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Pour citer cet article :

Régis Dericquebourg, 2008. « Les adeptes du Christ de Montfavet. Vers la résurgence d’un culte ou la transformation d’un groupe religieux minoritaire en un cercle de pensée ? ». ethnographiques.org, Numéro 15 - février 2008
Les nouveaux mouvements religieux [en ligne].
(http://www.ethnographiques.org/2008/ Dericquebourg - consulté le 2.08.2014)
 

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Régis Dericquebourg

Les adeptes du Christ de Montfavet. Vers la résurgence d’un culte ou la transformation d’un groupe religieux minoritaire en un cercle de pensée ?

Résumé

La mouvance créée autour de Georges Roux dit « le Christ de Montfavet » (1903-1981), un guérisseur spirituel qui est passé de la fonction de mystagogue au sens wébérien à la fonction de guide religieux a adopté plusieurs formes sociales depuis son origine. L'auteur décrit les différentes étapes de sa transformation et il relie chacune d'elle à un état du charisme. Il se demande si la dernière forme prise par ce mouvement sous le nom d'alliance universelle n'est pas conçue par les suiveurs de Georges Roux comme le point de départ, le rez-de-chaussée d'une nouvelle Eglise minoritaire.

Abstract

Georges Roux named “The Christ of Montfavet” (1903-1981) a spiritual healer, a mystagogic leader (in a weberian meaning) who became a religious guide. The dynamic launched by this man had successively different social forms. The author describes the phases of its mutations which in his mind are linked to the transformation of the charisma. He wondered if the last form (definite as cultural group) of this religious stream that the followers of Georges Roux have imagined is a strategy of dissemination of the teachings of the leader in order to established a new church.

Pour citer cet article :

Régis Dericquebourg. Les adeptes du Christ de Montfavet. Vers la résurgence d’un culte ou la transformation d’un groupe religieux minoritaire en un cercle de pensée ?, ethnographiques.org, Numéro 15 - février 2008
Les nouveaux mouvements religieux [en ligne]. http://www.ethnographiques.org/../2008/Dericquebourg (consulté le 31/03/2008).

L’Alliance Universelle se situe dans le courant des adeptes du Christ de Montfavet. Ce mouvement m’intéresse à double titre : d’abord parce que c’est un mouvement guérisseur, ensuite parce que l’Alliance Universelle est la troisième manifestation sociale de la spiritualité de Georges Roux dit « le Christ de Montfavet ». Elle succède à l’Église Chrétienne Universelle qui succédait à l’Agence Chrétienne d’Information, qui, elles-mêmes ont présenté différentes formes. Elle offre donc un exemple de recomposition interne d’un courant religieux. Je vais faire quelques remarques sociologiques à partir d’une étude en cours en m’attardant sur trois mutations dans le Rouxisme : celle de la carrière du fondateur, celles des recompositions du courant qui s’est créé autour de l’enseignement rouxien, celles des charismes qui légitiment ce dernier. En me centrant sur ces aspects, je suis conduit à écarter des questions intéressantes qui portent sur le contenu de la doctrine du fondateur, sur ses parentés avec d’autres mouvements religieux, sur le régime alimentaire préconisé et ses rapports avec l’histoire des régimes alimentaires de l’entre-deux-guerres et des années cinquante et sur celles du sens de l’universalisme religieux que revendique l’Alliance Universelle.

Les adeptes du Christ de Montfavet ont été peu décrits. Du point de vue documentaire, seule une notice qu’on peut qualifier de travail sérieux (bien que bousculant parfois la chronologie) rédigée par Gérard Dagon, parue dans Petites Églises de France (1968) et un article de leur revue Messidor (donc ad Intra) sont à notre disposition. Pour le reste, quelques biographies (Cornuault, 1978) sont des caricatures qui font de G. Roux un personnage excentrique et controversé à cause de décès survenus dans son cercle de consultants. Elles ne permettent pas l’analyse sociologique. D’autre part, Georges Roux a évoqué son itinéraire spirituel qui s’étend de sa formation religieuse catholique jusqu’à sa vocation prophétique mais il s’agit d’une autobiographie mettant en perspective un cheminement spirituel. Il faut donc poursuivre le travail de Gérard Dagon. La seule aide dont je dispose pour l’instant est celle de Jacqueline Roux et de mon intermédiaire, un journaliste que j’ai sensibilisé à l’investigation sociologique. Il est difficile de leur faire parler de G. Roux car la thèse officielle est qu’en tant qu’homme, il n’est rien du tout et qu’il ne faut pas s’y attarder. J’espère trouver des informateurs qui ne soient pas seulement ad intra. Du point de vue du recueil des données, j’ai fait deux entretiens avec la fille du prophète, j’ai lu les ouvrages de G. Roux, j’ai assisté à l’une de leur assemblée dite « communion de l’esprit ». J’ai passé quelques jours à la « Préfète », l’habitation de Georges Roux aujourd’hui occupée par sa fille, où j’ai pu consulter sa bibliothèque.

Georges Ernest Roux, né le 14 juin 1903 à Cavaillon (Vaucluse), est le fils unique d’un père incroyant et d’une mère catholique (Victorine Marchand) considérée par ses descendants comme une femme très pieuse. Très jeune, il aurait abandonné la foi catholique après avoir lu des œuvres de Platon. Il se fait embaucher à la Poste en 1920. Désirant faire une carrière artistique, il prend un congé illimité à la fin des années 1920 et séjourne à Paris jusqu’à l’âge de 30 ans où il tente une carrière de poète, de romancier et de musicien. Parmi ses poèmes, l’un d’eux : Le cercle d’airain (écrit, selon sa fille, vers 1940- et publié à la Noël de 1975) semble avoir retenu l’attention. Il aurait été apprécié par André Gide. Il est l’auteur d’un roman : Le toit de paille (autoédité) et d’une pièce en un acte : Le bienheureux, achevée d’imprimer le 22 novembre 1940, qui n’a jamais été jouée publiquement. Le 12 avril 1928, à l’âge de 25 ans, il a épousé Jane Robert qui lui a donné six enfants : Jacqueline, Geneviève, Georges, Alexandre, Claude et Solange. À cette époque, il vit dans un appartement (3 rue Liard, 14ème arrondissement de Paris) puis dans une maison à Palaiseau. En 1933, alors qu’il est à Paris, sa mère lui achète aux enchères la villa “la Préfète” à Montfavet dans le Vaucluse. Il y emménage pour se rapprocher de sa famille. Il y a habité jusqu’à sa mort laissant son nom associé à cette petite commune puisqu’on l’a appelé « le Christ de Montfavet ».

