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Télécharger en PDF (185.7 ko)Pour citer cet article :Sébastien Long, 2005. « A quoi joute t-on ? Devinettes tonales chez les Moose ». ethnographiques.org, Numéro 7 - avril 2005 [en ligne].(http://www.ethnographiques.org/2005/ Long - consulté le 7.02.2012) Dernier numéro paru :Signalez cet article :
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A quoi joute t-on ?
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| M pusg will vuugd bânka-bânka | Ma branche du tamarinier traîne, traîne |
| Konkobre yêga lυυsd bânlυυ- bânlυυ | Le derrière du poussin respire ouf, ouf |
Il s’agit là bien de joutes poétiques au sens où le travail de la matière prosodique, sonore et syntaxique est essentiel [7] (Jakobson, 1973). Il l’est tant que les observateurs ont souvent noté que ces devinettes ne consistaient qu’en cela : le sens n’avait pas d’importance. Les contraintes de la réponse sur la question ne porteraient que sur les sons et sur les tons en particulier : « ...c’est à dire que dans la plupart des cas, l’envoi et le complétant n’ont aucun lien de sens » (Faïk-Nzuji, 1976 : 42). Je ne le crois pas en ce qui concerne les devinettes tonales des Moose [8].
La question, nommée par Faïk-Nzuji « l’envoi », pose en général un objet, un végétal, un animal, pris parmi les référents de la vie quotidienne et souvent doté d’un qualificatif ou d’une action. Ainsi, « Ma terre du marché », « Mon véhicule abîmé », « Ma brindille de karité », « Ma branche de tamarinier qui traîne, traîne » sont des questions.
Les réponses consistent en des énoncés traitant d’une grande diversité de thèmes, prenant la forme d’actes de paroles variés (conseils, assertions, invitations, ordres, bénédictions, malédictions, insultes). On y trouve : - des observations sur le comportement des individus en société (solitude, politesse, gourmandise...) qui représentent la majorité du contenu des réponses. - des situations insolites et incongrues (« L’éléphant a vendu sa barbe à 5000 Francs ») - des proverbes ou assimilés (ayant pour thème le paradis, la vie, la mort, la maladie....)
Quelques exemples :
| M marwalla | Mes pigeons |
| Wênd na kêes tônd fâ arzena | Que Dieu nous accorde tous le paradis |
| M Koomê taanga | Mon karité dans l’eau |
| Wêbsg sâo mιυυngu | Tâter vaut mieux que secouer [9] |
| M naag sablega zυυre | La queue de la vache noire |
| Sâna wa yυngê ti b zoe bânga no tulum yelle | L’étranger est venu la nuit dernière et on sait déjà qu’il ne sait pas garder sa langue |
Ces exemples montrent que les questions et les réponses ont d’autres relations que des relations prosodiques ou formelles. Les relations sémantiques semblent essentiellement fonctionner par association d’idées, d’objets, de situations. Je ne développerai pas le fonctionnement de ces relations, souvent basée sur les relations métonymiques mais utilisant bien d’autres modes [10]. Dans l’exemple :
| M tâmbeg-miiga | Ma termitière rouge |
| Mok bugum ti d sê silmiiga | Va chercher du feu, on va griller le Peul ! |
La termitière rouge ressemble à un feu, et la réponse « Viens on va griller le Peul » est reliée à la fois par la forme de la termitière et par la couleur rouge de celle-ci, qui correspond au rouge du feu. De plus, il semble que le rouge est un qualificatif très répandu caractérisant l’ethnie Peule. Certains auteurs ont parlé « d’allégorie » (Hulstaert, 1955) pour désigner la question. Il est clair que beaucoup font appel à des symboles que représentent les objets qui figurent dans la question.
Mais les liens sémantiques entre la question et la réponse restent lâches, ambigus, insolites, contrastant fortement avec les liens prosodiques, rythmiques et syntaxiques très étroits. Le caractère indissociable rapproche donc deux énoncés se trouvant sur des plans de signification différents. Cela créée une première surprise. Le caractère insolite, incongru de ces relations est essentiel. Lorsqu’on demande aux participants ou à des adultes le sens, entre guillemets, de tels devinettes, ils disent souvent que « cela ne veut rien dire », « qu’il n’y a pas de relations entre la question et la réponse ». D’autres sont plus nuancés et tentent de décomposer les associations à l’œuvre dans la question et la réponse.
