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Télécharger en PDF (335.5 ko)Imprimer cette pagePour citer cet article :Nadine Roudil, De l’indifférence à la différence : la relation entre le centre social de la Castellane et la population d’origine étrangère dans les quartiers nord de Marseille. ethnographiques.org, Numéro 12 - février 2007 [en ligne]. http://www.ethnographiques.org/2007/Roudil.html (consulté le 18/05/2008). Dernier numéro paru :Signaler cette page |
De l’indifférence à la différence : la relation entre le centre social de la Castellane et la population d’origine étrangère dans les quartiers nord de MarseilleRésuméLa cité de la Castellane édifiée entre 1969 et 1971 aux limites Nord de la ville de Marseille offre un panorama unique sur la baie de l’Estaque. Elle est cependant l’un des grands ensembles les plus défavorisés des quartiers Nord de la ville. L’importance que revêt la présence de la population étrangère à l’échelle globale de la cité est remarquable, rassemblant vingt et une origines différentes. Cet article traite de la rencontre entre l’institution qu’est le centre social et les jeunes habitants de la cité d’origine étrangère. S’appuyant sur une expérience de trente ans, les travailleurs sociaux prennent soin à ne pas donner écho à la dimension ethnique du peuplement. Ils agissent comme si l’origine étrangère de la population n’était pas visible. L’action menée se place dans la continuité d’une pensée républicaine qui consiste à nier les particularismes ethniques, à les rendre invisibles pour faciliter l’insertion sociale de populations considérées comme minoritaires. Le centre social revendique une mission institutionnelle dont l’objet est d’édicter des normes les plus “égalisatrices” et d’évaluer le degré d’adhésion qu’elles suscitent auprès de la population sans tenir compte de ses composantes ethniques. AbstractBuilt between 1969 and 1971 at the northern edge of the city of Marseille, the Castellane housing estate offers a great view on the Estaque bay. It nonetheless remains one of the most deprived housing estates from the northern part of the city. The proportion of the foreign population and its diversity (twenty-first nationalities) are remarkable. This article looks at the way the social centre and the young foreign inhabitants deal with another. For thirty years social workers working there haven’t been taking in consideration the fact that these young people are foreigners in the continuity of the French conception of the republican state. According to this conception, denying ethnic patterns favours social integration of ethnic minorities. In this context the objective of the social centre is to edict « equalising » standards not taking in account the ethnic diversity and to assess how far the inhabitants adher to these standards. Pour citer cet article :Nadine Roudil. De l’indifférence à la différence : la relation entre le centre social de la Castellane et la population d’origine étrangère dans les quartiers nord de Marseille, ethnographiques.org, Numéro 12 - février 2007 [en ligne]. http://www.ethnographiques.org/2007/Roudil.html (consulté le [date]).Sommaire
Cet article traite de la rencontre à Marseille, d’une institution qu’est le centre social et des adolescents et jeunes adultes de la cité de la Castellane qui se caractérise par la diversité des origines de ses habitants. Si la cité de la Castellane, édifiée entre 1969 et 1971 aux limites Nord de la ville de Marseille, offre un panorama unique sur la baie de l’Estaque, elle est cependant l’un des grands ensembles les plus défavorisés des quartiers Nord de la ville. Bâtie au cœur d’un complexe architectural composé de deux autres cités, la Castellane a vu son environnement se modifier au fil des ans et des campagnes de réhabilitation. Les difficultés économiques qui se sont multipliées depuis la fin des années quatre-vingts à Marseille ont vulnérabilisé la population de la cité majoritairement ouvrière. Désormais, le travail précaire fourni par des agences d’intérim sur la base d’engagement à temps partiel et à durée déterminée représente l’unique alternative aux périodes de chômage devenues inévitables pour beaucoup d’habitants. Le recours à l’aide sociale constitue une source de revenus essentielle pour de nombreuses familles aux prises avec une précarité devenue endémique. En trente ans, le grand ensemble a revêtu les caractéristiques d’un habitat à caractère social et le centre social est devenu une ressource pour une grande partie de la population. Le centre social existe depuis la création de la cité. Il est situé en son centre, là où le haut et le bas de la Castellane s’articulent. La même équipe de professionnels y travaille depuis dix ans. Cette stabilité, unique dans l’univers des centres sociaux marseillais, a fait sa réputation. L’équipe du centre social de la Castellane jouit d’une grande popularité. Depuis dix ans, le centre social prend part aux transformations qui touchent l’environnement de la cité. Les propos des habitants qui y viennent régulièrement vantent un lieu où chacun se sent comme chez soi. Le discours des travailleurs sociaux témoigne de la volonté de considérer les habitants comme des acteurs participant à la gestion du lieu. Depuis 1977, la cité est au cœur du dispositif de la politique de la ville, témoignant de l’urgence à la considérer comme une zone socialement et économiquement en très grande difficulté. Les mesures exceptionnelles se succèdent afin de réduire son isolement urbain et social [1].