De 1933 à 1939, il effectue de fréquents allers-retours Paris-Vaucluse afin de poursuivre des études musicales dans la capitale. Il crée un orchestre symphonique : la Nouvelle association symphonique composé de jeunes lauréats du Conservatoire sous la direction de Jack Zadikoff, premier prix de direction d’orchestre. Lors du quatrième concert, le 3 décembre 1937, l’orchestre a joué un fragment de l’opéra qu’il avait composé : L’Auréole et en 1939, il joue devant une salle Pleyel comble. Le succès est au rendez-vous mais le lendemain, l’ordre de mobilisation arrive. L’orchestre se disloque, son chef gagne l’Amérique. Georges Roux reprend son service à la Poste comme inspecteur du tri à Avignon. Il deviendra inspecteur adjoint du tri des lettres au bureau de poste de la gare d’Avignon jusqu’en décembre 1953.

Le tournant de sa vie se produit en 1947 lorsqu’il se découvre un don de guérison en réalisant de petites guérisons sur ses enfants. Sur le conseil de son épouse, il traite la femme d’un réparateur de cycles, mourante. Ce fut sa première “guérison extraordinaire”. À la suite de cet événement, il commence une carrière de guérisseur : des malades viennent chercher un soulagement chez Georges Roux dont l’habitation fut appelée la « Maison du Bon Dieu ». Il aurait ainsi traité des milliers de malades jusqu’en 1950 à la manière d’un simple guérisseur. Il commence alors à écrire plusieurs ouvrages de spiritualité. Georges Roux a ensuite assisté à la création de l’Agence Chrétienne d’Information, puis à celle de l’Eglise Chrétienne Universelle dont il a voulu la création. Il est mort en 1981. Cet homme a donc connu les trois quarts du vingtième siècle. Jeune, il a entendu parler de la première guerre mondiale, il a assisté aux grandes crises de l’entre-deux-guerres, il a connu la seconde guerre mondiale bien qu’étant en zone non occupée, il a eu connaissance des guerres de la décolonisation puis de la contre-culture des années 1968.

Déjà, nous pouvons faire une première remarque sociologique. Dans la carrière de Georges Roux, on assiste au passage de la mystagogie au prophétisme. Dans les faits, sa carrière spirituelle se calque sur celle de Louis Antoine, fondateur de l’Antoinisme et sur celle de Mary Baker Eddy fondatrice de la Science Chrétienne même si on n’y trouve pas les mêmes ingrédients. Louis Antoine fut catholique déçu, spirite, médium guérisseur puis prophète. Mary Baker Eddy fut guérisseuse métaphysique puis prophétesse. J’ai analysé leurs parcours en terme de passage de la mystagogie au prophétisme. Chez Weber, un mystagogue est un personnage qui fait des choses extraordinaires (voyance, guérisons) comme un art et sans délivrer, comme le fait le prophète, de messages qui renouvellent le sens du cosmos, ni de nouveaux commandements. Il peut dispenser des paroles de sagesse ou des conseils mais il s’en tient à cela. Il attire un cercle de disciples qui bénéficient de son art ou qui veulent acquérir ses pouvoirs. Le passage de la mystagogie au prophétisme se fait lorsque le personnage qui a prouvé ses dons énonce une cosmologie nouvelle où tout prend un sens par rapport à un principe unitaire et qu’il délivre de nouveaux commandements. Dans mon livre sur l’Antoinisme et dans mon article sur la mystagogie (Dericquebourg, 1993 et 2001), j’ai mentionné qu’un autre thaumaturge : Louis Antoine, ne serait resté qu’un simple guérisseur comme il y en avait tant d’autres à son époque et dans sa région (Mons et Liège, Belgique) s’il n’avait produit une théodicée. Je peux en dire autant de Georges Roux. Non content de se faire reconnaître un don de guérison qui aurait fait de lui un “guérisseur comme les autres”, il a élaboré une doctrine où certes la souffrance et la guérison prennent une place mais où l’univers et le christianisme sont réinterprétés. Dans les faits, les guérisseurs ordinaires qui ne publient pas peuvent avoir une notoriété et bénéficier de soutiens mais ils n’ont pas de quoi avoir une postérité. Leur influence s’étend au public limité des bénéficiaires de leurs soins qui s’éteint en une ou deux générations. Les choses changent lorsque ces guérisseurs produisent un enseignement. Ce dernier élargit le public de sympathisants au-delà d’une aire locale et d’un cercle sociométrique. Maguy Lebrun en fournit un exemple récent. Des lecteurs peuvent adhérer à la doctrine et créer des cercles de disciples sans avoir été traités par elle. Un enseignement n’amplifie pas seulement la notoriété du guérisseur, il le fait aussi changer de plan. Il devient un « maître à penser » ou, s’il invente une nouvelle compréhension de l’univers : un prophète, même si lui-même refuse cette appellation.

La cosmogonie de G. Roux est contenue dans trois ouvrages (« la Trilogie du Message de Dieu ») :

- Le Journal d’un guérisseur, publié par l’auteur le 15 août 1950, traduit en Allemand par W. Baruch.
- Paroles du guérisseur, publié par l’auteur à Noël 1950.
- Mission divine, paru en 1951.

Elle est dispersée dans la revue Messidor mensuelle, éditée de 1951 à 1977. Je ne peux la résumer ici car ce serait un autre article. On le voit : comme Louis Antoine et Mary Baker Eddy, G. Roux a commencé par se découvrir des dons de guérison mais très vite, il a élaboré sa doctrine non seulement pour rationaliser les guérisons obtenues par un corpus de croyances, mais aussi pour livrer aux hommes des principes de vie, une revisitation de l’épopée prophétique judéo-chrétienne dans laquelle il s’inscrit ainsi qu’une voie du salut. Il passe ainsi de la mystagogie au prophétisme.

Les mutations du Rouxisme que je vais décrire ne sont pas uniques dans l’histoire des groupes religieux minoritaires. Elles n’en sont qu’un exemple supplémentaire comme le montre les deux cas suivants.