Comme le montre l’exemple précédent, dans une grande majorité du corpus étudié, on se moque de différentes personnes que l’on met dans des situations dégradantes, pratiques qui sont interdites en dehors de ces cadres ludiques. Ce sont manifestement les devinettes qui font le plus rire. On décrit certains comportements asociaux comme l’avarice, la gourmandise, certains défauts (physiques ou psychologiques), certains comportements propres à une autre ethnie, ou à un autre village que celui des énonciateurs.
Ici, c’est la gourmandise qui est stigmatisée :
| M lep le lepa | Mes plats qui tournent |
| Sâ pas tige bi f sag zak zaka | Si tu n’es pas rassasié, passe de concession en concession |
Là, l’oubli des dons :
| Raagê tom | Ma terre du marché |
| Yalem yîm a zaamê sôm | L’idiot a oublié le bienfait d’hier |
Ici, une absence de maîtrise de son intimité :
| Nangurun-beelle | Mes graines d’arachide |
| Sâana gûsi n basa yêdga lilli | L’étranger dort et laisse le trou de son cul à découvert |
Les interdits sont vite transgressés. La maladie, le défaut physique, parfois la mort peuvent être évoqués dans ces devinettes.
| M kυk yoada | Mes excroissances de caïlcédrat |
| Nang ruum bidg yâore | Un scorpion a piqué le nez du bègue |
Un procédé très courant consiste à décrire des personnes (mère, étranger, enfants, villageois) pris dans des situations qui mettent en péril l’estime qu’ils ont d’eux-mêmes, situations parfois causées par des comportements répréhensibles (avarice, gourmandise, précipitation,...). Parmi ces personnes, une figure centrale est celle de la mère, affligée parfois de défauts graves (avarice, saleté, lubricité...), se retrouvant dans des situations dégradantes [11] (« un fantôme l’a tapée et l’a laissée comme morte dans un champ de haricot » ; « un épervier lui a volé le tendon de son vagin » ; « elle a eu tellement peur qu’elle a déféqué partout » ; « elle est venue au marché avec un nouveau sexe »).
| M guug rig meenemê | Mon gourdin posé dans la rosée |
| Kιιma va f ma n lub bengdê | Le fantôme a tapé ta mère et l’a laissée tomber dans le champ de haricot |
Ainsi, les défauts sont fustigés, les mères sont insultées. Ces moqueries sont construites à partir de situations souvent insolites, hyperboliques et paradoxales. Une bonne partie de ces devinettes se moquent de la politesse et du respect dû aux personnes, en les associant à des éléments eux-mêmes dévalorisés. Elles transgressent aussi divers types d’interdits. En fait, les deux aspects des moqueries que sont la satire de comportements asociaux et l’évocation d’une situation dégradante mettent en péril l’estime de soi que les personnes peuvent avoir d’elles-mêmes. Ces personnes sont les participants eux-mêmes et par association leurs mères, pères, enfants, jeunes filles, des villageois.
Lorsqu’on envisage ces devinettes dans l’interaction où elles se présentent, les véritables enjeux de ces échanges apparaissent. La notion de joute prend également tout son sens. Le statut énonciatif de la réponse prend sa dimension ambiguë lorsque l’on constate que, sur 100 devinettes, près de 60 contiennent des embrayeurs (« mon » et « tu » ou « ton/ta ») et un propos dévalorisant :
| M leng bi soêya | Ma petite écuelle sorcière |
| F ma yâ wesla n yâga noîya | Ta maman a ouvert largement les narines à la vue du coucous |
| M weoogê zî-pen-raaga | Ma clairière dans la brousse |
| Kiuugu sâ n wa puk, bi f wa rυm baaga | Au clair de lune, viens courtiser mon chien |
| M sâb-raoogo wεsa | Le croisement de deux branches de raisinnier [12] |
| Fo zug ne wa ba-raoogo kιla | Ta tête comme les testicules d’un chien |
Dans ces devinettes, les interlocuteurs ne sont pas seulement des participants à un jeu sur le savoir mais sont « pris à parti » en tant que personne [13]. Quel statut a donc la réponse : est-ce une réponse à la question ou un acte de parole qui est adressé à l’envoyeur ? Le statut énonciatif des réponses est troublé. Il y a donc deux types de réponses : une réponse au statut énonciatif univoque — ce sont les énoncés sans embrayeurs dont on a parlé plus haut — et une autre au statut équivoque, qui contient l’embrayeur « tu » ou « ton, ta ». Dans ce second type, la réponse peut être une bénédiction ou un conseil, mais elle consiste très souvent en un propos dévalorisant ou outrageant.