Illustration 1 : Vue panoramique de la cité de la Castellane
Vue panoramique de la cité de la Castellane
La principale conséquence de la multiplication des dispositifs sur un même territoire est d’entériner l’image d’un quartier en perdition. Au cours de l’enquête [2], il a été observé que les difficultés rencontrées par les habitants sont progressivement devenues un principe à partir duquel se produit leur identification institutionnelle. Au fil des ans et des crises, les pouvoirs publics se sont mis en situation de suivre l’itinéraire social et économique d’une population de plus en plus définie comme atypique. Ainsi, la minorité d’individus qui produit des délits parfois très graves autorise souvent les acteurs institutionnels à identifier l’ensemble des habitants sous le vocable de « population à risque » (Kokoreff, 2003 :101). La présence d’une population étrangère à la Castellane est une réalité depuis la création du grand ensemble. Des ménages d’origine italienne, espagnole mais aussi maghrébine se sont installés dès 1969. Le peuplement prend cependant dès le milieu des années 70 une dimension ethnique nouvelle qui marque définitivement la cité, avec l’arrivée massive d’une immigration en provenance d’Afrique du Nord et plus particulièrement d’Algérie. Plus récemment, l’étude des dossiers scolaires des adolescents de la cité montre une diversification des origines encore plus grande, notamment en provenance de l’Océan indien (des Comores en particulier), de l’Asie du Sud-est, de Turquie et d’Afrique de l’Ouest. L’importance que revêt la présence de la population étrangère à l’échelle globale de la cité mérite d’être questionnée à travers le prisme de l’action du centre social. S’appuyant sur une expérience de trente ans, les travailleurs sociaux prennent soin de ne pas rendre saillante la dimension ethnique du peuplement. Le refus catégorique d’encourager les particularismes, associé au respect affiché des origines de chacun a une conséquence intéressante. Ils agissent comme si l’origine étrangère de la population n’était pas une dimension pertinente à prendre en compte dans les relations qu’ils entretiennent avec les habitants tout en prenant acte dans leurs manières de faire de leurs spécificités. A travers l’affichage d’un égalitarisme républicain brandi comme une norme, le personnel du centre social se place dans un processus que Simmel (Grafmeyer & Joseph, 1990) qualifie de « non-rapport ». Sa mission consiste à valoriser les comportements conformes et à discréditer ceux qui ne le sont pas, attachés à une manière d’être, de parler, de se comporter alors présentés comme exemplaires de ce qu’il ne faut pas faire ou être. Après avoir présenté quelques caractéristiques socio-urbaines de la cité de la Castellane, la première partie de cet article sera consacrée à l’examen de l’action menée par le centre social à travers les moyens et les outils mis en œuvre pour tisser du lien avec la population. La seconde partie examinera l’idéologie sur laquelle se fonde son action pour montrer en troisième lieu, comment le travailleur social lorsqu’il est issu de l’immigration est érigé en notable. In fine, l’article tentera de montrer combien l’institution fait de l’indifférence aux différences (Rinaudo, 1998) des migrants une condition de leur intégration à la société française, ce qui peut être préjudiciable dans la mesure où une telle démarche réactive « la vision des immigrés en tant que groupes porteurs d’un projet collectif menaçant » (Poutignat & Streiff-Fenart, 1995). Le quotidien des adolescents et des jeunes adultes de la cité est marqué par la domination d’une sociabilité de pairs qui fait du groupe un espace de socialisation juvénile de premier plan (Lepoutre, 1997). Le centre social de la cité s’est approprié le temps dont dispose au quotidien l’adolescent en lui proposant des activités lors de sa sortie de l’école et les jours où il n’y a pas classe. Des groupes de jeunes se pressent ainsi toute la semaine en soirée, les mercredis et pendant les vacances pour participer aux ateliers et séjours proposés.
Illustration 2 : Nomenclature des lieux, rues et places à la cité la Castellane.
Nomenclature des lieux, rues et places à la cité la Castellane.