L’Antoinisme actuel est le résultat de transformations internes d’un mouvement de type « cult » tel qu’il est défini par Geoffrey K. Nelson (1968a et 1968b). Le fondateur Louis Antoine (1846-1910), ouvrier de Jemeppe (région de Mons, Belgique) a l’impression de recevoir les réponses aux questions existentielles qu’il se pose en lisant les ouvrages d’Allan Kardec et en fréquentant un cercle spirite dans lequel il éveille un don de guérison médiumnique. À la suite de dissensions qui éclatent dans ce cercle, il fonde un groupe spirite informel (Les Vignerons du seigneur) où il devient la figure de proue en tant que médium guérisseur. Le cercle grandit rapidement, recevant jusqu’à 150 personnes par jour. Il en appelle au docteur Carita, une des références du spiritisme, il impose les mains et conseille des médications sommaires comme le thé de Saint Germain et la liqueur de Khoen (ferrique). Il publie un petit catéchisme spirite. On trouve là un exemple de « cult » spontané ou de parallélisme des spontanéités dans la mesure où des gens s’assemblent dans le seul but d’acquérir des dons de médiumnité ou de bénéficier de ceux-ci. Les médecins lui intentent sans succès un procès pour ce qu’on appellerait aujourd’hui l’exercice illégal de la médecine. Ce passage devant le tribunal l’incite à abandonner l’imposition des mains, les posologies et la consultation privée. Il réalise que l’essence du traitement est le fluide transmis avec le médicament. Il invente donc les « opérations collectives » pendant lesquelles se répand un fluide régénérateur qui guérit les « plaies de l’âme » pour guérir le corps. Le succès grandit puisqu’il reçoit 1 200 personnes par jour. Être un guérisseur notoire dans sa région ne suffit pas à Louis Antoine puisqu’il ajoute à sa pratique un enseignement (« le nouveau spiritualisme ») dans lequel il livre une vision du cosmos et des commandements moraux. Il rompt avec le spiritisme pour proclamer sa propre révélation. Il se fait appeler le « Père », revêt une lévite noire et un chapeau haut de forme, autorisant ses suiveurs à faire de même tandis que sa compagne dessine un vêtement antoiniste féminin. Il fait bâtir un temple inauguré en 1910. Du haut de la tribune, il répand un fluide sur l’assemblée et il prêche sa Révélation. Louis Antoine a acquis une figure prophétique légitimée par son charisme de guérison. Le mouvement devient alors un « cult » charismatique. Enfin, après sa mort, son épouse, nommée héritière spirituelle du mouvement, gère ce dernier jusqu’à sa mort. À partir de ce moment, elle est remplacée par un collège de desservants (titulaires d’un temple), nous avons affaire à la troisième forme du mouvement : un « cult » centralisé unitaire où le charisme spécifique du fondateur se dilue en un charisme spécifique de guérison (Dericquebourg, 2007) porté par les guérisseurs reconnus par l’Antoinisme.

Un autre exemple de transformation organisationnelle est fourni par un mouvement plus récent : La famille (ex-Enfants de Dieu). Issu de la prédication de David Berg, ce mouvement a d’abord pris la forme de communautés nomades de prédication puis de communautés locales sédentaires (local homes). Pour éviter des dérives provoquées par certains « bergers » (leaders) à l’intérieur de ces communautés, David Berg a supprimé leur fonction au profit d’une relation directe entre ses disciples et lui grâce aux lettres de Mo (sous titrées : DO = « disciples only »). Laissés dans un flou à propos de l’interprétation de ces lettres, souffrant d’un manque d’organisation, la plupart des membres ont quitté les communautés en les laissant occupées par une famille selon la chair. Les enfants jusque-là éduqués et instruits dans la communauté ont été admis à s’inscrire dans les écoles publiques. La Famille a dû affronter des enquêtes fondées sur des accusations de pédophilie, ce qui a terni sa réputation. Pour éviter la désertification du mouvement, celui-ci s’est doté en avril 1995 d’une charte qui distingue plusieurs types de membres :
- 1) Les charter members (anciens DO) qui adhèrent aux croyances de La famille, qui vivent en communauté (family homes), qui font de la prédication, qui versent la dîme et qui respectent la charte et ses règles fondamentales de vie.
- 2) Les fellows members qui reçoivent Jésus comme sauveur, qui versent la dîme et qui respectent les devoirs de leur rang. Ils ne sont pas obligés de vivre en communauté et la majorité ne le fait pas. Ils furent à un moment charter members.
- 3) Les live-out members assurés du salut qui sont en relation régulières avec une communauté et qui versent la dîme ou qui font un don.
- 4) Les autres membres, qui ont un engagement à divers niveaux. Ils ne sont pas obligés d’accepter toutes les croyances du mouvement, ils peuvent recevoir les bulletins de « La Famille », travailler à un de ses projets et rendre visite à une communauté.

L’évolution des Enfants de Dieu, devenus « La Famille », s’est faite pour affronter à la fois une crise interne et une controverse externe à propos de ses moeurs. Elle a consisté à officialiser les prises de distance par rapport au groupe d’intensité religieuse qu’est la communauté de croyance et de vie. Elle a ainsi permis de faire revenir des fidèles engagés dans le monde qui ne veulent pas du système des « communes » et d’accepter des sympathisants. Elle a ainsi enrayé son déclin, faisant passer ses effectifs de 12 milles fidèles en 1994 à 13 milles fidèles aujourd’hui. Actuellement, les charter members s’engagent essentiellement dans l’action humanitaire.

Nous pourrions citer d’autres cas historiques de groupes où on a supprimé les charges de ministre pour y revenir en établissant une ordination (méthodistes). Plus loin, à propos de cercles de pensée et de spiritualité, j’évoquerai les fragmentations du Russellisme mais les deux cas précédents paraissent typiques. Chez les Antoinistes, nous assistons à une évolution normale où l’on passe d’un cercle de disciples à un « cult » qui pourrait un jour devenir une Église si l’Antoinisme ne connaissait pas de stagnation. Dans le second cas, nous assistons à une transformation qui est une stratégie de survie mais qui conduit à un modèle qui est de moins en moins sectaire puisque les fidèles peuvent échapper à l’emprise du mouvement en se situant à des degrés divers par rapport au noyau central des croyants orthodoxes.

