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Pour citer cet article :

Olivier Wathelet, 2007. « Un parfum de déjà lu (revue Terrain, 2006, 47) ». ethnographiques.org, Comptes rendus d’ouvrages [en ligne].
(http://www.ethnographiques.org/2007/­Wathelet - consulté le 27.09.2016)
 

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Olivier Wathelet

Compte-rendu d’ouvrage

Un parfum de déjà lu (revue Terrain, 2006, 47)

A propos du dossier « Odeurs », Terrain (47), 2006, Paris, Maison des Sciences de l’Homme. [http://terrain.revues.org/sommaire4220.html]

(Compte rendu publié le 22 février 2007)

Pour citer cet article :

Olivier Wathelet. Un parfum de déjà lu (revue Terrain, 2006, 47), ethnographiques.org, Comptes rendus d’ouvrages [en ligne]. http://www.ethnographiques.org/../2007/Wathelet (consulté le 22/02/2007).

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Il y a aujourd’hui vingt ans, lorsque l’anthropologue canadien David Howes (1986) posait les bases d’une anthropologie des odeurs, il faisait à juste titre le constat désolant mais stimulant d’un vide de connaissance dans le domaine de l’olfaction : la psychologie ou la neurologie commençait seulement à étudier cette modalité sensorielle avec des méthodes spécifiques, et le procès était plus sévère encore en ce qui concerne les sciences sociales. Depuis, et le mouvement semble s’accélérer, un nombre croissant d’ouvrages et de colloques auront abordé cette problématique, tout en soulevant de nouvelles interrogations et remises en questions du programme initial, culturaliste, de David Howes. Aussi, lorsque la revue française, Terrain propose dans son dernier numéro sobrement intitulé Odeurs, d’apporter elle aussi sa pierre à l’édifice d’une anthropologie sensorielle, dans un domaine où le vieux continent semble encore un peu à la traîne, nous étions en droit de nous montrer enthousiaste et exigeant. Or, disons le sans détour, l’ensemble, sans être mauvais, déçoit [1].

Pourquoi ? Certainement pas en raison de la qualité intrinsèque des articles. Les sept contributions, en plus de se montrer complémentaires, font preuve d’une érudition irréprochable (le texte introductif de Gérad Lenclud, modestement ponctué de la mise en garde « (remarque) » est un modèle du genre) et d’une précision descriptive excellente. On ne saurait non plus remettre en cause le choix de réunir sous une même enseigne des contributeurs de disciplines diverses, bien au contraire. Les apports de Danièle Dubois, psycholinguiste (comment catégorisons-nous nos perceptions ?), d’Annick Le Guérer, historienne philosophe (des relations symboliques entre chair et parfum) et André Holley, neurologue, sont doublement justifiées par leur importance respective dans le domaine de l’olfaction ainsi que par leur souci (antérieur à ce numéro de Terrain) de prendre en charge dans leurs réflexions la nature culturelle du phénomène. Ainsi, le caractère inhérent à l’étude des odeurs (leur perception et production humaine) est mis en pratique de la plus belle manière qui soit.

De même, du côté des anthropologues à proprement parler, le travail n’est pas moins bien fait. Spécialiste en la matière, Joël Candau, pour l’occasion en compagnie d’Agnès Jeanjean, poursuit son ethnographie des savoirs olfactifs en milieu professionnel ; ici auprès des métiers confrontés aux odeurs délicates de la mort ou de la maladie, tout en apportant des résultats inédits et des hypothèses originales sur la nature de nos capacités cognitives. Dominique Somda et Alfred Gell (par un original posthume du chercheur britannique) décrivent deux univers plus lointains dans l’espace : la première en décomposant minutieusement une cérémonie mortuaire malgache ; le second en construisant à partir de la description de pratiques communes chez les Umeda de Nouvelle-Guinée les prémisses d’une théorie générale de la magie odoriférante.

Dès lors, que pouvons-nous bien reprocher à cette livraison de Terrain ? Comme nous l’avons souligné en introduction, le temps n’est plus tout à fait aux tâtonnements : des courants de pensée tendent à s’organiser autour d’un certain nombre de questions, parmi lesquels les tenants d’une approche centrée sur le sujet et les mécanismes cognitifs de la perception (Candau et Dubois particulièrement). A l’inverse, il ne manque pas de chercheurs pour défendre une perspective que nous qualifierons volontiers d’opposée, puisqu’elle prend pour point de départ l’organisation symbolique du monde odorant, à un niveau sociétal (Le Guérer dans ce volume, mais plus significativement David Howes ou, en France, David Le Breton et son récent La saveur du monde).

L’enjeu, s’il n’occupe, il est vrai, qu’une portion congrue du monde de l’anthropologie (à regret, oserait-on-dire), n’en est pas moins d’importance dans la perspective qui anime ce numéro, celle de l’anthropologie sensorielle. Selon qu’ils prennent comme point de départ l’acteur ou le sociétal, on verra les anthropologues sensualistes faire usage d’explications divergentes pour défendre la part de culturel qu’il faut insuffler à nos sens pour les comprendre. Les premiers insisteront sur les contraintes innées de nos façons d’être au monde, tandis que les seconds auront comme horizon théorique d’illustrer le caractère fondamentalement culturel de la chose. Ce différend dépasse largement la seule multiplicité de points de vue et renvoie à deux manières bien distinctes de pratiquer l’anthropologie, qui n’est pas sans rappeler des conflits de position similaires dans les controverses sur le statut du cognitif dans notre discipline.

