Égypte pour cette ville hors normes.

Durant mes deux séjours à Dahab, je n’ai pratiquement eu affaire à aucun Égyptien, mais principalement à des Anglais ou à des Nord-Européens qui, pour une raison ou pour une autre, ont quitté leur pays pour s’installer ici plus ou moins provisoirement. Ceux-ci ont généralement exercé d’autres activités avant de se tourner vers la plongée, et ce sont ces personnes qui constitueront l’objet de ce texte. Il s’agit de marginaux qui se sont rassemblés pour former une société éphémère, constamment recomposée en raison des allers et retours des individus qui la composent. Sans attaches (ou ayant quitté leurs attaches), ces itinérants développent des relations empreintes d’une certaine superficialité anonyme, due sans doute à la courte durée des séjours et des rencontres. La preuve la plus saisissante de ceci est que je n’ai jamais su aucun nom de famille des personnes que j’ai fréquentées, et que personne ne m’a jamais demandé le mien.

L’équipe de plongeurs du centre était composée de deux instructeurs, une Japonaise et un Anglais (qui assura ma formation), et de deux divemasters Hollandaises. Le seul Égyptien travaillant au centre était le neveu du propriétaire qui s’occupait du compresseur [4] contre une participation gratuite aux cours de plongée. Il s’agit aussi du seul membre de l’équipe qui était là pour une durée déterminée, les autres étant des globe-trotters qui changent régulièrement de lieu de travail et “sautent” ainsi de continent en continent.

La communauté des plongeurs est un monde plutôt jeune. L’âge des plongeurs professionnels résidant à Dahab varie entre 25 et 40 ans, la moyenne se situant, d’après PADI, à 28,5 ans, aussi bien pour les hommes que pour les femmes [5]. J’ai également observé qu’il y a sensiblement plus d’hommes que de femmes chez les professionnels de la plongée, ce qui est confirmé par les statistiques officielles. En revanche, le rapport hommes/femmes devient égal en ce qui concerne les plongeurs amateurs et les clients des clubs.

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Illustration 2
Il est impossible de parcourir les eaux de la Mer Rouge sans être fasciné par des multitudes de poissons, mollusques, coraux et autres mammifères marins. Cette explosion de vie représente cependant un danger. Certaines espèces peuvent être agressives, comme les barracudas et les requins, ou plus souvent toxiques, comme le corail de feu ou les poissons-pierre, qui provoquent de graves brûlures si on les touche.

La plongée dont il est question dans ce travail est dite « récréative » (recreational diving). Historiquement, la plongée récréative est directement issue de la plongée militaire. Les consignes claires à respecter, la supériorité numérique des hommes dans la société des plongeurs, le système hiérarchique de brevets qui s’apparentent à des grades et la relation supérieur/inférieur dans les rapports sociaux apparentent nettement la pratique de la plongée sous-marine à une activité martiale. Mais la plongée récréative se distingue de la plongée militaire, technique ou pétrolière par son caractère ludique. Le côté récréatif anime toute l’ « industrie de la plongée » [6], depuis le vacancier qui décide, sur un coup de tête, d’entreprendre des cours en vue de l’obtention d’un premier brevet, jusqu’à l’instructeur qui affirme choisir sa carrière pour la vie ludique et paradisiaque qu’elle lui procurera, et pour le hobby professionnel qu’elle représentera à ses yeux (illustration 2).

Les enjeux sociaux de la plongée ne sont pas, comme pour certains sports d’effort [7], la sueur dépensée en groupe, la fraternité sur le terrain ou les matchs gagnés ensemble. La plongée est un sport collectif, mais sans compétition. L’expérience sportive est vécue individuellement et l’échange social ne prend place qu’avant et après l’activité physique. Les participants se retrouvent et échangent leurs impressions ou alors discutent des modalités de leur sport : l’équipement, les consignes de sécurité, les anecdotes accumulées, etc.