De telles transformations des groupes religieux minoritaires ne sont pas rares, elles ont été étudiées par James T. Richardson (1985). Pour l’auteur, les mutations d’un mouvement peuvent avoir une origine interne. Par exemple, quand un mouvement s’accroît, il se bureaucratise ou il crée un département de missionnaires. Le changement peut être déterminé par une pression externe, par exemple quand l’administration fiscale exige, pour que ce mouvement bénéficie du statut de religion, de distinguer les aspects religieux des pratiques commerciales (la fabrication et vente de livres et d’objets religieux). Cela nécessite alors la création de sociétés commerciales (cf. le Moonisme ou la scientologie). La transformation peut aussi être le résultat de pressions externes (suspicions diverses, rumeurs). C’est le cas de La Famille qui a fait amende honorable du flirty-fishing et des accusations d’abus sur les enfants en se convertissant à l’action humanitaire. On l’a dit plus haut : c’est aussi le cas de l’Antoinisme de la première heure après les attaques des médecins. Richardson imagine un modèle circulaire de transformation (état 1 —> pressions internes ou externes —> état 2 —> pressions internes ou externes —> état 3). Mais, les mutations d’un groupe ne sont pas spécifiques au champ religieux. En effet, Richardson, s’appuyant sur ce qu’il considère comme un classique (Lang & Lang, 1961) de la sociologie, note que beaucoup de groupes ou d’organisations séculières se transforment. On en trouve l’illustration dans les associations caritatives qui peuvent se donner de nouveaux buts et des formes plus adaptées en fonction des besoins, ou dans les industries chimiques accusées d’être polluantes qui créent des fondations de sauvegarde de la nature, ce pourquoi elles ne sont pas faites à l’origine. Le cas des adeptes du Christ de Montfavet que nous proposons n’est donc, je le répète, qu’une pièce apportée au dossier des transformations d’un groupe et d’un groupe spirituel.

* Le temps de l’Agence Chrétienne d’Information

D’abord à la Noël 1947, puis à la Noël 1950, G. Roux révèle à sa famille qu’il est l’incarnation de Jésus-Christ. La révélation est rendue publique en février 1954. Mais dès la fin de 1950, il aurait fait distribuer dans toute la France des milliers d’exemplaires d’un tract. Je n’ai pas pu lire ce tract, j’ignore donc son contenu. Je retiens simplement qu’il a voulu annoncer un message. Peu de temps après, une mission, l’Agence Chrétienne d’Information (A.C.I.), constituée par quelques disciples parisiens, s’ouvre à Paris au 18 rue d’Enghien dans le 10ème arrondissement. L’A.C.I. n’avait pas d’existence légale, c’était un organe technique de presse et de communication dont le but était de répandre la pensée de Georges Roux. Les sympathisants, qui auraient atteint le nombre de 5 000, glanaient aussi des informations pour alimenter deux feuillets : Lumière mensuelle fondée en octobre 1953 (éditée à Toulon) et Le Témoin de la vie (un mensuel publié à Paris), fondé en 1953.

On peut considérer l’A.C.I. comme une formation sociale de type mouvement, selon la notion proposée par Michael N. Ebertz (Séguy, 1996 : 29). Le type mouvement serait le rez-de-chaussée de la typologie wébéro-troelstchienne. Ebertz définit le « mouvement » comme une période plus charismatique et moins organisée dont l’exemple serait le « Mouvement de Jésus » (Theissen, 2006) qui aurait précédé la secte des premiers chrétiens. Le mouvement s’ajouterait au triptyque : Église, secte, réseau mystique. On trouverait dans la formation d’une Église une succession dynamique : mouvement-secte-Église ; formes auxquelles correspondrait à chaque fois un état du charisme. Jean Séguy critique à juste titre l’aspect évolutionniste de cette succession, car si le mouvement est sans doute la préface d’une institution religieuse, il n’est pas impossible que des mouvements naissent à partir d’une secte ou d’une Église. D’autre part, une secte ne donne pas fatalement naissance à une Église et Jean Séguy fait remarquer que l’Église chrétienne engendre des sectes à partir du 16ème siècle avec l’anabaptisme suisse des années 1525-1527 (Séguy, 1996). De ceci, nous retenons que le mouvement représente un moment de l’histoire (ou d’un processus) d’un courant religieux et que c’est un concept disponible pour l’analyse de l’histoire d’un groupe entre le foisonnement et le formalisme. L’Agence Chrétienne d’Information se constitue — je l’ai dit plus haut — pour diffuser la pensée de G. Roux. Comme elle s’est dissoute après avoir provoqué la naissance de l’Eglise Chrétienne Universelle, elle a été un mouvement de/pour Georges Roux.

* Le temps de l’Église Chrétienne Universelle

Le 24 décembre 1952, l’Église Universelle du Christ fondée par des lecteurs parisiens des trois livres de la Trilogie (Journal d’un guérisseur, Paroles du guérisseur, Mission divine) et du numéro 11 de la revue Messidor (Octobre 1952) exposant le « sens réel des sacrements », dépose ses statuts à la préfecture de police de la Seine (Association sous le régime de la loi de 1901 et de 1905). Son objet social officiel est libellé de cette manière :

« célébrer des services religieux du culte divin chrétien, conformément à l’enseignement du Christ, Georges de Montfavet pour l’épanouissement de l’âme et l’accomplissement total de la vie dans l’amour divin, et le développement en soi et autour de soi de toutes les manifestations du beau, du bien et de la vérité par l’amour fraternel, dans la joie et la santé, par la lumière ardente ».

En fait, l’E.C.U a été voulue par G. Roux. On en trouve la preuve dans les numéros de Messidor 11 et 12 (pages 15 et 16) où il demande aux disciples les plus favorisés d’accueillir chez eux, chaque dimanche, les « frères des alentours » pour qu’ils s’unissent dans une « sainte communion et dans l’Amour ». Il propose de multiplier ces lieux jusqu’à ce que les disciples soient suffisamment riches pour édifier des « Maisons communes » le plus vite possible, lesquelles seront des temples où on délivrera « l’Enseignement » de G. Roux et où on administrera les sacrements qu’il a inventé. On y fera la « communion de l’Esprit » et on organisera des fêtes et des réjouissances. On s’aperçoit que le prophète n’a pas seulement enseigné à des disciples qui se sont organisés sur la base de ses Écrits. Il a voulu une Église comme Charles T. Russell a voulu et a participé à la fondation des Etudiants de la Bible. Ce qui signifie, comme je l’ai montré dans l’article consacré à l’économie du charisme chez Russell (fondateur du Mouvement des Etudiants de la Bible dont sont issus les Témoins de Jéhovah), qu’il a investi sa mission autant qu’il a lui-même été investi par ses suiveurs (Dericquebourg, 1979b).

