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Pour citer cet article :

Marius Risi, 2009. « Le récit subjectif : ethnologie cinématographique dans le Haut-Valais ». ethnographiques.org, Numéro 18 - juin 2009 [en ligne].
(http://www.ethnographiques.org/2009/­Risi - consulté le 29.09.2016)
 

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Marius Risi

Le récit subjectif : ethnologie cinématographique dans le Haut-Valais

Résumé

L'article se fonde sur une enquête de terrain ethnologique dans le Haut-Valais. En 2003 et 2004, l'auteur a interrogé, sous l'œil d'une caméra vidéo, sept femmes et hommes sur leurs expériences, leurs souvenirs et leurs interprétations face aux mutations sociales. Le résultat : un film ethnographique et un commentaire analytique qui replace les déclarations des personnes dans le contexte des structures sociales générales où elles s'inscrivent. Cette présentation multimédia (films, photos et texte) des résultats de recherche se propose d'exploiter les points forts de chaque média et de mettre leur interaction au service de l'ethnographie. Prenant pour point de départ les regards dominants, à caractère urbain, portés sur le Haut-Valais de l'extérieur, l'auteur s'interroge sur les points de vue de l'intérieur. Il donne la parole aux autochtones dans des séquences d'interview. Ces derniers racontent comment ils ont vécu les processus de modernisation qui se sont suivis à un rythme particulièrement rapide dans cette région au cours des quatre dernières décennies, et quelle importance ils attachent au monde (ancien) des traditions.

Pour citer cet article :

Marius Risi. Le récit subjectif : ethnologie cinématographique dans le Haut-Valais, ethnographiques.org, Numéro 18 - juin 2009 [en ligne]. http://www.ethnographiques.org/../2009/Risi (consulté le 26/06/2009).

Abstract/Zusammenfassung

Subjective narration in filmic ethnography of the Upper Valais.
This article is based on an ethnological field study in the Upper Valais, Switzerland. In 2003 and 2004, the author chose seven men and women for video interviews in which they talk about their experiences, memories and interpretations of the cultural changes they have lived through. These interviews constituted the first step towards an ethnographic film and text that will place and analyze the interviewees’ stories and statements in wider social and cultural context. The presentation of this research in multimedia form (films, photos, text) is intended to emphasize the force of each medium and to enlist this media interaction for ethnographic purposes. The author starts from the outsider views on the Upper Valais, which comprise an urban and as such somewhat dominant perspective, and proceeds to ask the people he interviews about their own take on things. The interviewees tell him of their lives of the course of the race towards modernization that gripped the Valais like a fever for the last forty years, while emphasizing the value they attribute to traditions and to the past.

Traduit de l’allemand par Marielle Larré.

Entre 1956 et 1970, la Société Suisse des Traditions Populaires (Schweizerische Gesellschaft für Volkskunde) a produit dans le Haut-Valais germanophone huit films ethnographiques (Egloff, 1956a ; Egloff 1956b ; Heer 1956 ; Gyr 1965 ; Gyr 1968 ; Yersin 1970 ; Yersin, Baran, Meylan 1970a ; Yersin, Baran, Meylan 1970b). Ils font partie de la série Métiers en voie de disparition (Sterbendes Handwerk), lancée dans les années 1940 et poursuivie jusque dans les années 1980, dont le titre allemand a été remplacé par Les Vieux Métiers (Altes Handwerk) en 1972. Au départ, les films, obéissant à une conception prédéfinie, avaient pour objectif de fixer des activités et des techniques artisanales traditionnelles (ou du moins comprises comme telles) avant qu’elles ne disparaissent irrémédiablement et ne tombent dans l’oubli. Fidèles à leur dessein, la plupart des cinéastes ont structuré le contenu de leur documentation de façon linéaire, c’est-à-dire qu’ils suivaient le processus de production artisanale dans son déroulement. Normalement, les personnes au travail étaient montrées en plan général (rarement) ou en plan moyen (souvent) ; à cela s’ajoutaient quelques plans rapprochés (outils, instruments, gestes) pour les moments significatifs du processus de production. Dans l’ensemble, du fait de la forme de représentation choisie, les personnes font figure de représentants typiques de leur métier - elles sont transformées en types : le fondeur d’étain, le chaudronnier, le poêlier et le cordonnier ambulant, la tisserande et la chapelière. A quelques exceptions près, les films sont dépourvus de références à une quelconque vie sociale.

N.d.E. : Le film de Marius Risi, 2006. Im Lauf der Zeiten : Oberwalliser Lebenswelten (Au fil du temps : Vivre et travailler en Haut-Valais), dont plusieurs passages sont repris dans le présent article, contient lui-même plusieurs extraits (en noir et blanc) des films qui avaient été produits par la Société suisse des traditions populaires.