Malgré son aspect lent, calme et contemplatif, la plongée est considérée comme un sport à risques. Le danger réside principalement dans les conditions physiologiques auxquelles l’organisme est soumis sous l’eau, et non dans de possibles chocs ou fractures. Celui qui, enthousiaste, décide de se lancer dans la plongée et entreprend de s’inscrire à un cours « Open Water Diver » [8], se verra contraint de signer une décharge de responsabilité en cas d’accident, une déclaration d’adhésion aux règles de sécurité en plongée et un formulaire médical. Par la suite, au fil des séances de cours théoriques et pratiques, divers éléments de physiologie et de physique aquatique sont révélés. On apprend que la pression qui s’exerce sur un plongeur fait que certains gaz se dissolvent dans son sang et peuvent, lors de la remontée, former des bulles qui conduisent à des embolies parfois mortelles.

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Illustration 3
Lorsque les plongeurs ont disparu sous les vagues, des bandes de gamins se rassemblent sur la plage. Tout en chassant les crabes, ils guettent les bulles qui, en crevant la surface, signalent la position des plongeurs

Si le plongeur perd son sang froid et obéit à certains réflexes natatoires (retenir son souffle ou se précipiter vers la surface), il risque de voir ses poumons déchirés et perforés, d’avoir des poches d’air qui se forment dans sa cavité thoracique ou sous sa peau au niveau du cou. A certaines profondeurs, l’oxygène peut devenir toxique et provoquer des convulsions ou des pertes de connaissance. D’autres risques sont liés à la température, à la pression auriculaire ou encore aux créatures sous-marines hostiles. De plus, l’ivresse des profondeurs, liée aux hautes concentrations d’azote dans le sang, s’intensifie au fur et à mesure que les plongeurs descendent et leur fait perdre leurs moyens en les rendant comme saouls (illustration 3).

Cette prise de risque, les consignes de sécurité qu’elle implique et les flirts avec le danger qu’elle comporte, entrent pour une grande part dans les discours de tous les plongeurs, et contribuent à la construction des représentations que les plongeurs ont d’eux-mêmes et à l’image de ce sport en-dehors de ceux qui le pratiquent. Le discours sur l’héroïsme lié au risque est fréquent et fait partie intégrante de la représentation mentale usuellement associée à la plongée. Pour certains types de plongées extrêmes, le danger est cependant bien réel, comme a pu en faire l’expérience Jennifer Hunt (1995) lors d’un terrain dans le milieu des plongeurs de grandes profondeurs, où elle voyait ses sujets d’étude mourir les uns après les autres au fil de l’enquête.

La plongée récréative est dominée à l’échelle internationale par PADI (Association Professionnelle des Instructeurs de Plongée), une organisation basée en Californie qui regroupe plus de 50% des plongeurs dans le monde. Toutes les autres fédérations ont plus ou moins adapté leurs standards sur PADI, qui possède une situation de quasi-monopole dans l’industrie subaquatique, ce qui la rend présente dans tous les lieux de plongée, du Mozambique à la Thaïlande et de l’Égypte à Neuchâtel, où il existe deux clubs en ville. Mon propos concernera donc surtout cette instance professionnelle, étant donné que c’est principalement en son sein que j’ai pratiqué la plongée.

PADI est une association à but essentiellement lucratif. Sans complexe, elle affiche clairement son ambition de faire du business en s’appuyant sur la passion de ses membres. Mais cette volonté ne devient vraiment sensible qu’à partir du moment où l’on accède à l’autre côté du miroir, celui des professionnels et non plus celui des touristes. D’un point de vue méthodologique, le fait de poursuivre ma carrière de plongeur jusqu’au premier niveau professionnel (divemaster), m’a permis d’accéder à un univers que je n’aurais qu’entraperçu autrement. Les programmes d’enseignement sont regroupés sous des slogans attractifs, tels que « plonger, c’est fun » (diving is fun), « plonger aujourd’hui » (dive today) ou « l’aventure en plongeant » (adventures in diving) mettant en avant le plaisir qui découle naturellement d’une activité reconnue comme ludique. Dans ce milieu, il est ainsi sous-entendu que, lors des cours, les instructeurs s’amusent autant que les élèves, et que la première plongée est aussi excitante pour le débutant que pour le divemaster qui l’accompagne et qui a déjà visité le site des centaines de fois.