Une telle description ne surprend pas la responsable du centre social. Elle y voit avant tout le signe d’une forte sociabilité juvénile caractérisée par l’existence de groupes de jeunes qui sont dans un processus de distinction les uns par rapport aux autres. Elle précise ainsi « qu’il y a les jeunes du bas et les jeunes des magasins ». Il s’ensuit immédiatement une référence aux missions du centre social qui consistent à proposer des activités destinées à tous. Ses propos témoignent d’une prise de conscience. Son équipe doit travailler en tenant compte de l’importance de la référence ethnique pour les habitants tout en faisant preuve de vigilance. Dans les faits, il y a bien une catégorie de jeunes, dont les parents sont originaires de Kabylie qui a investi le centre social. Au cours de l’enquête, il est possible de constater que le personnel est contraint de répondre aux rumeurs selon lesquelles les activités seraient réservées « aux jeunes du bas », socialement identifiés comme Kabyles. Parce qu’également un certain nombre de « jeunes du bas », Kabyles, travaillent au centre social, la directrice déploie une attention particulière à montrer que les recrutements saisonniers d’animateurs se font à l’échelle de toute la cité voire de toute la région marseillaise. La politique du centre social consiste à incarner en permanence la figure de l’équilibre. Son action est construite et pensée en ce sens.
Illustration 3 : Périmètre résidentiel
Périmètre résidentiel : au premier plan le complexe grand littoral ; au second de gauche à droite les cités de la Castellane, de la Bricarde et de plan d’Aou.
A chaque occasion, un tee-shirt est créé. Frappé du logo du centre social, il est porté par les bénévoles pour célébrer l’événement à l’échelle du quartier. Il permet au centre social d’asseoir sa légitimité d’action et matérialise un lien trans-communautaire entre habitants autour de symboles communs.
Illustration 4 : Le logo du centre social de la Castellane reproduit sur les tee-shirts
Le logo du centre social de la Castellane reproduit sur les tee-shirts
A travers les activités d’animation, les actions culturelles et sportives, les animateurs n’ont de cesse de créer les conditions d’une rencontre avec la population en ayant comme critère premier l’origine des habitants, afin d’être au contact de tous, mais sans jamais le présenter comme une ligne présidant à leur action. Le centre social met en place des aires de jeux de boules afin de garder un contact avec les Gitans qui ne participent que très peu aux programmes et aux sorties proposées. Des rencontres régulières sont organisées avec l’association comorienne du quartier, ses leaders ayant développés leurs propres actions à usages exclusivement communautaires. Le succès est manifeste car, rapporté à l’ensemble de la population, le centre social apparaît comme un centre de ressources très prisé et très fréquenté [4]. Du travail minutieux engagé par les travailleurs sociaux émerge une fragilité liée à la nécessaire cohésion de l’équipe autour de la rédaction d’un projet social et des missions qui y sont liées. Ce document a été rédigé avec l’aide d’un cabinet d’audit. Il est devenu le socle autour duquel s’organisent les activités. Un certain nombre de valeurs y sont identifiées comme devant servir de référence à toute action. Elles permettent au centre social de s’imposer comme médiateur institutionnel incontournable. Il se trouve en position de maître d’œuvre d’une série d’objectifs dont il définit les prérogatives. Imposer le respect de la règle et favoriser la diffusion de la norme : bâtir des références communes à tous les habitantsLe centre social de la Castellane est présenté par les animateurs qui y travaillent comme un lieu où tous les habitants peuvent venir et exprimer une demande ou un besoin. Pour pouvoir garantir ce libre accès, des règles communes de fonctionnement sont mises en avant. Le personnel du centre social les énonce avec parfois une bonne dose d’humour. Arriver à l’heure, être revêtu d’une tenue « correcte », ne pas maltraiter le mobilier, ne pas fumer dans un espace public, attendre son tour lors d’une permanence sociale, respecter la contrainte de certaines procédures administratives, être respectueux du personnel et des autres usagers sont autant d’axes de travail avoués par les responsables du centre social. Isabelle Astier (1991) rapporte fort justement que derrière l’action des travailleurs sociaux se profile l’enjeu beaucoup plus vaste des normes qui fondent le vivre-ensemble de la société. Lors des entretiens, les travailleurs sociaux soulignent que le moyen de garantir à tous l’accès du centre social consiste à donner des repères institutionnels aux habitants. Au fil de l’enquête, leurs actions sont apparues comme susceptibles d’infléchir les conduites. Les règles de fonctionnement constituent un cadre où la législation réglementant l’action sociale est systématiquement appliquée. La direction se refuse à choisir ses fournisseurs