 

extrait de RISI Marius, 2006. Im Lauf der Zeiten : Oberwalliser Lebenswelten (Au fil du temps : Vivre et travailler en Haut-Valais). DVD avec sous-titres allemands, français et anglais. Baden, hier+jetzt Verlag (65 min) 04:17 - 05:10

Au nombre de ces exceptions, il faut compter les films qui ont été tournés à Betten en 1956. Ils montrent, entre autres, une procession jusqu’à l’église ainsi qu’une assemblée après la messe, puis des hommes et des enfants se rendant à la piste de quilles qui se transforme ensuite en théâtre d’allègres divertissements. Ce qui est frappant dans cette représentation, c’est qu’elle suggère une communauté villageoise fermée, homogène et harmonieuse : dans ce village isolé des Alpes, l’existence paraît encore bien ordonnée, soustraite aux influences de la vie urbaine internationalisée, les habitants semblent encore savoir se divertir à de simples jeux de société. Seulement voilà : peu de temps auparavant, en 1951, on avait inauguré le téléphérique qui reliait le fond de la vallée au village du haut. Les touristes avaient fait leur apparition dans le village de montagne et, avec eux, l’équipe de cinéma de Bâle. Et pourtant, de manière significative, ces changements, très actuels au moment du tournage, ne sont absolument pas sensibles dans les images animées.

 

extrait de RISI Marius, 2006. Im Lauf der Zeiten : Oberwalliser Lebenswelten (Au fil du temps : Vivre et travailler en Haut-Valais). DVD avec sous-titres allemands, français et anglais. Baden, hier+jetzt Verlag (65 min) 33:48 - 34:31

Dans l’ensemble, les anciennes documentations filmiques de la Société suisse des traditions populaires ont produit des séquences impressionnantes, dont la composition est parfois séduisante et la valeur considérable du fait de leur rareté, mais en même temps, l’orientation de leur programme ne les met pas à l’abri d’omissions problématiques. Du point de vue de l’ethnologie contemporaine, quelques gestes exacts et minutieusement mis en scène ne parviennent pas à masquer le fait que, dans ces films, la totalité de l’environnement social dans lequel ces travaux sont exécutés et le « cadre de vie » où ils se déroulent sont passés sous silence. Seule la brochure qui accompagne les films contient quelques explications sur les conditions sociales et culturelles à la base d’un certain type d’artisanat, mais même là, l’information n’est pas systématique. Ainsi, le film sur Karl Kalbermatten, le cordonnier ambulant du Lötschental, ne permet pas de voir qu’en 1970, lorsqu’il faisait preuve de son habileté devant les caméras, il avait abandonné depuis quarante ans le métier qu’il avait appris parce que, à cette époque déjà, la concurrence de la production industrielle de chaussures était trop forte.

Depuis, le paysage du film ethnographique s’est beaucoup transformé. Les ethnologues cinéastes de Suisse - y compris ceux de Suisse alémanique, à la différence de leurs collègues allemands d’ailleurs - ont suivi relativement tôt l’exemple des Français. Dès les années 1970, ils ont accueilli et adapté des courants comme le cinéma vérité ou la nouvelle vague. Le renouveau lié à ces courants est sensible, de façon exemplaire, dans les films d’Yves Yersin, Les derniers passementiers (1973), ou de Hans-Ulrich Schlumpf, Guber (1979) : les metteurs en scène ne considéraient plus que leur tâche était de reproduire scrupuleusement la réalité. Ils se considéraient davantage comme des auteurs qui, certes, tentaient de saisir et de décrire un domaine social aussi justement que possible, mais qui ne voulaient ni ne pouvaient renoncer à leur subjectivité. L’apparition des caméras et des magnétophones portables leur permettait non seulement d’observer les gens et leurs activités, mais aussi de les laisser s’exprimer en direct. Leur message central - toute documentation filmique est toujours une narration mise en scène - est resté incontesté jusqu’à aujourd’hui. Même à l’époque de la technique vidéo numérique qui, ces dix dernières années, a considérablement simplifié la prise de vue et la postproduction, les ethnologues considèrent le film comme moyen utile aussi bien pour la recherche et la saisie des données que pour la présentation des résultats. Comme tous les autres médias, le film a ses points forts et ses points faibles : il permet de procéder à la « description dense » d’un mode de vie, ce qui pour toute recherche ethnologique est un enrichissement potentiel. De plus, c’est un instrument précieux - puisque généralement accessible - dans la transmission des résultats de recherche à un public d’amateurs intéressés. Cependant, comparé à la présentation conventionnelle par les textes, ses possibilités d’abstraction, d’argumentation, d’interaction textuelle ou d’approfondissement et de digression sont fortement limitées. Comme le film s’appuie principalement sur des structures narratives, il est difficile d’y introduire une méthode discursive, ou alors seulement de façon rudimentaire. Pour que les points forts du film ne soient pas immédiatement annulés par ses points faibles, il faut, dans le cadre d’une enquête d’ethnographie filmique, trouver un équilibre dans l’usage des différents supports d’information : les images animées ont besoin de mots écrits pour les compléter de façon précise. Un tel texte doit surtout mettre en évidence les trois aspects de l’analyse culturelle qui, dans une exposition d’ethnographie filmique, sont laissés pour compte :

1) le positionnement de l’auteur et de sa perspective de recherche : les recherches de terrain se déroulent toujours dans un espace social. Le point de vue de l’ethnologue a une influence immédiate sur la saisie : il doit donc faire l’objet d’une réflexion et être démontré. En outre, la perspective de recherche choisie doit être scrupuleusement explicitée (développement de la problématique, lien avec l’état actuel de la recherche).