Ce n’est qu’une fois atteint le niveau de divemaster (ou ceux qui lui sont supérieurs) que le « fun » est écarté et que l’on parle carrière et argent. Lors de son intronisation au sein de la communauté des plongeurs et après avoir passé le « test du tuba » (snorkel test), le nouveau divemaster est déclaré initié aux secrets qui font de lui un rouage actif de l’industrie de la plongée. Le manuel qui s’adresse désormais à lui comporte plusieurs chapitres sur les techniques de vente, la manière de convaincre un client d’acheter tel produit ou de s’inscrire à tel cours. Les clients, qui sont également membres de PADI, sont les “victimes” des techniques de ventes des professionnels : le serpent se mord la queue, l’association enseigne à ses membres comment tirer profit d’autres membres. Tous les plongeurs regroupés sous ce sigle, aussi bien les amateurs que les professionnels, dépensent de l’argent pour leur organisation, et sont donc les clients de PADI.

Dans les magazines qu’elle édite, l’organisation recrée une ambiance familiale et personnelle en montrant les photos de certains plongeurs et en publiant, sous forme de liste et sans autre commentaire, les noms de ses membres, ce qui favorise dans une certaine mesure un lien d’appartenance entre le membre et l’instance professionnelle dont il dépend.

Les plongeurs entretiennent ainsi un fort sentiment identitaire envers PADI, et non envers tel club local auquel ils sont affiliés. On peut y voir un effet de l’internationalisation des plongeurs, qui ne voient plus leur identité représentée par une instance de niveau local, mais plutôt par une société internationale tentaculaire présente sur tous les continents. Lors de mon deuxième séjour à Dahab, j’ai constaté que le club où j’avais accompli ma formation, dont la totalité du personnel avait changé, s’était créé un logo et vendait des T-shirts l’arborant. Dans l’intention de favoriser mon intégration, j’en ai immédiatement acheté un. J’ai ensuite constaté que parmi les moniteurs du club, j’étais le seul à avoir fait cette acquisition, et que seuls les clients les achetaient à titre de souvenir. En revanche, beaucoup de plongeurs portent les T-shirts vendus par PADI, avec le logo de l’organisation, ainsi que des casquettes, des porte-documents, et toute une batterie d’équipement vendu à prix d’or. Ceci reflète la valorisation de l’organisation par rapport au club, et le sentiment d’appartenance qui lui est lié. L’impression générale est que PADI « fait beaucoup pour nous » (does a lot for us) et les cotisations élevées [9] à payer chaque année n’engendrent que peu de protestations.

Dans ses suggestions de conclusion d’un cours de plongée, le Manuel de l’Instructeur pousse les instructeurs à donner à ces adieux un goût commercial et publicitaire en incitant les élèves à acheter du matériel, réserver des vacances de plongée ou effectuer d’autres brevets. Cependant, les instructeurs court-circuitent parfois le système en refusant de se prêter à ce jeu commercial : certains d’entre eux conseillaient simplement à leurs élèves de ne pas lire le dernier chapitre du Manuel Open Water, qui fait principalement la promotion commerciale de PADI et n’apporte pas de connaissances techniques nouvelles. L’adhésion aux valeurs de l’association, bien que généralisée, n’est donc pas totale, et les dissidences sont nombreuses.

Les manuels PADI recommandent un mode de vie précis pour les professionnels de la plongée. Cependant, ces lois ne sont qu’un modèle théorique et dans les faits la vie d’un plongeur à Dahab est tout autre. Par exemple, un instructeur n’est pas censé fumer, ni boire ; il doit également inciter l’ensemble de la communauté à faire de même :

« Rappelez et encouragez les plongeurs à avoir une attitude qui réduit les risques d’incidents de décompression : [...] Restez hydraté, évitez l’alcool et la caféine. » (PADI, 2002).

De plus, il doit être sympathique, entretenir et amuser ses clients en les instruisant ; il doit savoir se valoriser, et louer ou vendre du matériel aux clients.