Avec l’E.C.U., nous n’en sommes plus au stade de la diffusion de la pensée de Georges Roux telle qu’elle se faisait dans l’A.C.I. On trouve des cérémonies religieuses simples. Elles commencent par un « Notre Père » revisité par Georges Roux (prière d’attente) : Les disciples tendent les bras vers le ciel et clament « Au nom du Père, au nom du fils, à sa lumière. Ainsi soit-il ». Puis ils prennent un repas en commun (Messidor 11 et 12 sur le culte). L’Église Chrétienne Universelle proposait cinq sacrements :

- Le baptême qui se donne en trois temps : l’imposition des mains et l’immersion dans l’eau tiède, la présentation de l’enfant à la communauté puis la confirmation.
- Le mariage qui comprend la Communion de l’Esprit, la bénédiction des anneaux, les engagements des époux, la consécration et la bénédiction ainsi qu’un repas pris en commun.
- La confirmation-communion pour les adolescents, précédée d’un questionnaire sur l’enseignement de la Vie.
- La communion de l’esprit en assemblée, où les fidèles prennent la parole sous l’inspiration des saints.
- La communion de l’à dieu (lors du décès).

Il ne s’agit pas de rites profanes car le baptême, par exemple, visait à régénérer le corps de l’enfant d’une hérédité qui pourrait être négative et, de ce fait, empêcher le développement (spirituel) de l’enfant. Il s’agit bien de la transmission d’une grâce (ce qu’a reconnu Jacqueline Roux dans l’entretien qu’elle nous accordé, confiant qu’elle ne connaissait pas ce vocabulaire).

L’Église Chrétienne Universelle proposait à ses membres de suivre un régime alimentaire et de renoncer à l’alcool, au tabac, au thé, aux conserves, aux pommes de terre, au sel et au sucre. Mais il s’agit uniquement d’une proposition d’hygiène de vie. Il faut, dans le cas présent, se référer au contexte. En effet, plusieurs auteurs ont proposé à la même période des régimes alimentaires, laïques ou à base spirituelle, qui comportaient les mêmes éléments (y compris le couple Geffroy fondateur des magasins d’alimentation “naturelle” : « la Vie claire »). Dans le cas présent, le régime proposé par G. Roux renvoie à la question des rapports entre la spiritualité et l’alimentation que l’on trouve par exemple chez Allan Kardec et ses suiveurs et dont l’origine semble remonter à Paracelse. Il y a, sous-jacente, l’idée d’une alchimie de l’influence des nourritures sur l’esprit avec en plus chez G.Roux des préoccupations de type écologique.

Comment était organisée l’ E.C.U ? Je n’ai pas trouvé de documents à ce sujet. Un membre de l’Alliance Universelle m’a affirmé que les groupes locaux étaient en majorité informels et qu’ils cooptaient leurs responsables en leur sein — à l’exception des plus importants (Avignon, Paris, Strasbourg, Toulon) qui se sont constitués en associations régies par la loi de 1901-1905 avec un président, un secrétaire, etc. élus, ceci pour des raisons organisationnelles de location de lieux de réunion, de bureaux ou de salles de conférences. Chaque groupe était autonome dans son fonctionnement. Seule la référence à la Trilogie reliait les groupes ou les individus sans que leurs conduites soient contrôlées par une instance supérieure. Il n’existait donc pas de structure hiérarchique entre G. Roux et le disciple, ni de directives pour l’organisation des groupes émanant d’une équipe dirigeante. Chacun pouvait écrire au prophète ou pouvait le rencontrer à l’occasion des rassemblements annuels de Pâque, du 15 août et du 1er Novembre. Lors des rassemblements à Avignon, quelques membres de la famille de G. Roux animaient les échanges spirituels.

L’importance numérique de l’Église Chrétienne Universelle ne fut pas négligeable. Elle rappelle celle de Invitation à la Vie. Elle a eu des fidèles en Allemagne, au Luxembourg, au Canada, aux États-Unis et au Portugal, totalisant trois mille membres dont 2 500 en France. On cite qu’à Marseille un prêtre catholique s’est converti. À ce propos, il faut remarquer que la conversion d’un clerc est souvent mise en évidence dans les groupes religieux minoritaires, sans doute pour valider et valoriser leurs croyances et leurs pratiques (cf. Mg Millingo chez Moon, d’autres chez les Témoins de Jéhovah,...). Un certain nombre de membres de cette Église se sont présentés aux élections législatives du 2 janvier 1956 « en vue de faire entendre Dieu dans les affaires humaines ». Ils ont recueilli environ 10 mille voix dans six départements : le Haut Rhin, le Bas Rhin, l’Eure et Loire, la Loire Atlantique, dans la Seine et dans le Var.

L’E.C.U. est incontestablement une communauté typique de l’attente eschatologique imminente car elle annonçait que l’heure du Jugement était venue. L’Église Chrétienne Universelle allait s’étendre sur toute la terre avant 1980. À cette date, la Divine cité aura triomphé, la terre n’étant plus peuplée que par des enfants de Dieu, toute l’ivraie ayant été détruite au plus tard à cette date par la Mort dont l’action avait commencé depuis 1966 (modèle conversionniste). Depuis cette date, chacun affronte le jugement dernier. Pourtant, G. Dagon note en 1968 qu’« on a pourtant l’impression que cette Église ne fait plus de progrès depuis les cinq dernières années ». Georges Roux est décédé le 26 décembre 1981 sans voir sa prophétie s’accomplir. Nous pouvons faire l’hypothèse que ses suiveurs ont rationalisé l’échec de la propagation de l’Église Chrétienne Universelle sur la terre entière. Mais comment ? Pour l’instant, je l’ignore, mais l’E.C.U. a cessé d’exister en 1983.

