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Pour citer cet article :

Léa de Boisseuil, 2015. « A cheval sur la main : techniques et langage des mains dans l’univers équestre ». ethnographiques.org, Numéro 31 - décembre 2015
La part de la main [en ligne].
(http://www.ethnographiques.org/2015/­Boisseuil - consulté le 5.12.2016)
 

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Léa de Boisseuil

A cheval sur la main : techniques et langage des mains dans l’univers équestre

Résumé

L'univers technique et culturel de la pratique de l'équitation en France déploie tout un ensemble de connaissances et de compétences, légitimes et conventionnelles, qui permettent aux cavaliers d'élever, d'entretenir et d'utiliser les chevaux dans le respect des normes propres au monde équestre. Or qu'ils s'agissent d'exécuter des actions quotidiennes d'entretien de l'animal et de son milieu de vie, de monter à cheval, ou de raisonner sur l'art et la manière d'obtenir de lui les prouesses espérées, les activités auxquelles s'adonnent les cavaliers mettent en jeu des compétences et des connaissances qui mobilisent les mains. En explorant ainsi les savoirs et savoir-faire incarnés dans les mains des cavaliers on décèle les éléments, aussi bien corporels qu'intellectuels, qui construisent de manière manifeste et discrète l'identité équestre.

Abstract

"Riding the hand : Hand techniques and language within the equestrian world". The technical and cultural world of horseback riding in France deploys a range of knowledge and skills, legitimate and conventional, that allow riders to breed, care for and use horses in accordance with the standards of the equestrian world.Whether they are to mobilized to perform daily cleaning and upkeep activities, to ride horses, or to cogitate about how to get them to perform the acts of prowess the rider hopes for, these activities involve skills and knowledge that mobilize the hand. By exploring the knowledge and know-how embodied in the hands of riders we can detected elements, both physical and intellectual, that clearly but discreetly contribute to creating equestrian identity.

Pour citer cet article :

Léa de Boisseuil. A cheval sur la main : techniques et langage des mains dans l’univers équestre, ethnographiques.org, Numéro 31 - décembre 2015
La part de la main [en ligne]. http://www.ethnographiques.org/../2015/Boisseuil (consulté le 28/12/2015).

« D’un monde, on a ou on n’a pas l’usage. Quand on l’a, on sait ou on connaît son monde, c’est-à-dire qu’on sait y agir comme il convient. Quand on ne le sait pas, il faut l’apprendre »
Jean Bazin (2000 : 361).

Il est huit heures du matin. Au centre équestre du bois de Vincennes, un groupe de douze personnes écoutent la présentation de la monitrice qui les accueille pour un stage découverte. Durant trois jours, pratique et théorie seront au programme pour les initier à l’équitation. Si certains d’entre eux ont déjà une petite expérience, la plupart sont complètement novices.

En jogging et baskets pour certains, en pantalons d’équitation flambants neufs pour d’autres, ils commencent la journée par la préparation des montures. « Qui ne sait pas préparer ? » demande la monitrice. Une main se lève. Les autres restent cois. Pour savoir que l’on ne sait pas, encore faut-il savoir de quoi on parle…

« Nous allons commencer par ce qu’on appelle le pansage ». Quelques explications permettent à Julie, la monitrice, de présenter le matériel : bouchon, étrille, cure-pied ; de nommer certaines parties du corps chevalin : encolure, croupe, garrot ; de faire la démonstration des différentes étapes et gestes à effectuer. Pour cette première fois, les apprentis devront seulement veiller à ce que leurs chevaux ne soient « pas trop sales » et qu’ils n’aient pas « de paille dans la queue ». Une approche plus approfondie des techniques de pansage fera l’objet d’une séance de travail ultérieure.

Tous s’affairent donc sur l’animal qui leur a été confié. Dans l’ensemble les gestes sont lents, les cavaliers prennent beaucoup de précautions. Ils se tiennent loin de leur monture, tendant leur bras pour la brosser. Au moindre mouvement de l’animal, ils s’arrêtent, se reculent, et lui font sentir la brosse comme l’a conseillé Julie. Ils s’y reprennent à plusieurs fois lorsqu’ils doivent se baisser pour brosser les jambes ou le ventre, cherchant une position adéquate au geste. Leur attention est constamment fixée sur les réactions du cheval. Les bêtes bougent beaucoup. Parasitées par la maladresse, les actions des néophytes s’accommodent mal de cet animal imposant. Cavaliers et montures se gênent, se heurtent, hésitent. Marion appelle Julie à l’aide : « Il ne veut pas que je le touche ». La plupart ont ce genre de réaction, interprétant les mouvements du cheval comme un signe de mécontentement et donc peut-être d’agressivité. En donnant les règles élémentaires de sécurité Julie a sans doute fait exister un danger potentiel qui contribue à rendre les débutants nerveux.

D’autres cavaliers s’affairent dans l’écurie. Un stage de niveau galop 6 et 7 [1] se déroule ce même jour. L’observation de ces cavaliers plus expérimentés crée une fracture radicale avec les débutants. Tous leurs gestes et mouvements corporels se font dans une relation d’évidence avec leur monture. Ils regardent peu le cheval, tandis que le débutant a son attention fixée sur le sien. Ils leur parlent davantage et durcissent le ton si l’animal fait un écart de comportement. Mais à la différence d’Agathe (13 ans, la plus habile des débutants) qui râle continuellement contre son poney, les cavaliers expérimentés savent faire la part des choses et mesurent leurs récriminations. L’attitude autoritaire adoptée par Agathe lui apporte sans doute la contenance d’une cavalière d’expérience, et lui donne l’impression de se distinguer des débutants timorés.