Pourtant, bien que les plongeurs admettent tous dans l’ensemble le bien-fondé de ces recommandations, le premier geste qu’ils réalisent avant et après une plongée est souvent d’allumer une cigarette. À plusieurs reprises, j’ai entendu lors de conversations de bar des instructeurs plaisanter sur le sujet en discutant les possibilités de respirer directement du haschich sur leur détendeur [10]. Cette manière de contourner un sujet délicat par la plaisanterie est typique. Un consensus règne pour ne pas parler de cette infraction générale aux règles de sécurité qu’est la consommation de produits interdits (alcool, tabac, mais aussi haschich et médicaments) chez les plongeurs de Dahab. On s’en sort donc entre professionnels par des plaisanteries entendues, et les clients sont tenus dans l’ignorance. Ce n’est que vers la fin de ma formation, après deux mois de présence, lorsque je commençai à n’être plus tout à fait un client, que mon instructeur m’a fait part des diverses combinaisons de drogues et de médicaments qu’il prenait avant les plongées pour augmenter l’effet de l’ivresse des profondeurs. La prise de drogues, en plus de s’apparenter à un dopage augmentant les effets physiologiques de la plongée, est également un acte social, un secret commun liant une coterie de professionnels initiés.

De même que l’attitude face aux substances psychotropes, le sourire fixé aux lèvres, le ton de voix égal et l’inébranlable entrain prescrits par PADI ne sont pas respectés (les instructeurs ont facilement certains gestes d’humeur envers leurs clients), même si dans l’ensemble, les plongeurs admettent que ces caractéristiques sont des facteurs favorisant le commerce. Personne n’ose ouvertement avouer son non-respect des consignes recommandées par PADI, car cela reviendrait à discréditer le récalcitrant (instructeur ou plongeur), et comme peu de monde à Dahab les respecte, on s’accorde sur le silence à tenir.

Les pratiques par trop déviantes sont tout de même condamnées à Dahab : il m’a été signalé à plusieurs reprises un divemaster qui, dit-on, aurait déjà mené six personnes à la mort. Tous les plongeurs s’accordaient à dire que jamais ils ne plongeraient en sa compagnie, marquant dans ce sens une vive désapprobation envers un homme qui, selon eux, ne respectait aucune règle. Une limite existe donc tout de même par rapport au non-respect des règles, et on peut donc conclure que la frontière entre pratique déviante et non-déviante n’a été que déplacée. Hunt (1995 : 442) signale que la notion de « risque normal » chez les plongeurs varie suivant le degré d’expérience de l’individu. Seul celui qui viole les limites du « risque normal » pour sa catégorie de compétence sera stigmatisé.

Suivant les positions qu’ils occupent et les rôles impliqués, les acteurs se perçoivent selon des schémas établis et reconnus par la communauté des plongeurs. En changeant de rang, ils acquièrent des fonctions nouvelles au sein de l’espace social : l’image qu’ils ont d’eux-mêmes ainsi que le regard qu’on leur porte s’adaptent. Le statut individuel et social d’un plongeur dépend de son grade dans la hiérarchie de la plongée. Chaque échelon est le résultat d’un cours théorique et pratique, puis d’un examen qui est sanctionné par un brevet. Ce brevet ratifie officiellement, par une preuve matérielle, la montée en grade de l’individu.

Il existe trois principaux niveaux non-professionnels chez PADI : « Open Water », « Advanced » et « Rescue », chacun exigeant plus de connaissances, de responsabilités, d’investissements personnels et d’activités dans le domaine de la plongée. En plus de ces différents grades officiels, l’expérience d’un plongeur, quantifiable en nombre de plongées effectuées, lui apporte une grande partie de son aura sociale. Mon instructeur, même s’il ne possédait pas de titres complémentaires, était considéré comme un bon plongeur en vertu de sa longue expérience en tant que divemaster et des 3000 plongées qu’il avait à son actif.

Viennent ensuite les niveaux dits professionnels. Le premier de ces grades est celui de divemaster, qui s’obtient au terme d’un long cours s’apparentant plutôt à un stage avec des examens périodiques :

« Le divemaster est le premier niveau de membre PADI. Le divemaster PADI supervise les activités de plongée des plongeurs brevetés, assiste l’instructeur avec des élèves en formation, et enseigne la plongée en apnée et le snorkeling. » (PADI, 2002).