Pourtant, de tout ceci ces pages ne font aucun écho. Au contraire, la juxtaposition des contributions, sans plus de précision introductive à cet égard, n’aide pas le nouveau venu à prendre position. Les réflexions de Lenclud en incipit à ce volume, aussi brillantes et inspirées soient-elles, renvoient aux premières interrogations de Howes quant au statut des qualités odorantes. L’inédit d’Alfred Gell, dont la matière était destinée à préparer un article publié il y a près de trente ans, n’apporte ainsi au domaine que peu d’arguments supplémentaires. On appliquera la même critique, en substance, aux présentations des autres auteurs qui, chacun dans leurs rhétoriques respectives, reprennent une argumentation à laquelle ils nous ont tous habitués (sauf Dominique Somda, dont l’intérêt pour l’olfaction semble neuf, mais qui de l’odeur semble plus faire prétexte à sa description du rituel, que l’objet central de son interrogation). Ainsi, en raison de cette absence de mise en perspective, nul doute que nombreux seront les lecteurs non avertis à douter de la pertinence de la contribution neurophysiologique d’André Holley, dont l’intérêt pour l’anthropologie ne se révèle qu’une fois pris en compte l’importance des relations nature/culture dans le débat actuel sur le statut ontologique des cultures sensibles.

On ne niera pas, cependant, que le lecteur averti, quant à lui, trouvera plus d’une réflexion (et dans une moindre mesure, des données) pour alimenter ses recherches en la matière. Deux pistes de lecture, en filigrane à ce volume, semblent s’imposer. La première, d’une part, souligne la singularité des perceptions olfactives, plus effets que raisons défend Lenclud. Dès lors, le partage culturel de la perception des odeurs est un exercice délicat, d’autant plus que, dans ce registre sensoriel, le langage est une ressource sur laquelle il semble singulièrement malaisé de prendre appui. Or, comme le souligne très bien la contribution de Candau et Jeanjan, cette complexité est prise en charge « en vrai », notamment dans le cours d’activités professionnelles, où émerge un vocabulaire des sens original. Il y a donc matière à investir de passionnantes ethnographies du savoir (sensible) et de sa négociation à l’échelle des relations interindividuelles.

D’autre part, et cette seconde piste d’analyse est complémentaire de la première, il semble que l’attention au sensoriel que proposent ces anthropologies des odeurs gagne en compréhension lorsque celles-ci cherchent à décomposer les mécanismes cognitifs qui vont de la détection des odeurs (parfois non consciente) à sa mise en forme verbale, quand elle a lieu. On peut évidemment proposer de l’olfaction une analyse en des termes plus classiques (formes symboliques, variété des usages, mythologie du parfum, etc...) mais le risque est grand de manquer ce qui fait la spécificité de ce sens, ou au contraire de l’inférer trop rapidement sur la seule base de ses propriétés partagées en société. En prenant ainsi la partie pour le tout, nous risquons d’autant plus de manquer notre objet que l’olfaction, bien plus que d’autres thématiques plus classiques de l’anthropologie, relève comme nous l’avons souligné, du singulier, de l’intime, et de formes de sociabilité peu exposées à l’espace public.

Cette décomposition du conceptuel à laquelle l’odorat nous invite fait de cette modalité un laboratoire particulièrement propice pour penser le social en train de se faire. Au-delà de la formule fourre-tout, il y a une complexité que ce numéro de Terrain invite à prendre à bras le corps, à savoir « affronter l’odeur comme (...) phénomène subjectif spécifiquement humain : comme sensation, comme représentation, voire comme connaissance » (Dubois, p. 104) !

Avouons donc qu’une grande part de notre déception relève d’attentes qui nous semblent légitimes à l’égard d’une revue « cœur de discipline » telle que Terrain : présenter des articles de qualité dans une perspective ambitieuse ou, tout du moins, soucieuse de rendre compte des enjeux dont participent les objets qu’elle tente de saisir. Si la rigueur des écritures garantit la satisfaction de cette première condition, nous avons suffisamment souligné combien la seconde fait douloureusement défaut. Qu’à cela ne tienne, le lecteur, naïf ou expert en la matière, ne saura manquer de trouver dans la complémentarité et la diversité des options théoriques exprimées, une invitation à poursuivre dans la voie de ce dialogue pluriel. Et pour cela, ce numéro mérite amplement lecture.

 
 

Notes

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[1] Ce volume comprend également un hors-thème, excellent, intitulé « Chassé-croisés dans l’espace montagnard », que nous ne discuterons pas ici. Ses auteurs, Ludovic Ginelli & Sophie Le Floch, du Cemagref de Bordeaux, y déploient un regard tout en nuance sur les pratiques de la chasse en milieu montagnard, et leurs inscriptions dans la dialectique nature-culture, passé-progrès, qui se joue dans un village des Hautes-Pyrénées.

 
 

Bibliographie

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HOWES D., 1986, « Le sens sans parole : vers une anthropologie de l’odorat », Anthropologie et sociétés, 10, 3, 29-45

LE BRETON, D., 2006, « La saveur du monde. Une anthropologie des sens », Paris, Métailié, 455 p.

 

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Olivier Wathelet
Un parfum de déjà lu (revue Terrain, 2006, 47),
Comptes rendus d’ouvrages.