Après avoir non sans mal harnaché leurs montures, les cavaliers ont rejoint le manège, et se préparent pour la mise en selle : faire passer les rênes par dessus l’encolure, descendre les étriers et les régler, resangler, brancher les gogues [2]. Certains ont du mal à comprendre les consignes. Ils regardent ce que font les autres pour y calquer leurs actions.

« Nous sommes dans ce que l’on appelle le manège et vous marchez sur la piste à main gauche ». Une fois en selle, Julie leur explique comment tenir les rênes et positionner leur corps, leurs mains, leurs pieds... Ils découvrent peu à peu les rudiments de la direction du cheval. À l’inverse des cavaliers confirmés chez qui toutes les actions à cheval sont discrètes, les débutants appliquent les consignes par des mouvements corporels amples. Pour freiner ils tirent fortement sur les rênes, écartant les mains, leurs bras formant des angles comme lorsqu’on mime les ailes d’un oiseau. Ils penchent leur buste en avant et se plient sur eux-mêmes. Pour accélérer, ils donnent de grands coups de jambes dans les flancs du cheval et secouent leur bassin. Pour tourner, ils tirent sur la rêne, remontant la main jusqu’à la poitrine. Les chevaux sont très lents et répondent mal à ces indications. Julie les reprend : « raccourcis tes rênes ! », « baissez vos mains » ; et n’hésite pas à les faire arrêter pour replacer mains et pieds dans la bonne position. Evoluant en reprise, les uns derrière les autres, ils exécutent leurs premières figures de manège : « en B vous effectuerez un doubler dans la largeur avec changement de main ». À la fin de la séance, la monitrice les encourage : « Voilà, c’est mieux ! Vous commencez à ressembler à de vrais cavaliers ! ».

Cheval paysan ou prolétaire, cheval de poste et cheval de guerre, destrier de conquête, de gloire et de puissance, l’Occident s’est longtemps appuyé sur lui pour parcourir l’espace et le temps. Si la mobilité humaine ne doit plus au cheval sa part essentielle, il garde toutefois une place singulière dans le cheptel occidental. Outre son statut intermédiaire, entre l’animal de compagnie et l’animal de travail, il est un des rares animaux domestiques à être au cœur d’un système technique, social et économique aussi complexe. Système que génèrent, reproduisent et garantissent, non sans certains heurts et désaccords internes, l’ensemble des acteurs du monde équestre.

Ajoutant sa voix aux « rumeurs fondamentales de la vie contemporaine », l’univers du cheval fait partie de ces « passions ordinaires » caractérisées par Christian Bromberger (1998 : 23). Soumis depuis plusieurs décennies à des bouleversements profonds – qui d’une activité masculine, aristocratique et militaire, ont fait de l’équitation un sport de masse, majoritairement pratiqué par des jeunes filles de classe moyenne (Digard, 2004 ; Tourre-Malen, 2009) –, le monde équestre occidental, et plus spécifiquement français, se caractérise aujourd’hui par un véritable buissonnement de pratiques, de références culturelles, de réseaux économiques et sociaux. Soutenue par une filière économique et professionnelle aux ramifications complexes, l’équitation, en plus d’être l’un des plus gros employeurs du secteur sportif, représente l’un des loisirs les plus répandus en France [3].

Chercher à déceler, dans ce foisonnement de la passion équestre, les éléments structurants de la pratique, représente l’enjeu de notre travail [4]. Les cavaliers, quelles que soient leurs différences, partagent des savoirs, des savoir-faire et des savoir-être légitimes et conventionnels, qui construisent, de façon à la fois manifeste et discrète, leur identité commune. Or la main se révèle être un bon objet d’observation pour explorer cette problématique. Qu’ils s’agissent d’exécuter des actions quotidiennes d’entretien de l’animal et de son milieu de vie, de monter à cheval, ou de raisonner sur l’art et la manière d’obtenir de lui les prouesses espérées, les activités auxquelles s’adonnent les cavaliers mettent en jeu des compétences et des connaissances qui mobilisent les mains et les inscrivent, par le corps et l’esprit, dans l’univers équestre. Tout commence d’ailleurs par là. L’approche d’un cheval se fait toujours main tendue, paume vers le ciel, offrant au nez de l’animal le premier contact avec la main de l’homme.

Régies par des attendus culturels et sociaux, toutes les actions des cavaliers s’intègrent donc dans un système équestre [5] (Digard, 1988) au sein duquel la technique, c’est-à-dire l’ensemble des matériels, savoir-faire et connaissances légitimes, mobilisés collectivement pour entretenir et utiliser les chevaux, joue un rôle essentiel. Or il convient de distinguer la technique équestre proprement dite, qui est à la fois fin et moyen de la pratique, de l’ensemble des techniques qui interviennent dans ce que Catherine Tourre-Malen a appelé les « à-côtés de l’équitation » (2003). Toute pratique équestre présuppose en effet une série d’opérations qui vise l’élevage, l’entretien et la préparation des montures. Cette vie d’écurie représente un large pan des activités cavalières quotidiennes : entretien des box et des espaces de vie, préparation et distribution de nourriture, entretien des matériels d’équitation, soins corporels du cheval, etc. Or ces opérations courantes s’exécutent de manière conventionnelle chez tous les cavaliers.