Il reste d’ailleurs à préciser ce qu’était l’E.C.U. du point de vue sociologique. Du point de vue de la classification, on peut se demander à quel type nous pouvons rattacher l’E.C.U. : Églises, secte, « cult » ? On pourrait penser qu’il s’agit d’un cult centralisé comme l’Antoinisme actuel car on dépasse le cercle de personnes réunies autour d’un mage typique du cult spontané. Par certains aspects, l’E.C.U. s’apparente au type « cult » proposé par Geoffrey K. Nelson (1968a et 1968b). En effet, ce dernier est constitué par un parallélisme des spontanéités puisque des personnes s’unissent localement sur la base d’un accord avec un enseignement ou d’une proposition d’expérience. On trouve une même tolérance puisqu’on privilégie la proposition à l’obligation. Au nom de la liberté, il n’y a pas de hiérarchie. On met l’accent sur la guérison. Toutefois le rapprochement entre l’E.C.U. et les « cults » s’arrête là. En effet, pour Yinger, ces derniers délaissent les questions éthiques comme la bonne conduite des fidèles. Or, l’E.C.U. veut régénérer une morale et changer les conduites de ceux qui veulent développer leur « germe d’âme ». G. Roux ne cherche pas simplement comme les « mages » à remédier aux problèmes personnels (ici la santé). G. Roux ne rompt pas avec la tradition religieuse ambiante comme le font les « cults ». Il revisite le christianisme pour le régénérer. Sa doctrine ne comporte aucun élément de syncrétisme ni d’éclectisme religieux. Toutefois, elle est fortement teintée de gnosticisme (elle comporte des éléments de philosophie de la nature, une vision de l’unité totale, une visée de l’homme Parfait,...). On pourrait la qualifier d’ésotérisme christique. À la différence des « cults », son Dieu n’est pas un « principe-divin » impersonnel, et également à la différence des « cults », il n’est pas spécifiquement optimiste car les hommes ont la liberté d’aller à leur perte, il ne veut pas non plus être moderniste et il n’emploie pas un discours à tonalité scientifique. Je ne pense donc pas que l’E.C.U. ait été un « cult », même centralisé.

En fait, dans l’E.C.U., on trouve un enseignement, des réunions, une organisation aussi minime soit-elle, une liturgie et des cérémonies aussi simples soient-elles et aussi des sacrements. On trouve un fonctionnement de type congrégationaliste. Je l’assimilerai plutôt aux ecclesias comme celles qui se font formées autour des publications de Charles T. Russell dans les débuts des Étudiants de la Bible (Dericquebourg, 1979a) où on lisait l’enseignement de Russell, qui est une interprétation des Écritures. On y commémorait la cène et on priait. Les disciples consacraient une partie de leur temps à la propagation de l’enseignement russelliste. Au début, ces ecclesias étaient libres. Ce n’est que peu à peu que Russell les a unies en un réseau soumis à un contrôle puis à une organisation.

L’E.C.U. a été dissoute volontairement en 1983. Plus exactement, il ne s’agit pas d’une dissolution mais d’une transformation. Celle-ci a été préparée lors d’une assemblée générale extraordinaire de l’E.C.U. convoquée le 21 juin 1983. Le compte-rendu de l’assemblée générale (Alliance Universelle, 1983) rappelle que l’E.C.U. avait été fondée pour être le berceau de l’humanité en formation « et pour servir de relais à la confluence de toutes les intentions généreuses qui se manifestent dans le monde » mais que « la gravité des temps » oblige à unir les énergies pour faire « surgir la véritable nature de l’humain ».

Le compte-rendu comporte :

- 1) Un appel à l’unité dans tous les domaines. Les membres constatent que « le temps des cloisonnements des croyances est terminé » et que « désormais, pour l’oeuvre divine, s’ouvre pour tous la vision de l’Assemblée universelle où religions, arts, sciences et philosophies vont converger pour favoriser l’épanouissement de la dimension spirituelle de l’homme ». L’unification des éléments culturels et spirituels est une des visées de mouvements comme les Antoinistes (son bulletin, qui n’a eu qu’un numéro, s’intitulait : L’unitif) ou l’Église de l’unification ou encore les bahai’s chez qui l’unité ne signifie pas uniformatisation.

- 2) L’affirmation du primat de la dimension individuelle sur la dimension groupale et institutionnelle en ces termes : « L’Église n’est pas un lieu mais une pensée, non un rassemblement mais une ouverture, elle n’a pas de membres, mais elle bat au coeur de l’humanité, n’a pas de chef, mais vit la fraternité, c’est pourquoi elle ne peut être assimilée, ni comparée à aucun type de société spirituelle recensé par ailleurs. En sorte que les termes mêmes qui la définissent sont dépassés et doivent être modifiés pour permettre l’accomplissement de son objet : l’essor volontaire de l’individu face à la Loi éternelle ».

- 3) Le primat de l’universel par rapport à des traditions. En effet, on peut lire : « Le rôle protecteur des Églises de tradition est désormais révolu. Aussi, l’Église chrétienne universelle s’abolit-elle aujourd’hui dans ce qu’elle comportait provisoirement d’Église et de chrétienté d’autre part pour s’ouvrir à la dimension d’universel ». L’universel étant définit (dans un sens restreint) comme « la population entière des hommes qui deviendront le peuple de Dieu en abandonnant les notions périmées de race et de nationalité et les convictions discriminatoires et locales », comme l’absence de « contrainte physique et morale sur les citoyens du monde », et comme une fraternité des fils du même Père établie en atteignant l’envergure des échanges planétaires.

- 4) L’utopie de la « Cité de dieu » qui adviendra selon un modèle conversionniste quand les consciences individuelles seront transformées en appliquant les trois lois de G. Roux. L’alliance universelle, qui est une nouvelle alliance entre Dieu et les hommes, se dissoudra alors.

On constate que la modification des statuts mettant fin à l’E.C.U. et préconisant une spiritualité libre intervient après la publication du pré-rapport sur les sectes en France (Vivien, 1983). Il est possible que les membres aient voulu se mettre à l’abri d’un accusation de sectarisme, d’autant plus que la polémique sur les décès de personnes qui ont eu recours à G. Roux est toujours présente (au point que récemment, l’Alliance a encore fait une mise au point à ce propos (Alliance Universelle, 1998). Je l’ai dit plus haut : une recomposition peut trouver son origine dans des éléments extérieurs [1]. Nous sommes aussi à l’époque où le nouvel âge avec son rejet des institutions et son goût pour une quête spirituelle libertariste commence à pendre son essor. L’E.C.U. a pu apparaître désuet à ses fidèles. D’une manière doctrinale, ce peu de goût pour l’institutionnalisation est présent dans l’enseignement du fondateur. Le passage à l’Alliance Universelle peu formalisée ne le trahissait donc pas. On pourrait aussi faire l’hypothèse que les fidèles aient considérer que l’E.C.U. avait échoué dans sa volonté d’expansion et donc de transformation de l’humanité par la conversion de tous les hommes. Toutefois, il ne manque pas de sectes ou d’Églises (telles les Églises gallicanes) ultraminoritaires qui veulent persister, y compris après l’échec d’une prophétie. En fait, L’E.C.U. aurait pu continuer sous la forme d’un groupe religieux ultraminoritaire en rationalisant son échec prophétique.

* Le temps de l’Alliance Chrétienne Universelle.