2) la révélation du processus ethnologique de saisie et d’agencement des données : L’exigence que le processus de recherche puisse être contrôlé et soit facilement compréhensible a revêtu un caractère plus ou moins obligatoire, en ethnologie, à la suite du débat sur la représentation ethnographique au début des années 1980. Aujourd’hui, la transparence est plus que jamais nécessaire : le numérique a multiplié les possibilités de manipulation des images, les présentations documentaires sont donc contraintes de se légitimer et de mettre en œuvre des mesures susceptibles de restaurer la confiance : « Sans une documentation (écrite) sur ce qui s’est passé lors du processus d’obtention et de traitement des images numériques avant qu’elles ne soient accessibles à un public, et sans divulgation de ce que “l’auteur” a fait, le caractère documentaire des images animées est condamné à disparaître » (von Keitz, Hoffmann, 2001 : 9) [1].

3) l’intégration du contenu du film dans les contextes sociaux : l’ethnographie filmique est une recherche de l’intimité, du détail, du cas particulier. Si elle s’arrête à ce niveau, elle court le risque d’être improductive et insignifiante. C’est pourquoi les documentations sur les vies quotidiennes, lorsqu’elles sont élevées au rang d’exemples, doivent être replacées dans leurs contextes structurels (historiques, sociaux, culturels).

Ces réflexions conceptuelles fondamentales sur le travail d’ethnographie filmique sont également à la base du projet de recherche que j’ai mené dans quelques localités du Haut-Valais : Agarn, Betten, Blatten (Lötschen), Brig-Glis, Ried (Lötschen), Viège et Wiler. Cette recherche se fonde essentiellement - en plus de l’observation participante, de la recherche historique et de l’analyse des médias - sur des entretiens avec des personnes qui vivent dans ces localités. Entre janvier 2003 et mai 2004, j’ai interrogé, sous l’œil de la caméra video, sept femmes et hommes sur leurs expériences, leurs souvenirs et leurs explications dans un contexte de transformations sociales. Leurs déclarations sont au cœur du film ethnographique Au fil du temps : Vivre et travailler en Haut-Valais (Im Lauf der Zeiten : Oberwalliser Lebenswelten) (Risi, 2006). L’analyse complémentaire des résultats, au sens évoqué plus haut, sera fournie dans un texte d’accompagnement de quelques cent pages, à paraître sous forme de livre fin 2009. L’exposé qui suit ici se concentre sur la troisième des exigences formulées : il tentera de montrer comment les déclarations subjectives de mes interlocuteurs et interlocutrices du Haut-Valais peuvent être replacées dans un contexte social plus large. Pour cela je recourrai à quelques extraits exemplaires des résultats de recherche du film ethnographique - en les accentuant un peu plus que dans le texte d’accompagnement.

Le Haut-Valais fait partie des régions de Suisse où la société de services moderne et les styles de vie qui lui sont inhérents sont apparus relativement tard. Certes, des centres touristiques se sont développés au XIXe siècle déjà : les membres de l’aristocratie et de la grande bourgeoisie européennes y descendaient et s’y adonnaient à leurs plaisirs mondains (l’exemple le plus éclatant en est Zermatt) ; et dans la vallée du Rhône, une usine d’aluminium s’est implantée en 1905, avant de se développer pour devenir une entreprise industrielle d’envergure internationale (Alusuisse-Lonza, aujourd’hui Alcan), où de nombreux autochtones - et les paysans n’étaient pas en reste - ont fait les trois-huit. Toutefois l’agriculture a maintenu son hégémonie dans le Haut-Valais, économiquement et symboliquement, jusque très tard dans le XXe siècle.