Prenons l’exemple du pansage. Avant de monter à cheval, il convient de préparer sa monture. Le pansage est la première étape de ces préliminaires, et correspond à la toilette quotidienne de l’animal.

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Image 01 : Passage du licol
Photo : Léa de Boisseuil (2012).
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Image 02 : Nœud d’attache
Photo : Léa de Boisseuil (2012).

En premier lieu, le cavalier va chercher sa monture et lui met un licol [6]. Il faut pour cela lui saisir la tête d’une main au niveau du chanfrein [7], et faire passer de l’autre la muserolle [8] sur le nez. Placées de chaque côté de la tête, les mains font ensuite remonter le licol jusqu’à la nuque pour finalement venir boucler la têtière [9]. Une fois le licol mis, on mène le cheval, en marchant à sa gauche, à l’espace dédié aux soins, généralement pourvu d’anneaux fixés au mur. On l’y attache par un nœud particulier qui permet, en cas de situation dangereuse, de le libérer rapidement.

Commence alors le pansage dont l’ordre des séquences est institué comme suit : on passe d’abord l’étrille, brosse métallique, en caoutchouc, ou en plastique, en mouvements circulaires sur les parties charnues de l’animal. Cela permet de décoller la poussière et les poils morts. Lorsqu’elle est sale (les poils s’accumulant entre les picots), on frappe l’étrille au sol ou sur le dos de la brosse dure. Vient donc ensuite la brosse dure, aussi appelée bouchon. Dans le sens du poil, par des mouvements vifs et répétés, on retire les saletés sur l’ensemble du corps. On utilise également cette brosse pour démêler la queue et la crinière. Puis, pour lisser le poil, on passe la brosse douce qui a des poils plus courts et, comme son nom l’indique, plus doux que le bouchon : un coup à contre-sens du poil, un coup dans son sens, et un passage sur l’étrille entre temps pour la nettoyer. Enfin on lustre la robe avec un chiffon propre appelé époussette. On peut aussi, si cela est nécessaire, égaliser la crinière. Pour cela on utilise un peigne : on y enroule les crins trop longs et on les arrache. La dernière opération du pansage [10] est de nettoyer la face plantaire des sabots à l’aide d’un cure-pied (sorte de crochet en métal). On saisit pour cela le pied de l’animal au niveau du paturon [11] tout en appuyant légèrement son épaule sur la sienne ou sur sa cuisse afin de créer chez l’animal un léger déséquilibre. D’une main, le cavalier soutient le pied, dont il dégage les saletés par l’utilisation du cure-pied tenu de l’autre main.

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Image 03 : Passer la brosse dure
Photo : Léa de Boisseuil (2012).
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Image 04 : Débarasser la queue des brins de paille
Photo : Léa de Boisseuil (2012).
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Image 05 : Curer les pieds
Photo : Léa de Boisseuil (2012).

Le pansage terminé, la préparation se poursuit par la pose du harnachement (selle et filet par exemple) et le cas échéant des protections dites de travail (guêtre, cloche, bande de polo, etc.). Précisons que ces opérations ne sont pas nécessairement toutes effectuées au quotidien. Certaines étapes interviennent seulement de temps en temps (égalisation de la crinière par exemple), d’autres correspondent à une toilette exceptionnelle, comme dans le cas d’une participation à concours hippique (c’est le cas notamment de l’utilisation de l’époussette pour lustrer le poil). L’utilisation de l’étrille, de la brosse dure et du cure-pied reste dans tous les cas indispensable.

Ces opérations techniques requièrent évidemment des savoir-faire spécialisés. Mais outre les connaissances et les modes d’actions spécifiques [12], outre la manipulation d’outils, conditionnée par une gestuelle adéquate ; les techniques équestres ont ceci de particulier qu’elles composent avec un animal qu’il faut apprendre à toucher, à regarder, à contrôler, etc. Le schéma pratique des actions équestres s’élabore donc en étroite relation avec le cheval comme présence corporelle, comme matière à manipuler et transformer, comme partenaire d’interaction, et dont les caractéristiques comportementales et physiques se rappellent continuellement à l’homme (le cheval est en effet un animal nerveux et imposant dont les réactions souvent vives sont autant de dangers potentiels).

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Image 06 : Aire de préparation
Photo : Léa de Boisseuil (2012).

Le processus d’initiation se révèle donc particulièrement complexe. L’observation de cavaliers débutants fait apparaître clairement cet entrelacs complexe des modes d’actions, des gestes, des outils, et de l’animal dans l’exécution des opérations équestres ordinaires. Or l’apprentissage, s’il réserve une place importante à ces activités, n’en formalise pourtant pas les schémas d’exécution. Les outils sont présentés et nommés, l’anatomie du cheval expliquée, la procédure que doit suivre le pansage énoncée, mais les gestes eux-mêmes, la manipulation des outils, l’attitude corporelle ou langagière vis-à-vis de l’animal, ne font pas l’objet d’une transmission explicite. Tout cela reste dans le flou d’une acquisition par observation, imitation, expérimentation ; contrairement aux techniques équestres proprement dites qui, dans leurs moindres variations, font l’objet d’un apprentissage procédural. En selle, le maître d’équitation n’hésite pas, en effet, à intervenir pour rectifier la position du cavalier et lui faire acquérir les bonnes attitudes : « Il lui arrivait de prendre ma main pour m’indiquer la forme de pression que devaient exercer les doigts sur les rênes, pour m’en donner l’exacte mesure, la sensation », rappelle Patrice Franchet d’Espérey (2007 : 294).

