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Pour citer cet article :

Marie Schnitzler, 2014. « LE MARCIS Frédéric, 2010. Vivre avec le sida après l’apartheid. Afrique du Sud ». ethnographiques.org, Comptes rendus d’ouvrages [en ligne].
(http://www.ethnographiques.org/2014/­Schnitzler - consulté le 3.12.2016)
 

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Marie Schnitzler

Compte-rendu d’ouvrage

LE MARCIS Frédéric, 2010. Vivre avec le sida après l’apartheid. Afrique du Sud

LE MARCIS Frédéric, 2010. Vivre avec le sida après l’apartheid. Afrique du Sud. Paris, Kartala.

(Compte rendu publié le 6 novembre 2014)

Pour citer cet article :

Marie Schnitzler. LE MARCIS Frédéric, 2010. Vivre avec le sida après l’apartheid. Afrique du Sud, ethnographiques.org, Comptes rendus d’ouvrages [en ligne]. http://www.ethnographiques.org/../2014/Schnitzler (consulté le 6/11/2014).


À la lecture d’un nouvel ouvrage traitant de l’épidémie du sida en Afrique du Sud, on se demande logiquement ce qu’il ajoute aux analyses anthropologiques existantes. Ce premier livre de Frédéric Le Marcis nous présente le quotidien de séropositifs habitants deux townships de Johannesburg dans le but de saisir les différentes formes d’inscriptions au monde que ces individus développent. Dans la lignée de ses autres travaux sur la santé comme illustration des changements sociaux en Afrique, Le Marcis analyse les nouveaux types de citoyenneté en gestation en Afrique du Sud. Cherchant à dépasser l’analyse de « la désaffiliation et de la stigmatisation associées à l’annonce de la séropositivité dans les réseaux sociaux (amicaux, professionnels ou familiaux) » (p. 11), il questionne la reconstruction d’une vie après l’annonce de la maladie. Pour ce faire, l’auteur généralise à l’ensemble des sphères de la vie quotidienne le travail de Steven Robins (2008) sur les associations de soutien aux malades, qui deviennent pour leurs membres un lieu de parole et de reconnaissance. L’étude consiste dès lors à « sortir des lieux officiels de l’engagement des malades et d’insister sur les ressources simples que mobilisent les acteurs au quotidien pour inventer leur vie après la dislocation des liens existant avant l’annonce du sida ou pour reconstruire un monde sur les ruines de l’apartheid » (p. 12).

En reprenant le lien entre sida et apartheid, Le Marcis n’étudie pas les politiques de santé controversées de ces dernières années et leurs effets dans la vie des malades (Fassin, 2006). Il se concentre plutôt sur la violence quotidienne inhérente à la vie des malades dans les townships à la suite des travaux de Veena Das. La réflexion proposée s’écarte des analyses déterministes qui voient dans l’épidémie du sida l’expression d’une violence structurelle (Farmer, 1996) ou symbolique (Bourdieu, 1998). L’ouvrage souligne au contraire la banalité (et la cruauté) du quotidien vécu par les malades à l’aide de descriptions sobres et détaillées, racontées à la première personne du singulier. En retraçant les biographies de ses interlocuteurs, Frédéric Le Marcis propose de sortir « du présent ethnographique qui favorise l’appréhension de la domination subie par les individus pour mieux rendre compte de leur agency [capacité d’action] dans la diachronie » (p. 159) afin de replacer les expériences de vie dans le contexte des inégalités héritées de l’apartheid.