Les instructeurs ne gagnent que très peu d’argent en assurant la formation de divemasters. Cela leur prend du temps, de l’énergie et fait appel à davantage de compétences que les cours habituels. Plusieurs instructeurs m’ont déclaré que la principale raison pour laquelle ils acceptaient de donner ce cours était qu’ils voulaient transmettre à d’autres leur savoir et leur expérience. La noblesse de cet objectif doit cependant être nuancée lorsque l’on sait qu’ils peuvent utiliser leurs élèves divemasters comme assistants (c’est-à-dire comme aides pour donner les cours) sans avoir besoin de les rémunérer. Cela n’enlève rien au fait que l’instructeur entretient une relation privilégiée avec son élève divemaster, car il en fait l’héritier de son savoir et le témoin de ses compétences professionnelles. Il s’agit là d’une manière détournée de réinvestir les notions désincarnées d’un manuel anonyme avec le mythe artisanal de la transmission du savoir-faire.

Un divemaster qui possède une certaine expérience peut songer à devenir « instructeur » (Instructor). Entre « instructeur » et « Course Director » [11], le grade le plus élevé, se décline toute une gamme de niveaux qu’obtiennent les instructeurs qui ont distribué le plus de brevets. C’est donc clairement l’expérience qui est récompensée. En ceci la carrière de plongeur s’apparente à d’autres carrières professionnelles, qui prévoient une augmentation continuelle de statut jusqu’à l’âge de la retraite. Selon cette logique, PADI a développé un parcours-type pour la carrière d’un plongeur. Ce parcours est enseigné lors du cours « Open Water », et fait donc partie du bagage de tout plongeur. Dès lors, chacun connaît les différents niveaux de la hiérarchie et est donc capable de se positionner, dans le champ de la plongée, par rapport aux autres plongeurs avec lesquels il sera confronté. Ce système de valeurs est inculqué au novice dès ses premiers clapotements dans l’eau.

Cette hiérarchie imprègne fortement les relations interpersonnelles : lors de toute rencontre entre plongeurs, les présentations passent obligatoirement par la question du grade, lequel permet de savoir immédiatement à qui l’on a affaire. Lorsque, de retour d’Égypte, je me suis inscrit à un club de plongée à Neuchâtel, le directeur du club et patron du magasin de plongée qui y est associé m’a immédiatement demandé mon grade et les documents qui le certifiaient. Tout comme le classement ATP des joueurs de tennis ou le classement ELO des joueurs d’échecs, le grade d’un plongeur lui confère une image qui peut largement différer de celle qu’il a hors du contexte dans lequel ce rang s’applique.

L’exemple de la plongée technique permet d’illustrer comment la hiérarchie des plongeurs, basée sur le niveau des connaissances, fonde les échanges sociaux. La plongée technique est un programme d’enseignement que PADI a développé, et qui permet de plonger à des profondeurs extrêmes en employant des techniques directement issues de la plongée industrielle à grande profondeur. L’ensemble de connaissances liées à cette pratique est considéré comme le sommet de la compétence et du savoir-faire dans le milieu sous-marin. Être formé, même sommairement, dans ce domaine, confère au plongeur une aura particulière auprès de ses pairs. Mon instructeur n’a pas hésité à interrompre ma formation durant une semaine pour suivre un tel cours de plongée technique. Il répondait ainsi à un effet de mode qui courait parmi les instructeurs. Pourtant, le fait de suivre un tel cours ne l’a en aucun cas fait monter en grade dans la hiérarchie officielle des plongeurs, car les connaissances acquises à cette occasion n’ont rien à voir avec l’enseignement de la plongée récréative ; la principale motivation n’est donc pas la promotion professionnelle, mais la reconnaissance accrue des autres plongeurs qui admirent sa capacité à plonger seul et à assumer l’entière responsabilité de sa plongée, sa maîtrise de l’ivresse des profondeurs, ainsi que son matériel plus cher, plus lourd, et plus compliqué que le leur.

Au retour de son stage, mon instructeur s’empressa d’intégrer à ma formation des éléments techniques hors programme. Il a aussi inclus dans son répertoire d’anecdotes une foule de nouvelles histoires issues de son apprentissage récent, et il se fixa comme ambition de devenir lui-même instructeur technique avant la fin de l’année. De même, son cercle de relations sociales changea, et il commença à fréquenter, lors des soirées, d’autres plongeurs techniques. La plongée technique est explicitement élitiste, elle isole un groupe de “happy few” dans sa tour d’ivoire. Dans un article de moins d’une page paru dans The Undersea Journal (2001 : 18) et explicitant aux instructeurs le marché que constitue l’enseignement de la plongée technique parmi les amateurs, il est mentionné à quatre reprises que « ce genre de plongée ne s’adresse pas à tout le monde » (this type of diving isn’t for everyone).