On peut considérer que les techniques du quotidien, dans quelque contexte que se soit, reposent sur des transmissions et des acquisitions flottantes. Marie-Claude Mahias, à propos des apprentissages de la vie ordinaire en Inde, expose le fait que les individus ont généralement l’occasion de mémoriser un schéma pratique avant d’avoir à le réaliser concrètement : « Toute personne a les moyens de concevoir et d’enregistrer des gestes, un mode d’action particulier, un type de relation entre le corps et l’espace, entre soi et un mode d’action, avant d’avoir l’occasion ou l’obligation de l’exécuter soi-même » (Mahias, 2006 : 132). C’est l’appartenance préalable à une réalité sociale et culturelle qui permet l’acquisition des manières de faire d’une communauté. Les activités du quotidien relèvent donc davantage de la socialisation et de l’habitus, que de l’apprentissage technique. C’est d’ailleurs ce que relèvent Geneviève Delbos et Paul Jorion (1984) à propos des métiers maritimes dans lesquels la familiarisation, l’imprégnation dès l’enfance inculque aux individus les procédures de travail sans mettre en jeu réellement de processus d’apprentissage, du moins de transmission explicite des savoirs et savoir-faire.

Or nos cavaliers débutants sont pour la plupart complètement étrangers à l’univers équestre. Et ce n’est qu’après quelques explications rudimentaires que, brosse et cure-pied en main, ils approchent l’animal qu’ils convoitent et qu’ils doivent, pour la première fois, panser. L’insertion dans le monde équestre passe alors par l’acquisition de ces gestes ordinaires, par l’incorporation de ces manières de faire instituées. L’expérience devient la « source de savoir personnelle et privée » (Delbos & Jorion, 1984 : 34) en même tant qu’elle tient lieu de socialisation. Dans l’éventail bigarré des pratiques équestres et des manières de monter, la vie d’écurie et ses formes d’agir conventionnelles sont les véritables marqueurs d’appartenance à cette communauté de spécialistes que sont les cavaliers : « Je panse donc je suis » (Chevalier et Le Manq, 2013 : 188). Ce n’est qu’en fréquentant assidûment les écuries, en répétant jour après jour les gestes de pansage, en observant leurs pairs, que les débutants pourront acquérir ces tours de mains, garants discrets de l’identité cavalière.

Car si « l’outil n’est véritablement que dans le geste qui le rend techniquement efficace » (Leroi-Gourhan, 1965 : 35), le geste quant à lui trouve son efficacité sociale dans le respect des conventions qui président à son exécution. Les tours de mains et gestuelles quotidiennes contiennent une fonction de distinction et de reconnaissance. L’habileté du geste témoigne d’une forme d’incorporation, d’aptitudes acquises, de maîtrise, fruit d’expériences répétées. Le geste bien exécuté est donc le marqueur d’une appartenance de long cours au milieu équestre. Mais l’habileté ne suffit pas à la bonne exécution d’une action. Encore faut-il que celle-ci s’effectue dans des formes et selon des modes conventionnels, reconnaissables par tous. Ainsi, l’exécution est aussi la démonstration d’un savoir partagé, l’adhésion à des manières de faire collectives et normées. Le geste réitère en permanence l’affirmation de l’appartenance et l’approbation des pairs : « Savoir-faire, c’est d’abord être en position sociale de faire » (Mahias, 2006 : 124).

Ces compétences ordinaires sont les premiers acquis de la formation du cavalier. Elles forment la première étape de conversion du néophyte, qui en acquérant ces gestes et manières de faire, posent la première pierre de sa construction identitaire (Tourre-Malen, 2003 ; Chevalier, 1998). C’est d’ailleurs sur ces compétences que s’appuient les cavaliers de petits niveaux pour faire reconnaître leur appartenance à l’univers équestre. Depuis quelques années, apparaît un phénomène de chaînes Youtube tenue par des jeunes filles (entre 10 et 15 ans) pratiquant l’équitation. Elles se mettent en scène dans de petites vidéos présentant leur pratique, leur centre équestre et leurs poneys préférés. Toutes réalisent des vidéos sur des sujets similaires. Celui du pansage, des soins et du matériel (choix, entretien, etc.) revient systématiquement. Ce sont les seuls domaines techniques abordés par ces jeunes filles, le reste du contenu étant davantage axé sur la dimension affective de leur relation à l’animal. En maîtrisant le domaine du soin et de l’entretien élémentaire du cheval, elles s’affirment et se font reconnaître comme cavalières, quel que soit leur niveau technique à cheval.

Vidéo youtube : Maelle-Margot équitation, Toutes nos affaires d’équitation, avril 2013

Manier fourches et balais, étriller et brosser un cheval, curer des sabots, masser le dos et les membres de l’animal, le brider et le seller, régler les filets, les sanglons, les étrivières et autres bridons : la main palefrenière [13] manipule objets, outils et animaux en une chorégraphie singulière. Ces gestes ordinaires et techniques forment donc, malgré leur discrétion, le fond commun du monde équestre. Alors que la technique équestre est, comme nous allons le voir plus loin, l’objet de toutes les attentions, de tous les débats, et fédère ou distingue à son endroit les chapelles équestres et les disciplines sportives, les gestes d’écurie restent dans le silence feutré des évidences. Ces savoir-faire annexes, sans être l’étendard d’une identité commune, en sont pourtant la condition nécessaire. Et ce n’est que par l’acquisition de cette main palefrenière que nos débutants ressembleront à de « vrais cavaliers ».