Les différents moyens mis en œuvre par les malades pour reconstruire leur vie malgré le sida sont au cœur de la réflexion de l’auteur. En décrivant tour à tour le rôle de la famille et des groupes de soutien organisés par la TAC (Treatment Action Compaing, la compagnie d’action pour le traitement), l’auteur en vient à percevoir les couples formés de séropositifs qui se sont séparés de leur précédent conjoint suite à l’annonce de leur maladie comme le véritable lieu de reconstruction pour les malades du sida dans les townships. En effet, selon lui, les groupes familiaux, principalement constitués de femmes restées en province, seraient fondés davantage sur une économie de la survie que sur des liens de parenté stricto senso et offriraient donc peu de soutien émotionnel à ses membres. À ce niveau, on voudrait en savoir davantage sur le quotidien de ces hommes absents des groupes familiaux et sur leurs trajectoires en dehors de la maladie du sida. L’action des groupes de soutien organisés par la TAC, que Steven Robins (2008) décrit comme des lieux d’engagement et de partage de l’expérience du sida, serait en effet limitée. Tout d’abord, certains malades seraient incapables de mettre des mots sur la violence qu’ils vivent au quotidien. Pour d’autres, la peur de voir les informations personnelles divulguées en-dehors du groupe est trop grande pour participer. Enfin, selon l’auteur, l’expérience offerte par ces groupes serait en décalage avec la vie quotidienne des malades. A contrario, Frédéric Le Marcis met en évidence l’intimité des couples de séropositifs formés après l’annonce de la maladie ; grâce à leur expérience commune, les partenaires se reconnaissent mutuellement, « pas seulement dans un langage, mais aussi dans un corps, au travers des sensations, des angoisses qu’ils partagent » (p. 143). Il note alors l’intérêt des groupes de soutien, non comme espace de reconnaissance en soi, mais comme lieu privilégié de rencontres amoureuses.

Dans son épilogue revenant sur le sujet bien connu de la Commission vérité et réconciliation (Trust and Reconciliation Commission, TRC) mise en place en 1995 [1], Le Marcis s’abstrait de son ethnographie pour défendre la même idée générale : la sphère domestique représente une ressource majeure dans la construction de soi et du vivre ensemble. En effet, bien que les mouvements sociaux, autour de l’accès à la santé ou à la terre, offrent un espace d’engagement, de rencontre et d’action, ils dessinent dans le même temps les contours de la communauté d’appartenance et, par conséquent, « les frontières de l’exclusion » (p. 158). Dès lors, se tourner vers l’espace domestique aide à comprendre la société post-apartheid : « l’espoir de construire un être ensemble différent s’incarne dans l’espace domestique et dans des espaces investis par les individus, leur permettant d’être reconnu, entendus et leur donnant les moyens d’agir » (p. 158). Face à cette conclusion optimiste, il convient toutefois de ne pas minimiser les dangers de l’intimité. Au vu de l’importance des violences domestiques en Afrique du Sud et particulièrement dans les townships, s’interroger sur les possibles limites de l’intimité protectrice et fondatrice présentée par Le Marcis permettrait de mieux saisir les conséquences de la brutalité conjugale lorsqu’elle s’ajoute aux violences liées à la maladie. Développer la notion d’intimité dans la lignée du dernier ouvrage de Peter Geshiere (2013) en tant que ressource protectrice autant que menaçante permettrait sans doute d’approfondir l’étude de la société sud-africaine contemporaine, remplie de paradoxes.

Finalement, concernant les différents lieux de reconnaissance, il serait sans doute intéressant de creuser le rôle joué par les communautés religieuses dans un pays aux religions aussi diverses que l’Afrique du Sud. Le Marcis en dit quelques mots lorsqu’il aborde la thématique de la « bonne mort », et du décès comme « le point culminant du conflit du sens autour du sida » (p. 78). Suite au décès et au besoin de reconstruire l’ordre social, il nous dit que la vision collective défendue par la famille et les communautés religieuses s’oppose au discours politique des représentants de la TAC, qui cherchent à individualiser les acteurs et leurs souffrances. Toutefois, il ne nous dit presque rien sur cette vision commune et le sens qu’elle donne à la maladie. Ces communautés de croyants n’offrent-elles donc aucun refuge, aucune ressource aux malades pour continuer leur vie dans la dignité ?

 
 

Notes

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[1] Pour un parcours de ces travaux très divers, voire notamment Verdoolaege (2006).

 
 

Bibliographie

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BOURDIEU Pierre, 1998. La domination masculine. Paris, Le Seuil.

FASSIN Didier, 2006. Quand les corps se souviennent. Expériences et politiques du sida en Afrique du Sud. Paris, La Découverte.

FARMER Paul, 1996. Sida en Haïti. La victime accusée. Paris, Karthala.

GESCHIERE Peter, 2013. Witchcraft, intimacy and trust. Africa in comparison. Chicago, The University of Chicago Press.

ROBINS Steven, 2008. From revolution to rights in South Africa : social movements, NGOs & popular politics after apartheid. Scottsville, University of KwaZulu-Natal Press.

VERDOOLAEGE Annelies, 2006. « The debate on truth and reconciliation. A survey of literature on the South African Truth and Reconciliation Commission », Journal of language and politices, 5 (1) : 15-35.

 

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