La réponse est donc potentiellement dotée d’une double interprétation. Elle est piégée dans le sens où lorsque la réponse est énoncée, elle peut être doublée d’une insulte. La variété des actes de paroles confère un caractère aléatoire et joue ainsi un grand rôle dans la surprise que constitue l’irruption d’une insulte dans les devinettes.
Ce principe implique également que l’on ne peut savoir qui va être insulté, de celui qui questionne ou de celui qui répond. Forte surprise pour celui qui ne connaît pas la réponse et ignore donc, dans le statut potentiel de la devinette (injure ou autre) ; surprise également pour celui qui questionne, qui lui, connaît la réponse mais ne sait pas si son adversaire la connaît. Si son adversaire la connaît c’est l’envoyeur qui prend l’injure (si la réponse en contient une), comme l’arroseur arrosé. En ce sens, elles sont piégées, puisque leur potentiel satirique et dévalorisant peut exploser un peu n’importe quand et sur n’importe qui.
A cette ambiguïté de l’énoncé s’ajoute une sorte de « transgression conversationnelle » entre la question et la réponse. En effet, à un énoncé comportant uniquement un référent et un qualificatif, on répond par une insulte. Les normes de cohérence thématique, la logique de l’enchaînement sont bouleversées. On ne peut inférer la réponse des éléments contenus dans la question. Dans la terminologie de Grice, il y a violation de la maxime conversationnelle de relation.
Au niveau des normes de l’interaction, on peut considérer l’insulte comme une transgression des normes de politesse habituelles : on n’insulte pas quelqu’un sans raisons, raisons qui se trouvent en général soit dans le contexte, soit dans l’énoncé précédent de l’interlocuteur. Dans le cas où une réponse ne se double pas d’une insulte mais plutôt d’une satire de comportement de telle ou telle personne non associée au locuteur, c’est le sourire ou le rire qui prédomine. Mais il semble que le rire à gorge déployée s’exprime surtout dans les circonstances où un des interlocuteurs reçoit la réponse/insulte. L’irruption des participants dans le contenu de certaines devinettes, la confusion énonciative qu’ils impliquent, la transgression des normes de l’échange, au niveau de l’enchaînement question/réponse et des normes de politesse apparaît comme une source de l’hilarité des participants et comme une caractéristique essentielle de cette joute verbale. Ce n’est plus seulement un combat ludique pour le savoir mais un combat où l’on se chatouille et se mord par le verbe.
Si l’on place ces transgressions au niveau de leurs conséquences sur les individus, il apparaît d’abord que ce jeu consiste à ébranler la « ligne de conduite » des participants. La notion de face, issue des travaux de E. Goffman (1974a : 9), définie comme « la valeur sociale positive qu’une personne revendique effectivement à travers une ligne d’action que les autres supposent qu’elle a adoptée au cours d’un contact particulier » éclaire les enjeux de cette surprise. Selon cet auteur : « On peut dire d’une personne qu’elle fait mauvaise figure, lorsqu’il est impossible, quoi qu’on fasse, d’intégrer ce qu’on vient à apprendre de sa valeur sociale dans la ligne d’action qui lui est réservée. On peut dire d’une personne qu’elle fait piètre figure lorsqu’elle prend part à une rencontre sans disposer d’une ligne d’action telle qu’on attendrait dans une situation de cette sorte. Les plaisanteries et les farces ont souvent pour but d’amener une personne à faire mauvaise ou piètre figure... » (Goffman, 1974a : 11). Les participants à ce jeu font donc piètre figure, parce qu’ils ne peuvent prévoir quand va « sortir de la boîte » un propos dévalorisant à leur encontre et ne peuvent rectifier la situation autrement qu’en initiant une nouvelle devinette. Pour poursuivre avec E. Goffman, « un tel manque de confirmation peut provoquer de la surprise, de la confusion et une incapacité momentanée en tant qu’interactant. Le maintien s’altère, fléchit, s’effondre » (1974a : 13). Dans le cas de ce jeu codifié, ce maintien s’effondre sous les rires des participants et du premier visé. Le participant touché par la réponse s’effondre d’ailleurs souvent « physiquement » en se tordant de rire [14]. Celui qui a envoyé l’insulte rit aussi, non seulement de la situation dans laquelle s’est engagée l’interlocuteur, mais aussi de l’acte même d’énoncer une insulte.