Ce n’est que dans les années 1950 (en maints endroits, beaucoup plus tard même) que s’est amorcée la modernisation des structures économiques et sociales ainsi que de l’équipement en infrastructures. On pourrait même aller plus loin et parler de « monétarisation de la société ». Car l’augmentation rapide et la disponibilité de l’argent liquide, du fait des emplois fixes offerts par le secteur des services, ont été des facteurs décisifs de cette modernisation, source de liberté d’action et d’autonomie considérables. La cohésion sociale de la société agraire, sensible dans cette institution spécifique qu’est le « Gemeinwerk » (Niederer, 1956) - le travail en commun - a, en revanche, perdu de sa nécessité. Les dépendances réciproques se sont affaiblies, le filet serré des droits et devoirs sociaux s’est distendu. Le « principe général de réciprocité » (Niederer 1989 : 307), avec ses solidarités et ses responsabilités, mais aussi ses rivalités et ses conflits, a fait place aux obligations envers la famille restreinte. Simultanément, les équipements des institutions publiques et privées ont connu des améliorations matérielles spectaculaires. En de nombreux endroits, les routes ont été goudronnées jusqu’au dernier recoin des vallées de montagne, là où n’existaient auparavant que des chemins piétonniers ou muletiers. Ainsi Blatten, situé au fond de la vallée de Lötschen, est desservi par une route en 1954. De plus, on a construit des ouvrages paravalanches, de nouvelles écoles et mairies, des antennes hospitalières et des maisons de retraite. Au fur et à mesure, les ménages privés se sont équipés du chauffage central et raccordés au système central d’approvisionnement en eau (ce fut le cas à Blatten dès 1985). Les infrastructures se sont donc adaptées lentement, mais régulièrement aux standards habituels dans le pays. A la fin du XXe siècle, le Haut-Valais a rejoint le monde de la modernité (tardive). Il présente aujourd’hui les caractères constitutifs d’une société de services et de loisirs classique : la plus grande partie des employés travaille dans le secteur tertiaire, dont les interdépendances économiques dépassent les frontières de la région. Les emplois et l’offre de marchandises sont concentrés dans les centres régionaux de la vallée du Rhône (groupement urbain Brigue-Viège-Loèche-Sion). La population des vallées transversales (Lötschental, vallées de Zermatt et de Saas) connaît un taux de pendulaires élevé, de même qu’une grande mobilité liée aux loisirs (surtout pour la jeune génération).

Les changements des conditions sociales relativement rapides et profonds des quarante dernières années ont eu une influence durable sur les expériences biographiques des individus. Ces changements culturels et sociaux ne se sont pas produits progressivement, ils ont été consciemment vécus par de nombreux habitantes et habitants du Haut-Valais comme des innovations, des bouleversements et des réorganisations qui ont marqué leur vie quotidienne. Et de fait, la plupart de mes interlocuteurs n’ont eu aucune peine à s’exprimer sur cette thématique. Leurs déclarations confirment l’observation que la vie quotidienne dans le Haut-Valais a connu de profondes transformations en l’espace d’un temps relativement bref.

 

extrait de RISI Marius, 2006. Im Lauf der Zeiten : Oberwalliser Lebenswelten (Au fil du temps : Vivre et travailler en Haut-Valais). DVD avec sous-titres allemands, français et anglais. Baden, hier+jetzt Verlag (65 min) 32:04 - 32:44.

Parler d’expériences subjectives de la modernité n’implique pas seulement de raconter une histoire complète, gentillette ou horrible. Dans cette parole se manifestent divers aspects de la vie sociale. Un champ qui dépasse largement l’horizon des vies individuelles s’ouvre alors à l’ethnologue : la narration biographique et la narration sur la vie quotidienne se réfèrent - implicitement et explicitement - aux conditions et expériences sociales communes qui ont déterminé les projets de vie de générations entières et ont durablement marqué l’idée que la collectivité se fait d’elle-même.

Dans le film, les deux représentants de l’ancienne génération (nés en 1917 et 1923) jettent un regard positif sur le processus de modernisation sans toutefois en négliger les aspects négatifs. L’un d’eux, Viktor Minnig de Betten, a d’abord gagné sa vie comme paysan de montagne, jusqu’à ce qu’il renonce à sa ferme à 54 ans et reprenne la gestion du magasin du village. Il raconte que sa vie antérieure était « primitive » et que « jadis il y avait plus de jalousie qu’aujourd’hui » (Risi, 2006 : 34:07). Il se souvient encore très bien de l’introduction au village des progrès techniques (lumière électrique : 1931 ; téléphérique : 1951 ; téléphone : années 1960) ; il constate, sans trace de nostalgie, la disparition des traditions. Pour lui, la modernisation a d’abord été une bénédiction - aussi bien en ce qui concerne son expérience personnelle que pour une génération ayant connu « une formidable amélioration de sa situation financière » durant une période assez longue (Risi, 2006 : 32:14). Que cette modernisation ait eu des aspects négatifs, c’est ce que Minnig remarque en évoquant la transformation de la Bettmeralp en une destination touristique très fréquentée. Alors qu’auparavant, conformément à l’idée que les familles paysannes se faisaient de l’économie agraire, les deux endroits étaient étroitement soudés, le tourisme apparu dans les années 1950 les a séparés. D’après Minnig, ils sont devenus entre-temps deux villages presque distincts. La coopération des habitants des deux endroits en a naturellement souffert, et rien ou presque ne retient les jeunes au village. Mais par ailleurs, Minnig est très bien informé des avantages économiques qu’a apportés le rattachement de la Bettmeralp au marché international des vacances et des loisirs. Lui-même en a directement profité en louant à des étrangers, pendant des dizaines d’années, l’appartement qu’il possède dans un chalet tout en haut de l’alpage, garantissant ainsi à sa femme et à lui-même des ressources d’appoint appréciables. De même, son deuxième revenu d’appoint - auquel il avait dû cependant renoncer quelques mois avant le tournage du fait de son âge - dépendait de l’affluence des touristes : pendant les mois d’été, Minnig s’occupait d’un golf miniature sur la Bettmeralp.