parmi les commerçants kabyles de la cité, certains réseaux d’approvisionnement n’étant pas toujours très identifiables et surtout ethniquement marqués. Lorsqu’une des animatrices autorise, au cours d’une fête de quartier, une dame de la cité à vendre pour son propre compte des pâtisseries sur un stand qui fait la promotion des actions du centre social, elle est sanctionnée et la directrice-adjointe fait en sorte que la décision se sache en s’appuyant sur le fonctionnement relationnel de la cité. Les relations entre le centre social et la population ne sont pas simples à réglementer. Les travailleurs sociaux ont bien compris que le centre social ne peut rester étranger au fonctionnement de la cité. Une attitude trop rigide le conduit dans le meilleur des cas à un isolement préjudiciable et dans le pire au conflit avec une partie de la population. Les travailleurs sociaux souhaitent fidéliser les habitants sans impliquer le centre social dans des tractations d’ordre privé. Ils ont conscience que s’ils s’engagent dans des relations qui tendent à favoriser une partie des habitants plutôt qu’une autre et dont la dimension ethnique n’est pas à négliger, leurs actions seront discréditées. La direction fait alors le choix de préserver une ligne de conduite au centre de laquelle la loi est une référence essentielle. Le souci quotidien des animateurs est de faire comprendre aux habitants que la tractation demeure possible mais qu’elle ne doit pas compromettre la mission du centre social qui est de fédérer les habitants autour de règles de vie communes. Afin de garder le contact avec la population et d’agir sur les conduites des habitants, le centre social valorise quatre principes d’action.
L’usage des termes « plus responsable » est intéressant à souligner car il montre que l’individu à la Castellane est considéré comme privilégiant ce que Norbert Elias (1991) appelle « l’identité individualisante du je ». La population est considérée comme difficile à mobiliser autour d’un projet commun même lorsqu’elle s’associe aux activités promues par l’institution. Le centre social symbolise la norme que l’individu doit respecter et les règles d’usage revêtent un caractère d’exemplarité.
En diffusant des normes de civilité, le centre social véhicule des valeurs afin de les rendre communes au plus grand nombre. La démarche est répétitive. Elle permet de poser un cadre à la relation entre agents institutionnels et population. Les travailleurs sociaux souhaitent, à travers une telle entreprise, provoquer un changement dans les conduites des habitants. Au cours de l’enquête, la direction du centre social envisage la rénovation des locaux comme un outil au service d’une modification des comportements. Des salles d’activités embellies, rénovées, avec une organisation de l’espace plus aérée, faisant entrer la lumière et laissant une place à la modulation de l’espace intérieur, participent à la modification de la manière dont le lieu est pris en compte par la population. L’observation assidue des soirées, alors qu’une centaine de jeunes se succèdent autour des activités du foyer, permet de déceler derrière le travail des animateurs, qui relève parfois de l’obstination, une véritable volonté de socialisation confirmée par les propos de la directrice adjointe du centre social :
Il est possible de constater que les jeunes apportent à leur manière une réponse à la civilité dont les animateurs assurent la promotion. Systématiquement, ils répliquent au tonitruant « bonjour » lancé par le personnel, par un signe, un sourire voire un rire. Le centre social devient un espace où chacun se doit d’être à son avantage. L’institution devient une scène où les habitants de la cité sont en représentation (Goffman, 1983). Venir au centre social en étant mal habillé revient à s’exposer à des critiques qui peuvent conduire à la raillerie. Tous les soirs, le florilège des vêtements de marque portés par les adolescents constitue un véritable défilé de bonnes intentions. Certains rentrent chez eux après l’école pour se changer afin d’être aux normes vestimentaires qui ont cours au centre social. Les animateurs entérinent le fait de bien se vêtir comme symbole d’excellence. Cette référence est particulièrement bien reçue car elle renvoie à l’honneur célébré par la culture de rue. L’aura particulière de l’animateur responsable du foyer contraint les jeunes à ne pas perdre la face en sa présence. La mise en valeur de soi par l’attitude vestimentaire relève aussi de la quête d’une reconnaissance sociale. L’adhésion des adolescents et des jeunes adultes aux symboles de la mode montre qu’ils célèbrent les critères de normalité qu’ils véhiculent. Il est intéressant de noter que le centre social en a fait un outil au service de sa propre politique. Agir sur le lien social constitue le troisième axe de travail pour les animateurs à la Castellane. La direction se présente comme le garant du lien social qui unit les habitants entre eux mais également au reste