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Pour citer cet article :

Marie-Blanche Fourcade, 2012. « DASSIÉ Véronique, 2010. Objets d’affection. Une ethnologie de l’intime ». ethnographiques.org, Comptes rendus d’ouvrages [en ligne].
(http://www.ethnographiques.org/2012/ Fourcade - consulté le 1.11.2014)
 

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Marie-Blanche Fourcade

Compte-rendu d’ouvrage

DASSIÉ Véronique, 2010. Objets d’affection. Une ethnologie de l’intime

DASSIÉ Véronique, 2010. Objets d’affection. Une ethnologie de l’intime. Paris, Éditions du Comité des travaux historiques et scientifiques.

(Compte rendu publié le 22 novembre 2012)

Pour citer cet article :

Marie-Blanche Fourcade. DASSIÉ Véronique, 2010. Objets d’affection. Une ethnologie de l’intime, ethnographiques.org, Comptes rendus d’ouvrages [en ligne]. http://www.ethnographiques.org/../2012/Fourcade (consulté le 22/11/2012).


Des objets et des hommes ou, peut-être, plutôt l’inverse : tels sont ceux qui habitent le volume intitulé Objets d’affection. Une ethnologie de l’intime. Véronique Dassié, docteure de l’École des hautes études en sciences sociales (EHESS) et chercheure associée au Laboratoire d’anthropologie et d’histoire de l’institution de la culture, livre dans cet ouvrage, tiré de sa thèse de doctorat, une remarquable analyse de la culture matérielle domestique logée à l’enseigne de l’intime. « Petits riens tout à fait ordinaires, souvenirs, reliques, porte-bonheurs », l’auteure s’est penchée, au fil de ses recherches, sur le monde matériel qui nous entoure. En partant de la banale conservation d’objets (banale, renvoie ici à ce geste partagé par tous les hommes de s’entourer de choses), l’ethnologue dévoile la complexité qui caractérise la gestion de ces biens, non pas seulement en raison de leur matérialité, mais également en lien avec l’univers de références et d’affects qu’ils convoquent. Ainsi, au fil des 367 pages de son livre structuré en quatre chapitres, Véronique Dassié nous convie à entrer progressivement, au rythme du partage des confidences, dans la vie des objets et de leur gardien.

Mettant en dialogue les individus, les artefacts et les espaces, l’auteure décrit des microcosmes domestiques nourris de mémoires et d’affection. Mais plus qu’un théâtre qui permet au lecteur d’apprécier les récits de vie des objets mis en scène tout au long de l’enquête, l’exploration de ce monde éclaire surtout les relations intimes qui forgent, dans un destin commun, la cohabitation domestique du matériel et des êtres vivants. Au-delà du témoignage, la culture matérielle dévoile ce qu’elle a à dire sur ceux qui la conservent, la chérissent et l’évoquent. C’est ainsi que l’auteure nous pousse à nous interroger sur les raisons qui fondent l’attachement aux objets et sur le rôle de ceux-ci dans la gestion et l’expression de la mémoire et de l’identité des individus.