S’engager dans ces interactions comporte donc un risque, celui de se voir insulté, soi-même ou sa mère. Des jeunes citadins m’ont exprimé leur refus de participer à ces jeux, arguant du fait qu’ils risqueraient de s’échauffer s’ils étaient insultés. En effet, l’insulte, comme l’a montré Kwasi Yankah (1985) chez les Akan, fonctionne comme une sanction. Un participant a de très bonnes raisons pour mémoriser le plus grand nombre de devinettes et réduire ainsi ses chances d’être insulté.
Les devinettes tonales ne consistent pas uniquement en des jeux prosodiques élaborés sur la langue. Ils ne consistent pas seulement en des associations d’idées, des rapports insolites entre des référents et des comportements sociaux, ni ne se réduisent à transgresser les interdits et se moquer des normes sociales. Ils consistent aussi, et cela renforce leur efficacité comique, dans une ambiguïté du statut des énoncés, du fonctionnement des échanges et dans une transgression des normes d’interaction, par le recours à l’insulte. Ce fonctionnement est décuplé du fait de la non prévisibilité à la fois de la réponse (énoncé non insultant ou insulte) et de l’identité de l’énonciateur (celui qui questionne ou son adversaire). Ces caractéristiques de l’interaction donnent lieu à une « surprise interactionnelle ». Par de multiples jeux et transgressions, sur le son et le sens, sur les valeurs sociales, et enfin sur les normes de l’échange, on brouille les pistes de l’interaction, et lorsque l’insulte « sort de sa boîte », la ligne d’action des participants ne peut que s’effondrer (de rire). L’insulte consiste à toucher ce que l’autre a de plus cher, l’estime de soi et de ses parents, notamment de sa mère.
Comme le souligne I. Sow, « ne pas être l’objet de plaisanteries de la part de son alter égo, c’est avoir le sentiment d’être délaissé, d’être mis à l’écart, de ne pas être aimé. L’injure est un moyen de se rapprocher d’autrui, une façon de prouver son intimité... » (Sow, 1991 : 354). C’est que, l’insulte constitue, selon l’expression de C. Kerbrat-Orecchionni à propos du compliment, une « incursion territoriale ». Elle vise en général à toucher l’individu au plus profond de son honneur, à le blesser. I. Sow souligne avec justesse la forte émotion qui s’accompagne de telles attaques. Insulter l’autre, c’est faire une intrusion brutale dans son intimité, ses valeurs, et provoquer ainsi une situation de tension émotionnelle très forte. Si l’insulte est effectuée dans un cadre ludique [15], c’est à dire suivant des règles d’énonciation particulière, c’est une manière très efficace de rentrer dans l’intimité de quelqu’un « sans y toucher », c’est à dire, en gardant ses distances. Simuler l’insulte ou la critique reviendrait à jouer sur les cadres, entre proximité et distance, critique et amitié, dans une relation marquée par la tension émotionnelle et affective. Il s’agirait là d’une caractéristique, selon I. Sow, des relations dites « à plaisanteries ». Ces relations, qui concernent essentiellement la parenté, consistent à se charrier, dirait-on chez nous, à s’envoyer des « piques », à plaisanter, de manière codifiée [16], dans un but d’alliance entre groupes et entre individus d’une parenté. Les enfants ont eux aussi, des formes de mise en scène du lien par l’humour et la joute verbale. Sans être une expression amoindrie de ces relations, ou se réduire à leur apprentissage, ils apparaissent comme une forme d’expression propre aux enfants et aux jeunes. Un conteur très connu au Burkina Faso, se produisant à la radio depuis plus de vingt ans, a d’ailleurs dit cette formule : « les devinettes sont les frères cadets de la parenté à plaisanterie » (« Solem-koεεse ya rakiir yao »). Il y aurait donc une affinité de mode d’expression des liens sociaux se construisant à la fois sur le fonctionnement de la langue (sémantique, phonique, pragmatique) et sur les normes de l’interaction, chaque ambiguïté de l’une renforçant l’ambiguïté de l’autre, chaque transgression de l’une renforçant l’autre. Partager ces ambiguïtés et ces transgressions des normes apparaît comme une forme très efficace d’expression de la proximité, de l’amitié mais manifeste aussi une forte contrainte d’intégration. Car si les ambiguïtés et les transgressions ménagent des espaces de liberté, de création et de rapprochement communs, elles se doublent de contraintes liées à la mémorisation, à l’expression de normes sociales (se moquer de certains comportements par exemple), tant à travers le contenu des réponses qu’à travers les formes de l’engagement des participants dans l’interaction.