de la population marseillaise. L’objectif est de transcender les liens communautaires qui fédèrent par ailleurs la population de la cité. L’importance prise par le thème du lien social au cours de la dernière décennie dans le discours des travailleurs sociaux est notable. Elle est le reflet d’une lecture déliquescente des rapports sociaux en milieu urbain. Françoise Lorcerie (1995) souligne que l’enjeu est de préserver l’existence « d’un espace qui égaliserait les poids symboliques du fort et du faible dans les relations sociales tout en faisant en sorte que l’Etat par l’encadrement institutionnel qu’il prodigue, soit présenté comme le seul garant de son fonctionnement ». Le centre social apparaît comme le garant de cet équilibre. Les travailleurs sociaux à la Castellane manifestent une volonté d’éviter le conflit et de prévenir ses éventuelles aggravations lorsqu’il devient inéluctable. Derrière une telle présence institutionnelle se trouve l’engagement de l’Etat à pacifier les relations sociales. Pour agir, le centre social assure la promotion sociale d’“alliés”, véritables relais à son action. La direction du centre social les présente comme des « jeunes adhérents ou membres d’associations représentatives de culture ou de génération différente » et dont la principale qualité est « de dialoguer plus facilement avec certains jeunes, et donc à même de les inscrire dans un processus de socialisation (...) ». Le centre social et ses zones d’activités constituent, d’un commun accord, des espaces où il est possible de neutraliser les comportements. Au moment de l’enquête, les acteurs institutionnels engagés dans le dispositif politique de la ville à Marseille reconnaissent qu’une « méthode centre social de la Castellane » existe incontestablement. Elle repose sur la particularité d’un savoir-faire permettant l’implication de la population. Les missions du centre social montrent que les adolescents se retrouvent au cœur d’un enjeu de socialisation. Devenus adultes, ils symboliseront le succès ou l’échec des actions lancées quelques années plus tôt. La manière dont le centre social entre en contact avec la population de la cité permet l’émergence d’une forme de notabilité à caractère institutionnel. Chaque animateur est responsable d’un secteur d’intervention et se ménage un contact privilégié avec la population. La caractéristique de la position de notable dont jouissent les travailleurs sociaux est liée à l’aide qu’ils dispensent. Leur démarche se présente comme polie par la réflexion et se veut irréprochable (Mauger, 2001). Ils se révèlent être des “passeurs” dans un contexte de grande précarité. Ils offrent aux habitants l’opportunité de maîtriser les contraintes subies au quotidien, n’hésitant pas à passer des soirées à écouter et à discuter. En retour, la population leur confère un statut social qui correspond au rôle joué par l’institution dans la vie quotidienne du quartier. Il leur est attribué une position d’interlocuteur incontournable et une capacité démesurée de résolution des conflits en raison de leur identification au pouvoir institutionnel. La position de notable de certains animateurs prend une dimension supplémentaire lorsqu’elle renvoie au parcours personnel du travailleur social d’origine étrangère et issu des quartiers défavorisés. Dans leur action se trouvent imbriquées des prérogatives institutionnelles, une connaissance des fonctionnements communautaires et une expérience intime de la culture de rue. En devenant travailleur social, l’habitant met sa connaissance du cadre relationnel de la cité au service de l’institution. Parce qu’il est originaire de la cité, son action lui permet d’être socialement reconnu. Leur présence au sein de l’équipe du centre social est un gage de réussite. Ainsi, le personnage dont l’action est la plus intéressante à analyser est sans doute celui de Farid, l’animateur responsable « du secteur jeune ». Originaire de la cité, il dispose d’une reconnaissance sociale très importante et fait figure d’autorité morale auprès de la population. Farid ne parle jamais de son origine kabyle. Elle est au contraire minorée. C’est la notion de réussite qui est placée au cœur de son discours afin de faire écho à l’attrait que représente, auprès de certains jeunes adultes des grands ensembles, la figure emblématique du succès. Son comportement doit servir de modèle. Au sein de la cité, sa popularité révèle une forme de notabilité. Beaucoup d’habitants considèrent qu’il est un exemple pour leurs enfants et sa notoriété est exploitée par les médias.
Illustration 5 : Coupure presse - Notabilité et travail social
Coupure presse - Notabilité et travail social
S’il manifeste un refus, voire un agacement à se voir conférer une position dominante qui est d’ordinaire dévolue aux notables, il agit en prenant soin de mettre en œuvre des valeurs d’excellence et d’exemplarité. L’honneur et la droiture trouvent toute leur place dans son comportement au contact avec les jeunes de la cité.