Objets d’étude, objets de peu, objets intimes : aux frontières de l’inconnu

Le premier chapitre intitulé « Ethnologie du chez-soi » permet d’accompagner l’auteure dans sa démarche et de comprendre le regard qu’elle a posé sur son terrain. L’attention qu’elle porte aux questions méthodologiques et la réflexivité dont elle fait preuve nourrissent de manière remarquable ce chapitre dont le contenu est, bien trop souvent lors de la transformation de la thèse en livre, mis à l’arrière-plan. En guise de prolégomènes à l’observation de l’intimité des foyers et des objets, l’auteure met en relief les caractéristiques de sa recherche. Celles-ci se logent principalement dans le choix du terrain, celui de l’univers domestique et de sa culture matérielle. L’auteure s’inscrit ainsi au carrefour de travaux qui touchent à l’habiter, au quotidien et aux relations entre les individus et les objets, tous menés depuis près d’une vingtaine d’années (Csikszentmihaly et Rocheberg-Halton, 1981 ; Rautenberg, 1989, 1990 ; Bonnin et Perrot, 1989 ; Chevalier, 1996 et 1998 ; Halitim, 1996 ; Eleb et Debarre, 1999 ; Zisman, 2004 ; Bonnot, 2002) [1]. S’aventurer parmi les « petits riens tout à fait ordinaires », comme le souligne l’auteure, nécessite une disposition particulière de la part de la chercheure, celle de se défaire de ses préjugés sur ce qui est beau, important, évocateur, indispensable, unique ; en somme ce qui collectivement peut être nommé « trésor », au sens d’un objet exceptionnel. Il faut plutôt chercher des objets au plus près des individus qui leur permettent de se dire dans l’espace et dans le temps ; se détourner du trop présent pour s’approcher de l’invisible.

De la même manière, le travail de collecte des données suppose une réflexion sur la place de l’interlocuteur dans la narration des informateurs. Quel est le statut de l’ethnologue dans la valse des confidences ? Quelle est la juste distance et comment s’évalue-t-elle dans la production des résultats ? Véronique Dassié refait, minutieusement, le chemin qui l’a mené à interroger près de 80 informateurs durant trois années de terrain. Elle y présente ce qui fait à la fois les richesses du terrain, les « bonnes entrevues » et les autres, moins intéressantes en apparence, qui finalement la conduisent à sortir du confort des réponses attendues. L’auteure retrace également les entretiens durant lesquels, par la force de petits rituels, les informateurs se sont dévoilés. Elle montre ainsi que les protagonistes de l’enquête — répondants, objets, et même, espaces — doivent être partie prenante du dialogue et que l’observateur se doit de trouver des outils pour évaluer chacun d’entre eux afin que leur voix se fasse entendre au fil de l’analyse.

Récits de vie, récits d’objets : quand le matériel devient acteur

Dans les trois chapitres qui forment le cœur de l’analyse, (« Entre physique et métaphysique » ; « la présence d’une absence » ; « le couple et l’orchestration affective »), l’auteure part du principe que les objets ont une vie sociale, tel que l’énonce Igor Kopytoff (dans son texte de référence : The Cultural Biography of Things : Commodization as Process de 1986) et qu’il est possible d’en tracer les trajectoires. À la manière d’un parcours symbolique qui mènerait les objets à franchir les portes de la maison, à y trouver une place — visible ou invisible — et à participer à la vie des individus, Véronique Dassié s’intéresse d’abord à leur origine, proposant ainsi de mieux saisir les raisons de leur présence, pour ensuite présenter les pratiques corporelles et l’investissement de sens qui les caractérisent, et enfin nous révéler les multiples rôles qu’ils jouent dans le quotidien des informateurs.

Qu’ils soient vêtements, bibelots, photographies, mèches de cheveux ou matériaux naturels récoltés dans les bois — et la liste, ici, n’a rien d’exhaustif — tous deviennent des médiateurs du temps, de l’espace, de l’autre ; en somme des relations que l’individu tisse avec son environnement. Une réciprocité s’établit : si nous faisons les objets, ils nous façonnent en retour à travers leur gestion physique et symbolique qui se manifeste à la fois dans le décor domestique et dans la narration (Winnicott, 2004 [1971] ; Latour, 1996 ; Tisseron, 1999). L’auteure met à jour cette relation par l’entremise d’une déclinaison de catégories caractérisée par des modes d’attachement et de conservation des objets. Les gardiens se regroupent ainsi autour de profils tels que le fétichiste, l’adorateur de reliques ou le collectionneur. Notre regard glisse alors de l’intérêt pour l’objet en-soi vers celui de l’objet comme actant et révélateur de la mémoire, de l’identité et des émotions. Acteurs, il l’est par sa présence et par le sens qui lui est conféré. Conséquemment, objets et récits deviennent indissociables, ne pouvant se passer l’un de l’autre au prix d’une histoire ou d’une matérialité lacunaire.