Notes |
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[1] Cet article est issu d’un DEA en Sciences du langages, à l’université Marc Bloch à Strasbourg. Je remercie Salam Gomdaogo Nikiema, professeur des écoles au Burkina-Faso, qui a fait beaucoup plus que traduire ces devinettes, les conteurs et conteuses et, en particulier Yacuba Kaboré, Firmin Kabré et Kudubi Nikiema. Mes remerciements s’adressent également à Virginie Vinel pour ses commentaires et suggestions. La transcription orthographique suit celle du dictionnaire orthographique du moore (Nikiema et Kinda, 1997). Dans cette édition électronique, nous avons cependant dû remplacer les tildes surmontant habituellement les voyelles nasalisées par des accents circonflexes. Ainsi â, ê, î, ô et û sont en moore surmontés non d’un accent circonflexe mais d’un tilde.
[2] Cette étude sur les devinettes tonales au Burkina Faso est issue d’un terrain de 4 mois dans la province du Boulkiemde, dans deux villages situés à 80 kilomètres environ de la capitale Ouagadougou. L’étude a donné lieu a un corpus d’environ 150 devinettes dans cette région à l’occasion d’une dizaine de séances, de vingt entretiens et de rencontres plus informelles.
[3] Chez les Moose ruraux, tant qu’un individu n’est pas marié et n’a pas d’enfant, il n’a pas le statut d’adulte et peut participer à ce type d’activité « pour enfants ». Une fois mariés, les jeunes adultes considèrent qu’il s’agit d’un jeu pour les enfants.
[4] La dénomination de ce premier terme de l’échange varie d’un auteur à l’autre : Faïk-Nzuji (1973) emploie notamment le terme « envoi » pour insister sur le fait qu’il s’agit d’une intonation non interrogative « propre au formes dialogiques inachevées ». Dans cet article, il semble important de préserver le terme de « question » pour deux raisons. Premièrement, lorsque les participants ne connaissent pas la réponse, ils disent « je ne sais pas », ce qui indique qu’il y a une réponse à trouver et donc que le premier terme se présente à un premier niveau comme un question. La seconde raison est que c’est bien le double statut de cette question, à la fois question « standard », et premier terme d’un échange poétique, qui en fait une sorte de question piégée. Le point de départ, le but officiel du jeu est la question et donc la devinette.
[5] Selon O. Kaboré, le terme dérive du verbe soole, qui signifie « cacher quelque chose », ou « se cacher soi-même », dans tous les cas « (se) dérober à la vue » (1993 : 70). Sool-soole désigne le jeu de cache-cache. Enfin, l’adjectif solemdem signifie « drôle, mystérieux », à mettre en lien avec le terme de yelsolemde, qui désigne un fait surprenant et mystérieux.
[6] C’est aussi l’avis de J. Kinda (communication personnelle). Il semble aussi qu’un certain nombre de devinettes comportent également des schèmes tonals inversés entre la question et la réponse. Comme dans de nombreuses langues à tons, la structure tonale est complexe. Si la langue moore comporte trois tons essentiels, leur position dans la phrase et leur succession leur confèrent différentes hauteurs qui rendent plus complexe la structure tonale (Kinda, 1983).
[7] Ce travail sur la matière phonique demanderait une étude à part entière. On peut en effet voir dans un grand nombre de devinettes des sortes de contrepèteries ou d’anagrammes phoniques.
[8] Ceci serait à nuancer car on constate que certaines questions « servent » dans plusieurs devinettes à réponse très différente. Il faudrait un développement particulier de ces questions « passe-partout ».
[9] Une explication de cette devinette faite par un des conteurs indique que lorsque le karité est entouré d’eau, on a tout intérêt à ne pas le secouer si l’on veut récupérer les fruits : il faut mieux tâter et apprécier ceux qui sont mûrs avec la main.
[10] Ces associations font penser à celles des surréalistes. Les procédés de signification sont à rapprocher de ceux des « poésies » malgaches — les Hain-teny — décrits par P. Ottino (1966).
[11] Dans le corpus étudié, le père est présent mais beaucoup moins que la mère.