À cette main palefrenière, discrète, presque muette, qui s’acquiert plus qu’elle ne s’apprend, se superpose la main cavalière. Celle qui, prolongée par les rênes et le mors, agit sur le cheval monté. Les moyens dont dispose le cavalier pour manier sa monture sont appelés des « aides ». L’apprentissage équestre consiste à connaître ces aides, à les maîtriser et à les employer à bon escient. On distingue les aides naturelles (poids du corps, jambes, mains et voix), des aides artificielles (cravache, éperons) ou complémentaires (enrênements). Parmi ces aides, la main joue un rôle crucial en assurant le contact avec la bouche de l’animal, vecteur de communication essentiel en équitation. L’apprentissage technique du cavalier tend donc vers l’acquisition d’une « bonne main sans laquelle il n’y a ni conduite du cheval, ni dressage possible » (Fédération française des sports équestres, 1959 : 8). Cette bonne main doit agir avec mesure et à propos, en évitant toute action involontaire, et en accompagnant pour les infléchir, les mouvements du cheval. Le manuel à l’usage des instructeurs d’équitation publié en 1959 par la Fédération française des sports équestres aborde longuement les enjeux techniques et pédagogiques de l’acquisition de cette main :

« Il faut, en outre, veiller à ce qu’ils (les cavaliers) ne laissent pas leur cheval dans le vide et n’abusent pas non plus de leur force. On doit chercher, en un mot, à leur donner le sentiment de la bouche du cheval. Ce sens, en se développant petit à petit, servira dans la conduite à établir le principe des rênes tendues et du contact moelleux de la main avec la bouche. Il faut en parler et en rechercher l’application dès le début » (Fédération française des sports équestres, 1959 : 9).

Ou encore :

« Les qualités de la bonne main sont la fixité, la légèreté, la douceur et la fermeté. (…) C’est ainsi qu’on a pu définir la bonne main : avoir dans les doigts une force égale aux résistances du cheval, mais jamais supérieure » (Ibid. : 46).

En équitation, le corps cavalier s’organise en compétences instrumentales à même de manier l’animal monté (les aides). La posture et l’équilibre permettent par exemple au cavalier d’accompagner et d’induire les mouvements du cheval par l’intermédiaire de son bassin, de l’inclinaison de sa colonne vertébrale et de la répartition du poids de son corps. Cette compétence corporelle propre à la pratique équestre s’incarne dans un terme spécifique : l’« assiette ». Il en va de même pour la main qui, malgré l’emploi d’un terme générique, désigne une compétence corporelle bien particulière.

La main cavalière s’étend de l’épaule au bout des doigts et, par un processus d’incorporation des matériels équestres (Warnier, 1999 ; Julien, 1999), se prolonge jusqu’à la bouche de l’animal. Plus qu’un segment corporel, elle désigne un ensemble d’éléments (doigts, poignets, avant-bras, bras, épaules, etc.) qui se coordonnent pour agir sur la bouche de l’animal. Pour décrire la position idéale des mains du cavaliers, les manuels d’équitation détaillent l’ensemble des éléments qui sont joints à leur action : « Si les poignets sont bien placés, séparés comme ils doivent l’être, les ongles se faisant face, les coudes viennent au corps naturellement ; par suite, les épaules s’effacent, la poitrine se dégage et la tête se lève aisément » (Fédération des sports équestres, 1959 : 13). La main, en langage équestre, englobe donc toute une partie du corps du cavalier, impliquée dans la réalisation d’un geste spécifique dont la main proprement dite ne représente qu’un aspect.

Au fil de la progression technique, les exigences de la main s’affinent et entrent dans une précision minimaliste. Jusqu’au plus haut niveau de pratique, le cavalier cherche à ajuster l’action de ses aides, en particulier de ses mains, à l’animal qu’il monte et dont il cherche à exprimer une certaine motricité. La main cavalière correspond donc à une compétence corporelle complexe et singulière, qui se meut en outil dont le maniement fait l’objet d’un travail minutieux et jamais abouti.

Or plus la maîtrise de cet outil est grande, moins ses conditions d’utilisation sont visibles à l’observateur. L’extrême précision des gestes conduit à la miniaturisation des mouvements du cavalier, et à leur quasi-disparition. Le corps humain s’efface pour laisser place aux performances du corps chevalin (Chevalier et Le Mancq, 2013). L’ethnographe se trouve donc bien en peine de pouvoir y porter son regard. L’existence de cette main technique n’existe alors plus pour lui que dans le langage des cavaliers. À l’observation d’une séance de travail, les commentaires de l’instructeur ou de l’entraîneur révèlent la technicité corporelle à l’œuvre en même temps qu’une compétence équestre nouvelle : voir l’invisible mouvement des corps. « Garde la cession dans ta rêne intérieure. Soit plus juste sur tes deux mains… plus juste… Voilà ! Plus encadré dans tes deux mains pour qu’il puisse se mettre dedans » (commentaire d’un entraîneur à un cavalier olympique [14]). L’appareillage sensoriel [15] des cavaliers aguerris, qui leur permet de voir et saisir ce que l’ethnographe peut à peine percevoir, va de pair avec le langage qui énonce une réalité corporelle et technique.