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Depuis 1951, Betten, village de haute montagne, possède un téléphérique ; depuis 1974, les touristes empruntent un autre téléphérique qui, partant du bas de la vallée et survolant l’église, arrive directement sur la Bettmeralp.
Depuis 1951, Betten, village de haute montagne, possède un téléphérique ; depuis 1974, les touristes empruntent un autre téléphérique qui, partant du bas de la vallée et survolant l’église, arrive directement sur la Bettmeralp.

L’essor de la modernité s’accompagne d’un sentiment de perte pour Alois Grichting (né en 1933), professeur de gymnase à la retraite de Brig-Glis. Sa réflexion sur l’ancien Valais vibre d’un accent de regret. Dans la vie et le travail de son oncle, un poêlier qui, jusque dans les années 1970, se déplaçait de village en village (Yersin, 1970), il discerne des valeurs oubliées : la simplicité, la persévérance, la piété et l’attachement au pays. Comme le dit Grichting, les gens ont « complètement changé parce qu’ils ont adopté des idées modernes sur presque toutes les questions » (Risi, 2006 : 26:36). La remarque lapidaire de Grichting selon laquelle l’époque de l’artisanat du poêlier est irrémédiablement révolue s’accompagne de son désir de la faire revivre symboliquement : dans de nombreux textes (livres, essais, chroniques de journaux) et conférences (conférences publiques, projections de films commentées), Grichting continue de rappeler certains aspects de cet ancien artisanat, de la vie traditionnelle, du dialecte du Haut-Valais ou de la culture régionale, et de présenter ses études, ses réflexions et ses convictions à un large public. Dans ses descriptions des temps anciens, les gens possèdent certaines vertus, dont il souligne le sens et regrette l’érosion. Les mondes présentés dans les films historiques se transforment en points de référence d’un débat sur le monde contemporain. Parler du passé se révèle être une technique culturelle du présent : une forme spécifique de confrontation avec son propre environnement social, une forme de participation active à l’actualité - et donc, en fin de compte, une forme (possible) de maîtrise des mutations culturelles et sociales relativement rapides et profondes que la modernisation tardive a induites et continue d’induire dans le Haut-Valais. Grichting dit lui-même qu’il « a peur pour le Valais » (Risi, 2006 : 26:49), car il ne voit pas de perspectives économiques satisfaisantes. Le recours à un passé - pour être plus exact, à certaines portions de ce passé - nimbé d’une aura magique de stabilité, de familiarité et de fiabilité, est un gage d’apaisement de ces peurs. L’ancien assume la fonction d’un contre-monde imagé au nouveau monde contemporain. Cet arrière-plan aidant, il est facile de formuler une critique à l’égard des changements rapides et de la (prétendue) perte des valeurs et de recommander la préservation des emblèmes de la tradition. A la condition toutefois d’être situé dans l’époque moderne : pour pouvoir idéaliser l’artisanat ancien ou la communauté villageoise, il faut être à une certaine distance des conditions effectives de vie de l’époque. Seule cette position permet de faire briller d’un nouvel éclat une situation, qui dans le passé n’était pas sans problèmes ni conflits.

Ce qui, chez Grichting, repose sur une rhétorique rodée, n’est chez Käthy Ritler-Lehner (née en 1968) qu’une remarque formulée de façon réservée et non spectaculaire : « Ce n’est pas si mal de cultiver encore un peu les traditions » (Risi, 2006 : 10:53), dit-elle en évoquant son hobby, le tissage. Dans la chambre d’enfants de l’appartement loué à Glis - au milieu des peluches et des véhicules miniatures en plastique - se trouve l’ancien métier à tisser de Käthy Ritler-Lehner, datant du XVIIIe siècle. Lorsque ses activités de femme au foyer, de mère et de caissière de supermarché lui en laissent le temps, elle se met à ce cadre de bois cliquetant, qu’elle a un jour découvert dans un grenier du Lötschental et qu’elle a restauré. Le quotidien de cette famille de quatre personnes relève d’un style de vie moderne, qui ne se distingue guère de celui d’une famille résidant dans une des agglomérations du Plateau suisse. Les sphères du travail et des loisirs sont assez nettement séparées. La mobilité y a un rôle essentiel. Les week-ends, tous prennent la voiture pour se rendre à la montagne, chez les parents de Käthy Ritler-Lehner qui habitent un chalet à Blatten. Dans ce mode de vie « multilocal » (Rolshoven, 2006), quelques îlots de tradition, comme le métier à tisser, trouvent leur place. Ils apparaissent comme des réminiscences de l’histoire d’une vallée, d’un village ou d’une famille, et ils ne sont souvent pas dépourvus d’une certaine valeur utilitaire.