[12] Terme français utilisé localement, il s’agit, selon le dictionnaire orthographique du Moore, d’un « arbre de la famille des anacardiacées, qui produit des fruits en grappes ressemblant à du raisin » (Nikiema et Kinda, 1997)
[13] Comme W. Labov (1978) l’a souligné pour les insultes rituelles chez les jeunes noirs américains, ces insultes ne doivent pas coïncider avec des défauts ou des comportement réels, qu’il s’agisse des participants ou de leur mère. Cependant, on trouve des cas « d’application contextuelle » de ces devinettes, applications qui imposent généralement une réponse non insultante. On peut conseiller à son ami de faire attention à telle ou telle comportement qu’on a constaté chez lui. Mais c’est alors un message indirect que seuls les deux interactants sont susceptibles d’interpréter à ce niveau. Il se peut aussi que les participants utilisent ces formes figées en fonction du contexte et remplacent les derniers mots de l’énoncé par le nom d’un des participants. Ainsi au lieu de dire « Un scorpion a piqué le nez du bègue », il peut être dit « Un scorpion a piqué Justin ».
Une pratique cité comme « ancienne » et occasionnelle est l’échange de devinettes à l’arrivée d’une nouvelle épouse dans la cour de son mari. Il semblerait que les jeunes lançaient des devinettes dont certaines concernaient directement des aspects de la jeune épouse ou du comportement du mari. Ces échanges, selon mes informateurs, avaient également pour buts de voir ce dont la nouvelle épouse « était capable ». Voici un exemple de devinettes citées comme étant appliquées à la situation :
| Rând-poal | Pug zoeta wôn yelem |
| Mes jeunes branchettes à vannerie | La femme qui s’enfuit ressemble à une idiote |
On remarque des applications contextuelles dans des devinettes « enchaînées ». Parmi celles-ci, certaines sont des questions « passe-partout », qui peuvent permettre de fabriquer des devinettes adaptées à des contextes. L’exemple suivant le montre bien :
| M guιιlle
Tampelg râmba tuma Kalregm tumde |
Mon tubercule de nénuphar
les gens de Tampelga ont bien fait souffrir ceux de Karekgma |
| M guιιlle
Savili râmba tuma Kelm pagb tumde |
Mon tubercule de nénuphar
Les gens de Savili ont bien fait souffrir les femmes de Kelma |
| M guιιlle
Kelma râmba tuma Nariurâmba tumde |
Mon tubercule de nénuphar
Les gens de Kelma ont bien fait souffrir ceux de Nariu |
Les localités citées sont des quartiers et des villages proches du lieu d’énonciation.
Le caractère figé est donc relatif. L’efficacité de la devinette semble cependant résider non seulement dans sa validité de parallélisme tonal mais aussi dans le fait que, parmi les participants, dans une région donnée, on connaît et reconnaît comme valides les devinettes.
[14] Et E. Goffman souligne dans Les cadres de l’expérience que « ...nous ne rions de comportement incontrôlés que parce que nous savons pertinemment ce que cela signifie que de se conformer à une norme de comportement, conformité qui en elle-même n’est pas risible. » (1974b : 47)
[15] La société moose, comme de nombreuses sociétés africaines connaît des types de relations qu’on appelle « relations à plaisanterie ». Un fils de chef me racontait qu’il était aller dans un village allié, et qu’on l’avait insulté, traité de tous les noms, attaché au sol, et laissé là toute une journée en plein soleil. Il ne devait pas s’en offusquer ni s’énerver dans ces circonstances pourtant peu agréables. Il était reparti avec de nombreux cadeaux.
[16] Elles imposent également de ne pas manquer de vivacité d’esprit pour répondre aux plaisanteries, mêmes si celles-ci suivent des formules consacrées. Elles demandent aussi une pratique du jeu sur les cadres, entre le respect et la plaisanterie.
Bibliographie |
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CALAME-GRIAULE Geneviève, 1970. « Pour une étude ethnolinguistique des litteratures orales africaines », in Langages, n°18, p. 22-47
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GOFFMAN Erving, 1973. La mise en scène de la vie quotidienne. II. Les relations en public. Paris, Minuit
GOFFMAN Erving, 1974a. Les rites d’interaction. Paris, Minuit
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HULSTAERT Gustaff, 1955. « Devinettes Nkundo II ». Aequatoria vol. XVIII, p.56-65
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KABORE Oger, 1993. Les oiseaux s’ébattent. Chansons enfantines au Burkina Faso. Paris, L’Harmattan
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KERBRAT-ORECCHIONI Catherine, 1994. Les interactions verbales, III. Paris, Armand Colin
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NIEKIEMA Norbert et KINDA Jules (éd.), 1997. Dictionnaire orthographique du moore. Ouagadougou, Sous-Commission Nationale du moore
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YANKAH Kwesi, 1985. « Risks in Verbal Art Performance ». Journal of Folklore Research, vol. 22, p. 133-153
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