Or la main cavalière sert de repère à de nombreuses expressions équestres. Et parmi l’ensemble des compétences instrumentales du cavalier en selle, elle est celle qui supporte le lexique le plus vaste. Par exemple, pour signifier le sens et la direction du mouvement équestre les cavaliers utilisent les expressions « à main gauche » et « à main droite », selon la main se trouvant à l’intérieur de la courbe dessinée par le mouvement en question. On parlera de « changement de main » pour inverser le sens de rotation. Et de « contre-changement de main » pour l’enchaînement de directions opposées. Ces expressions valent également dans le cas d’exercices où le cavalier n’est pas en selle mais à pied, comme le travail en liberté ou à la longe par exemple. Sans cavalier sur le dos, le cheval continue d’évoluer à main gauche ou à main droite. Cette permanence des mains cavalières se retrouve dans le vocabulaire désignant le corps chevalin. On distingue en effet une « avant-main », qui correspond à la partie du corps qui se situerait devant la main d’un cavalier en selle (tête, encolure, épaule, membres antérieurs), d’une « arrière-main » qui englobe les parties du corps se situant derrière cette main (reins, croupe, hanches, membres postérieurs), et ce, que l’animal soit monté ou non.

Ces deux exemples, s’ils font partie du langage spécialisé que déploie l’univers équestre, restent pourtant de l’ordre du langage courant et ne constituent pas à proprement parlé un langage technique, plus précisément ce langage utilisé pour verbaliser les actions techniques de l’équitation. Celui-ci se révèle paradoxalement moins prosaïque. Pascal Marry, ancien directeur général de l’équitation sur Poney à la Fédération Française d’Equitation, affirme même avec ironie que le discours technique des cavaliers « se veut notice d’emploi d’une machine à laver, alors qu’ils n’est que la description poétique de la machine en mouvement » (Marry, 1988 : 181). Proche de la métaphore, il apparait en tout cas expressif et imagé, en particulier lorsqu’il s’agit d’évoquer cet outil corporel complexe qu’est la main :

Extrait du Lexique de l’équitation et du cheval  [16] publié par les Amis du Cadre Noir :
« Main (cheval dans la) : Un cheval est dans la main lorsque, étant en équilibre et placé dans la position du ramener [17], il cède dans sa mâchoire et décontracte sa bouche. Cet état de réceptivité et de disponibilité est le signe de l’acceptation physique et morale du cheval.
Main (cheval sur la) : Un cheval est sur la main, lorsque ayant trouvé son équilibre, il conserve un contact franc avec la main du cavalier, il a cédé dans sa nuque et dans sa bouche et accepte sans se contracter les actions de son cavalier.
Mise en main : État psychique et physique du cheval, la mise en main suppose une juste répartition du poids entre avant-main et arrière-main, la décontraction de la bouche dans la position du ramener, un placer stable, une rondeur générale du cheval. C’est un état de légèreté et de relaxation permettant une communication de qualité cavalier/cheval ».

Ces notions complexes et extrêmement techniques d’un cheval « mis en main », « sur la main » ou « dans la main » sont des fondamentaux de la pratique équestre de haut niveau. Toutefois, ni les termes ni leurs définitions ne permettent à l’ethnographe non cavalier de saisir les réalités techniques qu’ils expriment. Apparaît alors la nécessité d’incarnation de la pensée équestre dans l’expérience corporelle du cavalier : « C’est la pratique, étayée sur de bons principes qui doit être son véritable maître » (Fédération des sports équestres, 1959 : 47). Tout comme l’observation des débutants fait apparaître en creux les savoir-faire partagés qu’ils devront acquérir, l’absence d’expérience équestre de l’ethnographe et l’invisibilisation du corps des cavaliers en selle (Chevalier et Le Manq, 2013) révèlent par défaut l’existence et la consistance de cette main cavalière. On perçoit alors ces « formes de compréhensions mentales qui émergent de l’acquisition de compétences manuelles spécialisées et subtiles » (Sennet, 2010 : 242), et l’intelligence du corps et par le corps que développe l’équitation.

La main cavalière, en tant que complexe de compétences essentielles à la pratique, représente aussi un outillage mental (Poitou, 2007), un instrument fonctionnel de la pensée équestre, permettant d’organiser en propositions verbales des phénomènes de natures diverses (des mouvements, des actions, des attitudes du cheval). En maîtrisant cet outil, sous son double aspect corporel et mental, les cavaliers peuvent alors affiner par l’observation, le dialogue, et la pratique le maniement du cheval en selle. Une fois de plus l’identité cavalière passe par une connaissance partagée qui s’incarne ici dans la main cavalière, support de la communication avec le cheval comme avec les pairs.

Cette main cavalière, omniprésente dans le langage équestre, se mue en main écuyère lorsque la technique s’élève en art et que la pratique se fait savante. L’équitation de « haute école », « savante » ou « académique », selon les termes choisis pour la désigner, envisage la pratique équestre comme une discipline corporelle, morale et intellectuelle. Depuis la Renaissance, les écuyers, cavaliers érudits, s’attachent donc à théoriser l’équitation tant dans sa dimension éthique, philosophique que technique. De Xénophon à Etienne Beudant en passant par François Robichon de la Guérinière, les maîtres de l’art équestre occidental ont progressivement codifié les tenants et les aboutissants de leur pratique, plaçant le dressage du cheval et la recherche du geste absolu au cœur de leur projet équestre.

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Image 07
Image 07 : posture idéale typique recherchée par l’équitation de haute école.
Source : Charles Parrocel, Monsieur de Kraut, 1733 (illustration du livre de François Robichon de La Guérinière, Ecole de Cavalerie, 1733) (libre de droit).