N’ayant pas eu accès aux grades supérieurs à celui de divemaster, je n’ai eu connaissance que des pratiques rituelles et des bizutages qui ont lieu jusqu’à ce niveau. La hiérarchie impose une loi du silence sur les rituels et en interdit l’accès à ceux qui n’ont pas le grade nécessaire.

L’apprenti divemaster est le “moins-que-rien” de la communauté professionnelle, celui au sujet duquel on plaisante généreusement et à qui l’on fait accomplir les tâches ingrates. Il s’agit d’une longue période d’exclusion sociale de un à six mois, terminée par le rituel du « test de stress » (stress test), qui confirme l’admission de l’apprenti sur le plan professionnel, puis celui du « test du tuba » (snorkel test) qui marque son entrée dans la vie sociale. Durant sa formation, l’élève divemaster fréquente plutôt des touristes et des clients, voire d’autres élèves, et n’est qu’occasionnellement intégré dans la vie sociale des plongeurs. En revanche, son implication sur le plan professionnel est réalisée d’entrée, et cette nette coupure entre la vie privée et professionnelle est voulue par les lois de la hiérarchie : tant qu’il n’est pas officiellement breveté, un plongeur professionnel ne peut avoir des relations informelles (soirées, repas, moments de détente, etc.) avec ceux du rang supérieur.

Le test de stress est l’examen pratique final permettant de devenir divemaster. Il n’est pas au programme officiel, mais est imposé dans la pratique. Il s’agit d’une sorte de duel sous-marin entre l’apprenti et le maître qui l’a formé, à savoir son instructeur. Tous deux partent ensemble en plongée afin de réaliser un exercice qui est imposé par le programme officiel comme le dernier exercice pratique : l’échange de l’équipement. L’instructeur ne prévient pas son élève qu’un test de stress aura lieu ; le secret est gardé jusqu’à ce que, sous l’eau, le maître entreprenne de faire monter le niveau de stress et la panique chez son élève, et de tester ainsi sa résistance aux situations d’urgence. Ils commencent à échanger la totalité de leur équipement, lorsque soudainement, l’instructeur se met à arracher le masque de son élève, à lui couper son arrivée d’air, à lui gonfler son gilet stabilisateur, le propulsant vers la surface, lui ou des parties de son équipement. L’élève doit alors faire face à la situation comme il le peut, avec les moyens qui sont encore à sa disposition. La scène est semblable à un affrontement, non seulement par l’agressivité qu’elle dégage, mais aussi par les dangers qu’elle comprend. De retour de mon test de stress, j’appris que tout le monde au club était informé de cette pratique, et chacun se mit alors à me raconter comment il avait vécu cette expérience. Le même phénomène se produisit après mon test du tuba, ce qui montre à quel point ces deux rituels comptent dans la vie d’un plongeur professionnel.

L’autre rituel important est précisément celui du test du tuba, caractérisé par l’excès de boissons et de produits interdits qui fait entrer le nouveau venu dans le secret entourant les soirées des plongeurs professionnels. Les drogues consommées et les débordements commis font de lui un coupable, au même titre que les autres plongeurs, de ne pas respecter les règles prescrites. Il se verra donc contraint de respecter la loi du silence et de ne pas en parler aux clients, même dans le cadre d’une farouche concurrence. Ce rituel pourrait s’apparenter à une pratique festive parmi d’autres, s’il n’était pas internationalement institutionnalisé. Le test du tuba n’est pas une pratique limitée à Dahab : il n’est pas rare d’entendre un instructeur raconter, avec force détails, le déroulement de son propre test qui a eu lieu en Thaïlande ou aux Philippines. Il semble donc que ce rituel est généralisé à l’ensemble des professionnels PADI.