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Käthy Ritler-Lehner assise à son métier à tisser du XVIIIe siècle ; en arrière-plan, les véhicules miniatures en plastique
Käthy Ritler-Lehner assise à son métier à tisser du XVIIIe siècle ; en arrière-plan, les véhicules miniatures en plastique

Dès la fin du XIXe siècle, la vie de larges groupes de la population était marquée par une assez grande mobilité. Les emplois saisonniers dans les établissements hôteliers de la Belle Epoque conduisaient déjà de nombreux habitantes et habitants du Haut-Valais dans tous les coins du pays. Cette mobilité leur a apporté une confrontation personnelle à d’autres régions et styles de vie, qu’ils ont pu comparer aux leurs. Ils étaient donc tout à fait au courant des caractéristiques des mondes urbains modernes et, à certaines époques de leur propre vie, ils en faisaient eux-mêmes l’expérience. La modernisation tardive, que les gens de l’extérieur considéraient comme un signe d’arriération, était considérée par eux comme une croissance saine. La comparaison des mondes - Valais et reste de la Suisse, région de montagne et région urbaine, contrées catholiques et contrées protestantes - doit être comprise ici comme une pratique d’explicitation culturelle débouchant sur des interprétations essentielles et des codifications de l’image que l’on se fait de soi. Dans les années 1970 déjà, John Friedl (1974 : 74-75) faisait remarquer que les gens du Lötschental compensaient l’absence de pouvoir économique, dont ils ne cessaient d’éprouver les effets dans de nombreuses situations quotidiennes, en se créant un système de valeurs dans lequel le dur labeur, l’honnêteté, le sens de la communauté et la fidélité à sa foi occupaient la première place. Aujourd’hui encore, ils insistent sur les aspects positifs de ces privations que la nécessité leur a imposées durant des décennies - ou comme Philipp Kalbermatten de Blatten l’exprime : « Si nous avions tout eu, nous aurions tout bétonné comme des cinglés » (Risi, 2003). Et Bernhard Siegen de Ried, près de Blatten, fait remarquer que - grâce à un crédit de la banque Raiffeisen - il a certes pu se construire une maison, mais que cela ne veut pas dire qu’il soit particulièrement riche : « J’ai moins d’argent que le président irakien... tous ces magnats du pétrole » (Risi, 2006 : 59:15).

Pourtant, lorsque les biens de consommation introduits par le mode de vie moderne ont été accessibles, les gens les ont accueillis à bras ouverts et ont fermé les yeux sur leurs conséquences négatives. L’utilisation et la place de l’automobile en est un exemple flagrant : aucune distance n’est trop courte pour être parcourue en voiture. Dans la vallée du Rhône, la route principale reliant Sion à Brigue fait aujourd’hui penser, par certains tronçons, à une route de banlieue nord-américaine, où tout est organisé pour qu’on puisse y accéder dans sa propre voiture : stations-service, centres commerciaux, restaurants et motels se succèdent - les parkings obligatoires dans le voisinage immédiat et les panneaux de publicité lumineux en bonne place, au bord de la route. Certains restaurants ont même vu se développer une véritable culture de Far-West, comme le restaurant Rothis Western à Gampel. Même en dehors des heures de pointe, les voitures avancent souvent au ralenti, du fait de la circulation dense. La route peut donc être considérée comme l’incarnation de l’apparition aussi tardive que résolue de la modernité.

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Restaurant Rothis Western à Gampel

Restaurant Rothis Western à Gampel

L’idéalisation de la « culture populaire alpine » a aujourd’hui une histoire vieille de quelque 200 ans. En règle générale, la population des Alpes a accueilli de bonne grâce l’enthousiasme que les gens de l’extérieur professaient pour l’éclat des sommets et le travail en commun. Richard Weiss (1962 : 234) a décrit cette attitude avec beaucoup de pertinence comme une « auto-sublimation irréaliste, mais bienfaisante de leur propre existence laborieuse ». On la retrouve encore, de nos jours, dans l’attitude fondamentalement positive des gens à l’égard des témoignages matériels et spirituels du passé paysan et montagnard, bien ancrés dans la culture quotidienne : dans le cadre institutionnel et ritualisé des musées régionaux et des manifestations traditionnelles, mais aussi, plus généralement, sous la forme des représentations courantes sur la vie joviale et conviviale d’un « bon vieux temps » devenu proverbial depuis longtemps. Dans le Haut-Valais, la tradition (présumée) s’est transformée en une donnée permanente et largement acceptée de la société, à laquelle les gens se réfèrent dans l’organisation quotidienne de leur vie. Le fait traditionnel a conservé une valeur d’usage concrète. Dans les récits comme dans les actions, il sert de surface de projection aux nécessités, aux aspirations et aux craintes du présent - un modèle culturel qui peut dépasser la sphère du monde quotidien et acquérir une dimension politique. Voilà qui ne nous étonnera guère à une époque où, dans les années 1990, l’Union démocratique du centre (UDC) a connu un formidable essor en réussissant à se positionner de manière populiste comme la gardienne des traditions. Pourtant, dans un passé plus lointain déjà, l’argumentaire politique n’hésitait pas à recourir à la tradition, surtout dans les sociétés alpines qui passent auprès des historiennes et historiens pour être fortement politisées. La tradition fonctionne aujourd’hui encore - et l’expansion de la modernité n’a fait que renforcer cette tendance - comme un repère positif dont le potentiel de légitimité est très élevé : ce qui auparavant était encore réservé aux (quelques) puissants qui détenaient le pouvoir politique, s’est peu à peu popularisé dans le processus de modernisation au point que chaque association et chaque entreprise familiale se réclame de la tradition. Elle est mise en relief et placée sur un piédestal, de temps à autre même reconstruite et réinventée (Hobsbawm, Ranger, 1983). En tout état de cause, aujourd’hui, son usage est au plus haut degré un acquis culturel.