L’Alliance Universelle a été fondée officiellement le 15 juin 1983 pour permettre la diffusion des livres de Georges Roux. Ses statuts (loi de 1901) sont déposés à la Préfecture d’Avignon. Il s’agit une simple modification des statuts de l’A.C.U. L’Alliance est devenue une association culturelle. Pour Jacqueline Roux, elle n’a « en aucune façon » vocation à faire renaître l’E.C.U. qui s’est abolie elle-même. Les statuts de l’Alliance Universelle ont encore été modifiés à la Pâque 2004. Les responsables veulent sans doute écarter toute critique concernant la revendication du statut d’association cultuelle de certains groupes religieux minoritaires. On peut lire dans ces statuts :

« L’Alliance universelle, association culturelle régie par la loi de 1901, a pour objet, dans le respect de la personne humaine, le développement de toutes les formes de culture et d’information, par l’édition de livres et de revues, conférences et réunion, propres à aider à la compréhension de la raison humaine, philosophie favorisant l’élargissement et l’harmonisation des rapports humains — sans distinction de sexe, de classe, d’âge ou de croyance, et considérant qu’il n’existe qu’une seule race humaine. L’association reconnaît comme lois fondamentales de l’essor individuel et des relations sociales : l’Amour, le Bien, la Liberté. L’association ne se substituant pas à l’individu car il est seul placé face à son épanouissement, chaque adhérent agit en son nom propre, et l’A.U. n’est nullement responsable des activités individuelles de ses cotisants ou de ses sympathisants. Seules les actions organisées sous la responsabilité du Conseil d’administration de l’association peuvent être effectuées au nom de l’Alliance universelle ».

Actuellement, l’Alliance Universelle aurait 500 cotisants. Sa zone d’influence est difficile à estimer. Il y a un groupe à Paris qui se réunit rue de Dantzig. Les fidèles se réuniraient aussi au domicile des uns et des autres. Sa responsable insiste sur le fait qu’elle est une association culturelle et non cultuelle. En ceci, elle marque bien une rupture avec l’E.C.U. Son but est de diffuser l’enseignement de G. Roux. Mais ce n’est pas seulement un organe de diffusion. Toutefois, l’Alliance ne s’arrête pas là. Elle organise des réunions de dialogue qui ressemblent à des réunions de quakers où chacun prend la parole selon son inspiration. Elle organise des séminaires de 2 à 3 jours dans une ville à la demande des suiveurs de G. Roux de la localité. Jacqueline Roux en est l’animatrice. Celle-ci en organise également à la Préfète (Montfavet). D’autre part, elle fait des périples de conférences de trois semaines, ce qui représentent environ 80 réunions chaque année [2]. Ces périples ne sont pas une imitation des voyages de G. Roux puisque celui-ci, depuis sa révélation, serait presque toujours resté à la Préfète. Ces conférences ont lieu dans des salles privées depuis 1995 car les maires refuseraient systématiquement de prêter une salle publique. Les conférences sont annoncées par une lettre envoyée aux membres, aux sympathisants connus ou grâce à une affiche très simple annonçant une « Conférence réunion débat sur la raison d’être de l’homme ».

L’A.U. édite à bas prix les ouvrages de G. Roux en utilisant les cotisations des membres. Elle a fait traduire le 2ème tome de la Trilogie en anglais. Elle n’administre pas de sacrements. Elle se présente comme une association culturelle centrée autour de ce qu’elle appelle une philosophie spirituelle. Elle a des membres dans tous les pays francophones. Quelques-uns se trouvent aux Etats-Unis, ce sont des francophones. Elle organise des « communions de la chair » ou des « dialogues » pour apprendre à prier et à développer son « germe d’âme ». Par exemple, la « communion de l’esprit » (« communion du Verbe ») à laquelle j’ai assisté se passait dans le local d’un club de bridge du 15ème arrondissement de Paris, le matin à 10h00. Les tables furent repoussées pour faire un ovale de chaises où chacun a pris place. Il y avait une trentaine de personnes. Chacun fut accueilli par quelques mots de bienvenue. J’ai été présenté comme chercheur. Puis sur la proposition de Jacqueline Roux, les fidèles ont fermé les yeux, ils ont posé les mains sur leurs genoux, paumes orientées vers le haut. Jacqueline Roux a pris la parole pour prier le Notre Père revu par G. Roux puis quelqu’un a enchaîné par un témoignage très court d’un fidèle parlant du bénéfice qu’il tirait de l’enseignement de G. Roux, enchaîné à son tour par d’autres discours. On parle sous l’inspiration. Le message est parfois personnel, parfois attribué à un saint. Celui qui prend la parole ne laisse pas l’orateur précédent terminer sa phrase ; il rebondit sur un mot comme dans un jeu surréaliste. Parfois, un chant très doux monte comme dans une réunion de charismatiques, une prière en groupe est prononcée. Cela a duré deux heures. Jacqueline Roux a mis fin à la séance en ramenant le groupe à la réalité présente (par quelques séquences : ouvrir puis fermer les yeux). On trouve là le mode de fonctionnement des réunions quakers où chacun peut prendre la parole sous l’inspiration. On trouve aussi une analogie avec des réunions spirites où les personnes transmettent tour à tour le message d’un ou de plusieurs esprits.

L’Alliance Universelle est d’une certaine manière un cercle de pensée puisque sa vocation “culturelle” est de conserver et de propager la doctrine de G. Roux. Toutefois, à la différence des cercles analogues qui se réunissent pour parler du personnage qui est la raison d’être du groupe tels les cercles rimbaldiens, les cercles d’amis d’un savant ou d’un homme politique disparus, on ne parle pas de G. Roux, on n’expose pas sa doctrine bien qu’elle soit la raison d’être du groupe. L’évocation de cet homme se fait par l’entremise d’une réunion de prophétisation où les participants parlent en leur nom, ou au nom d’un saint, mais où il arrive qu’une de ses pensées soit énoncée. Il s’agit donc aussi d’un cercle de spiritualité dans la mesure où on vit une expérience spirituelle avec le don de parole. J’ignore si d’autres dons comme la guérison opèrent dans le groupe car je n’ai pas encore réalisé d’entretiens avec des fidèles.