La mission qui lui est dévolue s’appuie sur ses capacités à être proche des habitants. Il s’exprime en utilisant le langage de la culture de rue. Le caractère très imagé des propos qu’il tient conduit à une prise de conscience immédiate de ce qu’il veut signifier. Une série de scènes permettent d’observer le processus qui le conduit à transmettre des principes ou des règles de civilité aux adolescents en utilisant les mêmes références qu’eux. Les jeunes qui fréquentent régulièrement le centre social cherchent à être à leur avantage en présence de Farid. Ils reconnaissent son parcours comme une réussite et ils mesurent quotidiennement l’écho de ses actes dans le quartier. En conséquence, son approbation n’a pas de prix. Perdre la face devant lui conduit souvent à se couper de l’univers relationnel qui gravite autour du centre social. Comment y revenir la tête haute si la réprobation de Farid vient sanctionner un de leurs comportements ? Les conséquences peuvent être importantes en termes de relations sociales dans la cité. Farid jouit d’une position centrale dans l’organisation des missions du centre social. Il est considéré comme susceptible de prévenir les conflits. Il dispose d’informations que nul autre ne peut obtenir. Sa place au sein de l’équipe constitue la clé de voûte des relations avec les jeunes de la cité. La responsabilité des séjours de vacances impliquant des adolescents lui incombe. Lorsqu’une proposition d’emploi remet en question sa présence au centre social, le conseil d’administration et la direction mettent tout en œuvre pour qu’il continue à travailler à la cité.
La mise en avant d’un personnage comme celui de Farid permet aux centres sociaux de travailler au dépassement des particularismes identitaires. La qualité professionnelle des animateurs joue un rôle central dans ce processus. Ils ont réussi à associer la promotion d’une culture commune et de la défense de la norme tout en mettant en œuvre des qualités humaines qui contribuent à donner l’image d’une cité dont le cadre de vie a évolué. La réalité montre que les populations les plus défavorisées voient se multiplier les prises en compte particulières de leurs difficultés. L’analyse de Françoise Lorcerie (1995) peut être reprise et recentrée autour du centre social de la Castellane qui, par son action, essaie en quelque sorte « d’habiliter les habitants des quartiers populaires comme partenaires permanents des services publics ». Le centre social, à travers ses activités, bâtit des espaces d’apprentissage de nouveaux rôles d’où la référence ethnique est soigneusement évitée. Il développe une action qui a pour but de former les habitants à adhérer aux principes de la citoyenneté puis agit pour « la pérennisation de la formation du citoyen » (Lorcerie, 1995). Conclusion : entre indifférence et différence : l’étranger au cœur de la relation institution-habitant à la Castellane À la Castellane, plusieurs éléments conduisent à “indifférencier” la présence des populations issues des vagues d’immigrations successives.
[1] La cité a expérimenté tous les dispositifs, des mesures HVS aux actuels périmètres GPV et Zones Franches. [2] Cette enquête est tirée de ma thèse soutenue à l’EHESS, en décembre 2001 qui s’intitule « Normes et déviances dans l’espace urbain marseillais. Etude du mode de désignation des déviants à la cité de la Castellane ». [3] En février 1994, un grand Projet Urbain (GPU), imaginé par le conseil interministériel à la ville est lancé dans le voisinage de la cité. Son objectif est d’enrayer le processus de dévalorisation du territoire où il est implanté et de renouveler le paysage immobilier de la zone en permettant la création du complexe commercial Grand Littoral qui surplombe désormais la baie de l’Estaque. [4] Information tirée d’une enquête de satisfaction réalisée par le centre social au moment de la rédaction du projet social. Cette information paraît fiable dans la mesure où l’enquête a été réalisée lors des permanences sociales où se rend la quasi totalité des familles de la cité. [5] L’expression « Les Baumettes » est couramment utilisée par les habitants de la cité pour parler de la prison de Marseille. [6] Données AGAM, agence d’urbanisme de Marseille, à partir du traitement du recensement INSEE de 1999. [7] Il s’agit du rapport entre le nombre d’actif - actifs occupés et chômeurs - et la population totale correspondante.
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De l’indifférence à la différence : la relation entre le centre social de la Castellane et la population d’origine étrangère dans les quartiers nord de Marseille, Numéro 12 - février 2007. |
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