Les emblèmes canoniques du passé ont une importance capitale pour la constitution de ce que le Haut-Valais considère comme sa spécificité. La tradition est perçue comme un élément de cohésion des structures sociales. Philipp Kalbermatten de Blatten dans le Lötschental l’explique ainsi :

 

extrait de RISI Marius, 2006. Im Lauf der Zeiten : Oberwalliser Lebenswelten (Au fil du temps : Vivre et travailler en Haut-Valais). DVD avec sous-titres allemands, français et anglais. Baden, hier+jetzt Verlag (65 min) 57:11 - 58:02

Le souci constant de la tradition peut se réduire à une attitude de collection et de conservation, mais pas automatiquement. On observe tout le temps, à côté des tendances à la fossilisation des formes et du contenu, des moments de renouveau et de rupture. Ces dernières années, par exemple, le fondeur d’étain Della Bianca a complété sa gamme d’articles traditionnels de nouvelles créations de son cru. Il a ainsi réagi au déclin de son secteur, provoqué par la saturation du marché de l’étain dans les années 1990. Sa nouvelle ligne de produits allie habilement les formes traditionnelles aux formes du design de luxe contemporain. Les nécessités de la gestion d’entreprise ont poussé Della Bianca à assumer un rôle d’innovateur - et son cas est exemplaire pour tous ceux qui ne se contentent pas de préserver le trésor des formes traditionnelles en un sens conservateur, mais s’en servent pour créer de l’inédit.

 

extrait de RISI Marius, 2006. Im Lauf der Zeiten : Oberwalliser Lebenswelten (Au fil du temps : Vivre et travailler en Haut-Valais). DVD avec sous-titres allemands, français et anglais. Baden, hier+jetzt Verlag (65 min) 05:11 - 06:00

Anastasia Wassoli Rieder, originaire de Géorgie et nouvelle venue dans le Lötschental, fait également partie de ces courants novateurs. Fondamentalement, elle considère les mutations culturelles comme une chance de s’approprier les bons côtés de la tradition, de les combiner à la modernité et de continuer ainsi à les développer. Son domaine est le secteur du design textile et c’est là qu’elle réalise sa manière de voir les choses. Depuis deux ans, elle se rend tous les jours de son domicile de Wiler à l’école Schlossberg de Spiez. Elle y conçoit ses collections de vêtements qui reprennent et combinent, de façon ludique, divers langages formels. Et elle intègre le répertoire traditionnel de sa nouvelle patrie dans ses réflexions :

 

extrait de RISI Marius, 2006. Im Lauf der Zeiten : Oberwalliser Lebenswelten (Au fil du temps : Vivre et travailler en Haut-Valais). DVD avec sous-titres allemands, français et anglais. Baden, hier+jetzt Verlag (65 min) 42:27 - 43:21

Le facteur du sexe semble jouer un rôle important lorsqu’il s’agit d’aborder l’histoire et la tradition dans le discours public et de leur attribuer une signification à la validité générale. Dans le film en tout cas, parler de tradition est une affaire d’hommes. Ils accomplissent de véritables prouesses, impeccablement exécutées, avec une adresse acquise dans les diverses fonctions qu’ils ont assumées dans la société : dans le cadre de leur occupation professionnelle, dans l’exercice d’une fonction politique ou dans le contexte d’une activité de loisirs intégrée dans leur environnement social.

La prépondérance des hommes dans le discours sur la tradition se reflète de deux manières dans le film : d’une part, dans la supériorité numérique des interlocuteurs masculins, d’autre part dans leur désir prononcé et éloquent de présenter et de commenter le répertoire des objets et des connaissances traditionnels. Mon enquête offrait aux hommes une occasion bienvenue de faire montre de leurs compétences, acquises antérieurement dans les situations sociales les plus variées : au sein des associations et des coopératives alpines, lors des manifestations à caractère « traditionnel », des festivités et des réunions de parti, mais aussi dans le vaste champ de la production et de la transmission médiatiques d’opinions.