L’Alliance Universelle semble être un réseau de cercles de pensée et de spiritualité. Jacqueline Roux est proche de cette appellation car quand je lui ai demandé quelle expression qualifierait le mieux l’Alliance Universelle, elle m’a répondu : « cercle philosophique et spirituel ». On n’y trouve pas une philosophie classique. Mais on sait que des loges maçonniques sont parfois déclarées dans les préfectures sous le nom de cercle philosophique et culturel alors qu’elles ne font pas de la philosophie universitaire. Pour ma part, je constate qu’il s’agit d’une forme hybride entre le cercle qui perpétue l’enseignement d’un homme et un groupe de spiritualité à la fois de type quakers (où certains parlent sous l’inspiration) et peut-être de type charismatique sans la panoplie de tous les dons (guérison, discernement,...), ni prières de guérison en groupe [3].

De 1950 à 1983, on assiste donc à trois compositions du mouvement formé autour de la pensée de G.Roux. : l’Agence Chrétienne d’Information, l’Église Chrétienne Universelle et l’Alliance Universelle — le mouvement, l’ecclésia et le cercle — les deux premières se recouvrant partiellement du point de vue chronologique. Pour l’instant, le cercle n’est destiné qu’à devenir un réseau de cercles et à se dissoudre quand les changements annoncés par le prophète de Montfavet se réaliseront. Jacqueline Roux refuse l’idée qu’elle puisse engendrer une Église.

Il existe un précédent dans l’histoire des groupes religieux minoritaires On sait que le XIXème siècle fut parcouru par des recompositions de la thèse millénariste réactivée par W. Miller (1830), un prêcheur américain qui annonça la fin du monde pour 1844 et dont une partie des suiveurs déçus fondèrent l’Eglise Adventiste du septième jour. Sur le plan sociologique, on connaît aussi les passages du mouvement à la secte, de la secte à la dénomination, de la secte vers l’Église. Il peut exister des passages inverses. Une grande religion peut décroître et survivre sous la forme de petits groupes (le Druidisme et ses cercles druidiques), une secte peut cesser d’être présente sur une aire géographique et céder la place à des petits mouvements syncrétiques (comme les reliquats du Russellisme en Afrique). Des fidèles d’une Église établie peuvent évoluer en une secte locale avec quelques traits ecclésiaux lorsqu’ils sont éloignés des instances de régulation.

Du point de vue de la dynamique du changement, le Rouxisme a été mal à l’aise avec l’organisation en ce qu’elle comporte de domination et de hiérarchie. Le rapprochement peut être fait avec le spiritisme occidental. Celui-ci s’est présenté sous diverses formes : cercles spirites pour diffuser la pensée de Allan Kardec et de Léon Denis, dispensaires spirites avec des médiums guérisseurs,... mais les tentatives de formation d’Églises ou de sectes spirites ont avorté sauf au Brésil. L’Antoinisme, qui en porte des reliquats, s’est organisé (faiblement) en devenant un « cult centralisé » avec des cérémonies centrées sur l’Enseignement de son prophète. Dans le cas présent, les recompositions semblent osciller entre la volonté d’être un mouvement qui propage la pensée d’un fondateur et le souhait de s’organiser en un culte. Mais cette volonté trouve vite ses limites idéologiques dans la mesure où l’organisation y est peut-être considérée comme un enfermement dans une division qui ajoute un culte à tous les autres cultes alors qu’il refuse les divisions. Finalement, on retrouve un modèle libertaire où des individus peuvent se rassembler en une association informelle qui se dissout très vite après une autocritique parce qu’ils perçoivent le risque de former des “chapelles” avec un dogme et des contraintes organisationnelles.

Je conclurai en me référant à ce que Jean-Paul Willaime écrit à propos des formes sociales et des états du charisme (Willaime, 1995). Pour l’auteur, les religions naissent à partir d’un maître religieux dont la pensée est socialement légitimée par un charisme qu’on lui reconnaît et qui favorise l’émergence d’un pouvoir autre que celui ordinaire du pouvoir régulé (tel qu’on le trouve dans les institutions et les sociétés traditionnelles avec leurs enjeux économiques et politiques). Après le fondateur, le charisme se transmet en se rationalisant idéologiquement et en se gérant collectivement tout en continuant à être reconnu dans ses diverses manifestations. Dans les débuts du Rouxisme, nous trouvons un charisme prophétique authentifié par le don de guérison. Dans l’Église Chrétienne Universelle, la grâce charismatique se transmet par l’intermédiaire des sacrements qui visent à rendre la « chute » volontaire (rejet de Dieu) impossible et qui donne le don de guérison qui, pour G. Roux, est inhérent à tout chrétien baptisé (car le baptême donne le charisme de guérison). La transmission du charisme par les sacrements est faite par des officiants reconnus par l’assemblée comme ayant atteint un plus haut degré d’intensité spirituelle ; ce à quoi peuvent prétendre un jour, en principe, tous les fidèles. La transmission du charisme sacramentel n’est pas monopolisée par un clergé ou par des anciens. Dans l’Alliance Universelle, le charisme est totalement dilué sous la forme d’un charisme de la parole et d’un charisme de la guérison reconnu à tous. Nous passons ainsi d’un charisme personnel qui se mue en un charisme sacramentel puis en un charisme de groupe, puisque c’est seulement collectivement que se réalise la communion de l’esprit. N’ayant plus de baptême donc de transmission d’une grâce de guérison, l’Alliance revient à la thèse de G. Roux selon laquelle on éveille le don de guérison en priant pour la guérison des autres : une sorte d’éducation charismatique.

 
 

Notes

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[1] Cf. Louis Antoine et son procès pour exercice illégal de la médecine ; cf. les Enfants de Dieu accusés de sexualité entre les adultes et de pédophilie. Ces accusations ont favorisé des changements dans la pratique chez le premier et ont réorienté les seconds vers l’action humanitaire.

[2] En 2003, il y a eu des périples : 1) dans le Nord-Pas-de-Calais avec une extension en Belgique (Bruxelles, Liège, Verviers) ; 2) en Lorraine (Thionville, Nancy, Metz) ; 3) dans la région parisienne ; 4) dans l’ouest (Nantes, Angers, Fontenay le Comte, Bordeaux) et 5) en Alsace. L’orateur fut toujours Jacqueline Roux.

[3] La prière de guérison est individuelle car, dans les vues de G. Roux, guérir quelqu’un ou tenter de le faire permet de développer sa foi et son âme. Le premier bénéficiaire de la prière de guérison est donc le guérisseur lui-même.

 
 

Bibliographie

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Régis Dericquebourg
Les adeptes du Christ de Montfavet. Vers la résurgence d’un culte ou la transformation d’un groupe religieux minoritaire en un cercle de pensée ?,
Numéro 15 - février 2008
Les nouveaux mouvements religieux.