L’étude de Véronique Dassié contribue, en ce sens, à la compréhension de la patrimonialisation de la culture matérielle dans l’espace privé. En montrant de quelle manière se façonnent les relations affectives aux objets, l’auteure éclaire le processus par lequel les individus construisent leurs repères, leurs filiations (familiales, sociales et professionnelles) de même que leur projet d’avenir par le biais de la conservation et de la transmission des objets-souvenirs. C’est précisément cet accompagnement au quotidien, visible ou invisible, qui fait en quelque sorte la raison d’être patrimoniale de ces objets de l’intime. Formant un patrimoine de proximité, les objets portent en eux les savoirs, les mémoires et les gestes qui contribuent activement à l’expression des identités individuelles, familiales et collectives.

 
 

Notes

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[1] L’ensemble des références citées dans le texte se trouvent également dans la bibliographie de l’ouvrage.

 
 

Bibliographie

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BONNIN Philippe et PERROT Martyne, 1989. « Le décor domestique en Margeride », Terrain, 12 : 40-53 (numéro thématique : « Du congélateur au déménagement, pratiques de consommation familiale »).

BONNOT Thierry, 2002. La vie des objets. D’ustensiles banals à objets de collection. Paris, La Maison des sciences de l’homme, Mission du patrimoine ethnologique, coll. « Ethnologie de la France », cahier 22.

CHEVALIER Sophie, 1996. « Transmettre son mobilier ? Le cas contrasté de la France et de l’Angleterre », Ethnologie française, XXVI (1) : 115-128.

CHEVALIER Sophie, 1998. « Destins de cadeaux », Ethnologie française, XXVIII (4) : 506-514.

CSIKSZENTMIHALYI Mihaly et ROCHBERG-HALTON Eugene, 1981. The Meaning of Things. Domestic Symbols and the Self. Cambridge, Cambridge University Press.

ELEB Monique et DEBARRE Anne, 1999. Architecture de la vie privée XVIIe-XIXe siècle. Paris, Éditions Hazan.

HALITIM Nadine, 1996. La vie des objets. Décor domestique et vie quotidienne dans les familles populaires d’un quartier de Lyon, La Durchère : 1986-1993. Paris/Montréal, L’Harmattan.

KOPYTOFF Igor, 1986. « The Cultural Biography of Things : Commodization as Process », in Arjun Appaduraï (dir.). The Social Life of Things : Commodities in Cultural Perspective. Cambridge. Cambridge University Press : 64 -71.

LATOUR Bruno, 1996. Petite réflexion sur le culte moderne des dieux faitiches. Le Plessis-Robison, Synthélabo.

RAUTENBERG Michel, 1989. « Déménagement et culture domestique », Terrain, 12 : 54-66 (numéro thématique : « Du congélateur au déménagement, pratiques de consommation familiale »).

RAUTENBERG Michel, 1990. La mémoire domestique. Anthropologie et histoire de la maison rurale des Monts Lyonnais (XVIIe siècle - milieu du XXe siècle). Thèse de doctorat d’anthropologie sociale, Paris, EHESS.

TISSERON Serge, 1999. Comment l’esprit vient aux objets. Paris, Aubier.

WINNICOTT Donald Wood, 2004 [1971]. Jeu et réalité. L’espace potentiel. Paris, Gallimard.

ZISMAN Anna, 2004. « Rapporter le désert à la maison. Quand le sable devient objet », in Véronique Nahoum-Grappe et Odile Vincent (dir.). Le goût des belles choses. Paris, La Maison des sciences de l’homme, coll. « Ethnologie de la France », cahier 19 : 166-173.

 

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Comptes rendus d’ouvrages.