À Dahab, les tests du tuba se déroulent au Restaurant Nesima, la seule discothèque du lieu. Chaque samedi soir, un ou deux nouveaux divemasters sont initiés selon le procédé suivant : le candidat est assis sur une chaise avec un masque sur le nez et un tuba dans la bouche. Un entonnoir est placé à l’autre bout du tuba, dans lequel l’instructeur ayant formé le nouveau divemaster verse toutes sortes d’alcools que le candidat est forcé d’avaler, le masque l’empêchant de respirer. Une grande foule de plongeurs est rassemblée à chaque fois, chacun versant un peu d’un liquide de son choix dans l’entonnoir qui peine à se vider. L’admission d’un nouveau divemaster n’est pas la seule occasion d’accomplir ce test : il s’en tient à chaque volée de nouveaux instructeurs, ou à d’autres occasions, comme par exemple pour célébrer l’obtention d’un brevet de plongée technique. La principale restriction quant à l’occurrence de ce rituel est qu’il ne se déroule qu’entre professionnels de la plongée.

La société des plongeurs de loisirs est très internationalisée. PADI est, elle aussi, organisée selon un modèle international, comme le prouve l’impressionnant nombre de langues dans lesquelles les manuels sont traduits [12]. Le site Internet de PADI (www.padi.com) est un lieu de rencontre pour toute la communauté plongeante, en particulier à travers un système de bourse aux annonces qui permet de trouver du travail ou du matériel d’occasion à l’autre bout de la planète. Tous les centres y sont recensés et classés selon l’éventail de services qu’ils offrent, ce qui permet à chaque plongeur de se situer dans le champ de la plongée. Seuls les possesseurs d’un brevet professionnel (divemaster ou degrés supérieurs) ont accès à cette bourse aux annonces. Mais bien souvent, les plongeurs n’ont pas besoin d’une infrastructure telle qu’un site Internet ou une bourse aux annonces pour trouver leur emploi. Ils prennent simplement l’avion pour une station touristique où quelques jours suffiront à leur procurer un emploi plus ou moins fixe.

Les plongeurs s’intéressent rarement aux pays qu’ils traversent et dans lesquels ils résident. Ils vivent en vase clos, dans des lieux coupés de la culture locale, tels que Dahab. Mon instructeur se trompait toujours pour désigner la mer dans laquelle nous plongions : il l’appelait « le golfe d’Amman », alors qu’il s’agit en fait du golfe d’Aqaba. Cette grossière ignorance des repères géographiques de base montre à quel point les connaissances propres au lieu et à la culture locale n’ont aucune importance, contrairement aux “événements” d’envergure internationale (si un nouveau club de plongée ouvre aux antipodes, tous les instructeurs en seront informés).

De ce mode de vie erratique résulte une société en réseau. À Dahab, lorsqu’un nouvel instructeur arrive et parcourt les centres de plongée en comparant les offres qui lui sont faites, il n’y arrive pas en inconnu. Il a déjà travaillé avec tel instructeur en Thaïlande et il a fait un cours avec tel autre au Honduras. Ces amitiés transcontinentales sont autant de clés pour s’intégrer immédiatement dans un nouvel environnement, qui ne diffère en fin de compte pas beaucoup des précédents. Lors d’une plongée à Cuba j’ai assisté aux retrouvailles imprévues entre un instructeur belge, qui était en vacances avec son club, et l’instructeur local, qui était Mexicain. Les deux hommes avaient une partie de leur passé en commun. La rencontre était fortuite, les deux personnages n’ayant pas prévu de se revoir, mais pas imprévisible : tous deux évoluent dans le très petit monde de la plongée sous-marine, et la probabilité que leurs chemins se recroisent était loin d’être infime.

Lors de mon deuxième séjour à Dahab, un an et demi après le premier, très peu des plongeurs que j’avais fréquenté étaient encore présents. Sur la quarantaine que j’avais connu, seules quatre personnes vivaient encore à Dahab, dont trois étaient des instructeurs bien assis dans leur carrière. Mon arrivée dans la nouvelle population de Dahab n’a cependant pas posé de difficultés ; j’ai immédiatement trouvé un emploi comme divemaster dans le même club que lors de mon premier séjour. Socialement, j’étais assimilé à l’un de ces nombreux divemasters freelance venus vivre et travailler pour une courte période dans la région. Tout comme mon intégration dans cette société aux liens superficiels a été facile, mes deux départs ont été vécus sans aucune effusion ni échange d’adresses de la part des gens avec qui j’avais vécu pendant un mois. Tout au plus m’ont-ils adressé un « Tiens, tu pars ? », le fait étant usuel et admis.