Cette équitation repose sur la quête de la « légèreté », que l’on pourrait définir comme la combinaison d’une posture, d’une impulsion et d’une motricité du cheval, répondant à des codes hérités d’une longue tradition. Elle se caractérise par une attitude idéale du cheval monté, portant la tête haute et l’encolure arrondie et évoluant avec des allures relevées. Cette recherche de légèreté s’appuie sur un idéal esthétique qui chercherait à reproduire les mouvements naturels du cheval : « L’équitation académique se propose d’abord de rendre au cheval monté la grâce des attitudes et des mouvements qu’il avait naturellement en liberté […]. Elle prétend ensuite, comme dit Newcastle, "parfaire la nature par la subtilité de l’art" et amener les allures "au degré de perfection stylisée" qui les transforme peu à peu en Airs de Haute École [18] » (Decarpentry, 1949 : 11). Il est intéressant d’observer que l’équitation western [19], tout en se référant également aux mouvements naturels du cheval, produit des attitudes et des allures complètement différentes de celle que valorise l’équitation traditionnelle européenne.

Quoiqu’il en soit, l’enjeu de l’équitation savante est de formaliser les méthodes de dressage qui permettent d’obtenir sans contraintes mécaniques ces attitudes et ces allures idéales. Les maîtres de l’art équestre se sont donc attachés à expérimenter, décrire, théoriser et diffuser ces méthodes au travers de savants traités ; méthodes érigées en doctrines et engendrant par delà les siècles des généalogies de disciples, de contradicteurs et de conciliateurs.

L’équitation académique repose donc sur quelques fondamentaux, transmis et ajustés au fil du temps. Parmi ceux-là, la « mise sur la main » et le « rassembler » [20] représentent les pierres angulaires de la pratique. En développant l’approche intellectuelle et savante de l’équitation, la main acquiert une dimension nouvelle. Si la main cavalière exprime la compétence technique qui permet le maniement du cheval et la compréhension de son fonctionnement, la main écuyère quant à elle développe l’intention morale, philosophique et esthétique du dialogue homme/cheval. Patrice Franchet d’Esperey, écuyer du Cadre Noir de Saumur et auteur de La main du maître. Réflexions sur l’héritage équestre, décrit sa démarche comme une attention portée à « la nature des relations entre le cheval et [lui], en particulier de la relation de la main avec la bouche du cheval, qui est sa main » (2007 : 47). Car selon lui « c’est par la relation privilégiée de la main avec la bouche du cheval que s’établit la plus subtil dialogue entre les deux individus, subtil parce que invisible au yeux du spectateur. Plus la main acquiert une virtuosité secrète, moins elle a besoin des jambes » (2007 : 159).

Ainsi parmi l’ensemble des aides du cavalier, la main reste celle dont le maniement semble le plus délicat, même chez ces cavaliers de haut vol, et sur laquelle reposent d’incroyables enjeux. Comparativement l’assiette, les jambes et la voix (les autres aides du cavalier) ne semblent pas faire l’objet de tant d’attention. Les traités d’art équestre réservent à la main des chapitres entiers et les débats qu’elle suscite sont nombreux. Or loin d’être de courtoises discussions théoriques sur les fins et les moyens de la technique équestre, ces échanges relèvent plutôt de l’opposition virulente. Le conflit opposant Philippe Karl, ancien écuyer du Cadre Noir, à Michel Henriquet, cavalier de dressage renommé, est à ce titre exemplaire. En réponse à un article publié par Michel Henriquet dans Cheval Magazine en 2005, Philippe Karl publie sur son site internet [21] un plaidoyer contradictoire qui commence ainsi :

« Cher Monsieur,
Résumons votre pensée : l’emploi de la main haute est « inepte.... navrant... stupide... ubuesque » ; tandis que la main basse confine à la panacée équestre. Moi, dont les amateurs de concepts réducteurs et de jugements expéditifs font un apôtre de la main haute, je me fais un devoir d’éclairer votre lanterne. Cela dit, permettez qu’aux arguments simplistes et aux qualificatifs désobligeants, nous substituions rigueur, technique et sérénité. »

S’en suit un long article, agrémenté de schémas techniques, de savants calculs et de références théoriques, qui discute, contredit et rectifie les positions doctrinales respectives en matière de technique équestre. L’opposition repose ici, on l’aura compris, sur l’utilisation des mains basses et des mains hautes dans la recherche de la « mise en main » et l’obtention du « rassembler » (subtilité technique difficile à saisir pour un non initié). En réponse à Michel Henriquet qui considère l’utilisation de mains hautes comme une ineptie et préconise l’usage de mains basses en toute circonstance, Philippe Karl rétorque, par un argumentaire savamment construit, que l’une ne peut s’envisager sans l’autre :

« Dans tous les cas, chaque concession du cheval est ponctuée d’une descente de main. Le contact s’établit alors, léger, avec une langue mobile dans une bouche vivante. Comment pourrait-il y avoir descente de main sans élévation préalable de ladite main ? Rappelons qu’étymologiquement, dominer signifie : se placer au-dessus. Ainsi le linguiste confirme-t-il à l’écuyer que la domination du cheval par des mains basses, est une offense faite à la langue (l’esprit et la lettre se tenant par la main, voilà qui est réconfortant !). Avec les progrès de la mise en main, les interventions du cavalier se miniaturisent jusqu’à devenir invisibles. C’est donc la stabilité de la tête qui autorise la fixité de la main et non la seconde qui force la première. »

Résolument intellectuelle, l’équitation savante s’affirme bien souvent en opposition aux disciplines sportives, en particulier au dressage (discipline olympique), et revendique plus volontiers le qualificatif d’art équestre, les écuyers étant davantage dans une quête initiatique que dans une recherche de performance. Ainsi, malgré les querelles d’écoles sur « l’art et la manière », un élan collectif commence à se dessiner en réaction aux évolutions d’un monde équestre jugé de plus en plus mercantile, infantile, ludique, compétitif et hédoniste.