Il en va autrement pour les femmes : pour Käthy Ritler-Lehner - si elle est la seule à être née dans le Haut-Valais dans le film, elle n’en est pas moins représentative de beaucoup d’autres femmes - s’intéresser à la technique de tissage traditionnelle, c’est en premier lieu exercer une activité pratique. Le vocabulaire lui manque presque totalement pour la décrire. Elle se distingue ainsi nettement de la « rhétorique du traditionnel » dont les hommes surtout font abondamment usage. Il y a (aussi) des raisons historiques à cela : dans les sociétés d’économie montagnarde du Haut-Valais, les femmes n’avaient pas à leur disposition d’institutions organisées au sein desquelles elles auraient pu débattre de ce genre d’interprétations culturelles avec d’autres personnes partageant les mêmes sentiments. Jusque tard dans le XXe siècle, il n’existait pas en Valais de chœurs mixtes (Antonietti, 1989 : 28). Le seul espace de socialisation féminine - et encore était-il modeste et limité dans le temps - était l’institution des « Spinnstuben », ces pièces où les femmes célibataires du village se retrouvaient pour travailler ensemble (tisser, tricoter, broder, tresser) et chanter (Antonietti, 1989 : 31-32). L’entrée massive des femmes dans les institutions publiques, en particulier les associations sportives et les sociétés de musique, ne s’est produite que dans les années 1980. Depuis, elles sont présentes partout et assument aussi un rôle créateur actif. En revanche, le monopole culturel des hommes sur la présentation, la mise en scène et l’interprétation de la tradition est resté pratiquement intact. Il est significatif que cela se présente différemment pour une femme qui vient d’un autre horizon culturel : Anastasia Wassoli Rieder, fille d’une artiste géorgienne et femme d’un artiste du Lötschental, n’hésite pas à faire connaître son opinion sur le sens (et le non-sens) de la tradition. Au contraire, elle le fait d’une manière aussi pondérée qu’incisive, aussi rafraîchissante que réfléchie :

 

extrait de RISI Marius, 2006. Im Lauf der Zeiten : Oberwalliser Lebenswelten (Au fil du temps : Vivre et travailler en Haut-Valais). DVD avec sous-titres allemands, français et anglais. Baden, hier+jetzt Verlag (65 min) 43:20 - 44:54

Jeter un regard analytique sur le point de vue de l’intérieur - c’est-à-dire le point de vue des habitants du Haut-Valais sur leur propre vie quotidienne - constitue l’un des axes centraux de mon projet d’ethnographie filmique. Vu la prédominance historique du point de vue de l’extérieur, il gagne encore davantage en importance. Car, durant les deux derniers siècles, ceux qui ont influencé le discours sur le monde alpin avaient en règle générale des origines urbaines. C’est dans leur entourage que se sont formées, sur la vie dans les Alpes, les puissantes représentations stéréotypées et collectives agissantes encore aujourd’hui (Risi, 2004 : 7-37). Pendant longtemps en revanche, les voix de l’intérieur sont restées sous-représentées. Pour être plus précis, historiquement, elles se manifestent parfois dans les écrits des ecclésiastiques catholiques, lorsqu’ils décrivent la vie quotidienne des villages du Haut-Valais. Il faut cependant voir dans ces témoignages moins des descriptions culturelles au sens propre du mot que des observations de politique sociale. La science non plus n’a longtemps pas apporté de grande contribution sur cette question. Les tentatives de recueillir les opinions des autochtones par des méthodes ethnologiques et de les replacer dans leur contexte ont représenté, dans la recherche ethnologique classique sur les Alpes, une part minime des analyses culturelles. Dans ses travaux sur les sociétés alpines, l’ethnographie classique, surtout descriptive et interprétative, concentrait son attention sur l’organisation culturelle et sociale du quotidien au sens large du terme, c’est-à-dire sur ses manifestations dans des activités spécifiques (techniques de travail, rituels, coutumes, etc.) ou des objets (outils, objets de culte, etc.). Si on excepte les « récits populaires » stylisés, les contes et les légendes, les propos directs des membres de ces sociétés se voyaient gratifiés, dans le meilleur des cas, de notes marginales. Ce n’est que dans les travaux récents que les propos des gens, dans leur version originale, sont devenus un élément autonome et méthodologiquement réfléchi du dispositif de recherche ethnologique. Ainsi, ces deux dernières décennies, les ethnologues Thomas Antonietti, Werner Bellwald, Suzanne Chappaz-Wirthner, Henning Freund, Grégoire Mayor et Sylviane Neuenschwander-Gindrat, le socio-anthropologue Josef Siegen et l’historien social Edwin Pfaffen ont effectué des campagnes d’entretiens systématiques dans le Haut-Valais. Du point de vue ethnologique, il s’agit de continuer sur la voie qu’ils ont ouverte - le film ethnographique constitue ici (avec d’autres) un outil de recherche et de présentation tout à fait approprié.

 
 

Notes

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[1] « Ohne eine (sprachliche) Dokumentation dessen, was im Prozess der Be- und Verarbeitung digitaler Bilder geschehen ist, ehe sie einem Publikum zugänglich gemacht werden, und ohne Bezeugung dessen, was der ‚Autor’ getan hat, wird der Dokumentationscharakter bewegter Bilder verschwinden » (von Keitz, Hoffmann, 2001 : 9).

 
 

Bibliographie

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YERSIN Yves, 1973. Heimposamenterei. Bâle, Société suisse des traditions populaires (40 min).

 

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Marius Risi
Le récit subjectif : ethnologie cinématographique dans le Haut-Valais,
Numéro 18 - juin 2009.