Dans chaque lieu de plongée, le même environnement et la même société sont recréés, mais dans un décor différent. La même communauté d’acteurs (les plongeurs) se disperse dans ces lieux spécifiques en changeant périodiquement de rôle au sein d’une trame sociale connue et sécurisante, et d’une structure qui reste la même. C’est pourquoi on peut parler de la communauté des plongeurs comme d’une unité transnationale se passant de l’encadrement d’une nation. PADI, s’apparentant à une multinationale, assume en quelque sorte le rôle identitaire de la patrie : l’association sert de lien entre les individus dispersés et joue également un rôle législatif et exécutif en édictant des règles et en imposant des sanctions administratives. Au point de vue institutionnel, la population des plongeurs, internationalisée, flotte dans une zone de droit spécifique, s’étant détachée de la dépendance aux lois d’un État en particulier, et elle s’est recréée un système légal propre concernant la plongée, dont on tire par interprétation les règles de la vie quotidienne.

Cette structure en réseau de la société des plongeurs en fait un exemple de revalorisation des identités en contexte postmoderne. Les plongeurs trouvent les notions d’appartenance et de collégialité non pas à travers les liens familiaux ou les instances locales, comme c’est le cas pour la plupart des sociétés étudiées par les ethnologues, mais selon d’autres formes et d’autres modes d’expression liés à la globalisation. Ces notions se reformulent selon une grammaire nouvelle et internationalisée qui façonne non seulement les pratiques récréatives, telles que le tourisme, mais aussi les technologies ou encore les idéologies. De nouveaux objets d’étude se profilent à l’horizon de l’ethnologie contemporaine, mettant en jeu les dimensions globales et transnationales des sociétés au détriment de la réification du local. Les diasporas, les sociétés urbaines aux identités multiples ou les groupes sportifs régis par une organisation internationale présentent un intérêt heuristique au moins égal à celui de sociétés "traditionnelles" isolées.

 
 

Notes

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[1] J’utiliserai toujours, par commodité, le terme au masculin

[2] Acronyme réalisé à partir de l’anglais Professional Association of Diving Instructors.

[3] Ma traduction.

[4] Le compresseur est l’appareil très cher et volumineux qui compresse à 200 bars l’air qui sera respiré par les plongeurs. Il nécessite un entretien constant et chaque centre de plongée en possède un.

[5] Statistiques tirées de http://www.padi.com

[6] L’expression « industrie de la plongée » (« diving industry » ou « diving business ») est couramment utilisée aussi bien dans les manuels de plongée PADI que par les plongeurs eux-mêmes.

[7] Voir par exemple pour le rugby : Darbon (1995) et Callède (1985).

[8] « Open Water Diver » (littéralement, « plongeur en eaux ouvertes, au large ») est le premier niveau dans l’échelle de grades des plongeurs. Comme tous les termes désignant les grades (« Advanced », « Rescue », etc.), cette locution n’est pas traduite et est utilisée telle quelle en français.

[9] Les cotisations annuelles vont de 100 à 200 EUR par an, ce qui est considérable lorsqu’on sait qu’un divemaster vit à Dahab en gagnant une quinzaine d’euros par jour.

[10] Le détendeur est l’appareil par lequel les plongeurs respirent sous l’eau. Il permet de “détendre” l’air de la bombonne pour pouvoir le respirer à la pression ambiante.

[11] « Course Director » (littéralement, « Directeur de cours »), est utilisé tel quel en français.

[12] A partir de l’anglais, les manuels ont été traduits en allemand, italien, hollandais, français, espagnol, portugais, suédois, norvégien, finnois, arabe, chinois, tchèque, grec, russe, turc, hébreu et polonais.

 
 

Bibliographie

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Grégoire Mariethoz
Une carrière de rêve, ethnographie des plongeurs PADI en Mer Rouge,
Numéro 4 - novembre 2003.