« Convaincus que la tradition est l’ennemie du sport, les tenants de la compétition équestre sont d’une extrême méfiance, souvent par manque d’information. Or ce n’est surtout pas de cette manière qu’il convient d’aborder le problème du sport équestre. Ce n’est en effet pas le sport qu’il s’agit de condamner, ni l’ensemble des pratiquants sportifs, mais seulement ceux qui s’engagent avec un esprit de compétition tel que leur relation au cheval se détériore au point de devenir suspecte au regard des règles de l’art et de l’éthique. » [22]

L’affirmation des valeurs de l’équitation savante que sont l’étude, l’initiation, la réflexion, le désintéressement, l’humilité et la rigueur s’exprime désormais comme des positions identitaires. Les promoteurs et défenseurs de cette démarche, aujourd’hui réunis autour du concept fédérateur d’équitation « de tradition française », se sont dotés d’un puissant outil de légitimation et de visibilité : l’inscription en 2011 sur la liste représentative du patrimoine culturel immatériel de l’humanité (Unesco) [23] et la création d’une communauté fédératrice à même d’en faire la promotion [24]. La défense de l’équitation de tradition française se pose ainsi comme un élan de revitalisation de la pratique équestre par une réactualisation des fondamentaux techniques, éthiques et intellectuels qui ont fait l’équitation savante.

Or en parcourant les argumentaires en faveur de cette école française, on discerne le rôle à la fois historique, technique et culturel qu’a pu jouer la main dans la définition d’une tradition équestre spécifique. Il suffit pour s’en convaincre de porter attention à la manière dont l’histoire équestre française est synthétisée par les écuyers, chaque évolution majeure de la pratique se rapportant à une manière différente d’appréhender l’action de la main. Le mouvement consistant à patrimonialiser l’équitation dite de tradition française entérine donc cette prééminence de la main écuyère, porteuse des ambitions et vertus d’une équitation de haute école.

Rien n’est pourtant formellement revendiqué en ce sens. C’est alors peut-être dans un autre concept fédérateur qu’il faut chercher cette main écuyère, dans une compétence indéniable et nécessaire, dans « ce sentiment tout spécial (…) que le travail développe mais ne saurait faire naître » (L’Hotte, 1946 : 202), à savoir le « tact équestre ». Celui-ci résume en condensé l’enjeu de cette quête à laquelle s’adonne tout écuyer : mettre en œuvre toutes les compétences corporelles et intellectuelles dont est capable l’homme, avec mesure et à propos, pour faire exécuter au cheval les mouvements et figures attendues. Ce qui en termes équestres peut se définir ainsi :

« Le tact équestre consiste, en résumé, à choisir, par la réflexion, les aides déterminantes et les aides régulatrices, à répartir entre elles la part d’action, de résistance ou de passivité qui revient à chacune et enfin, par la volonté, à faire intervenir l’effort au point voulu, et au moment voulu, en tenant compte des foyers de résistance qui sont : la bouche, les épaules et les hanches » (Fédération des sports équestres, 1959 : 46).

Si l’équitation est « l’art de toucher le cheval » (Franchet d’Esperey, 2007 : 51), n’est-ce pas par la main que doit s’exprimer la compétence équestre absolue ? Dans son livre La main du maître, Patrice Franchet d’Esperey s’interroge ainsi : « Ne pourrait-on pas évaluer la qualité du maître aux qualités de sa poignée de main ? » (2007 : 294). Dans la main se concentrerait alors l’éventail des qualités morales, intellectuelles, didactiques, techniques et physiques qui font un bon écuyer. Le « tact équestre », s’exprimant par la main, serait alors, comme le souligne le Général L’Hotte, « aussi nécessaire à l’écuyer, c’est-à-dire au cavalier artiste, qu’est indispensable au peintre le sentiment du coloris, au musicien le sentiment de l’harmonie des sons » (1946 : 202).

C’est donc par l’acquisition d’une main palefrenière, donnant aux gestes ordinaires les traits de marqueurs identitaires, puis d’une main cavalière, outil corporel et mental indispensable à la pratique équestre, et enfin d’une main écuyère qui transforme la pratique en démarche intellectuelle, que le cavalier poursuit son insertion dans le monde équestre. Tout comme le cheval, au fur et à mesure de ses progrès « entre dans les aides » et finit par être « dans la main », le cavalier au fil de son parcours entrera par le corps et par l’esprit dans la main équestre, véritable condensé de ce que le monde du cheval a d’essentiel et de singulier. On peut alors voir dans cette succession de rapports à la main, des degrés de réalisation et de conversion vers l’identité cavalière.

Car comme le souligne G. Delbos et P. Jorion « ce qui s’apprend là (…) c’est précisément un ordre du monde, une éthique » (1984 : 127), davantage que des savoir-faire. La combinaison inextricable de ceux-ci dans des complexes de connaissances spécifiques, forme en définitive une « cosmologie » (Ibid., 1984 : 114), et trace progressivement les contours d’un monde ultra-spécialisé en dehors duquel toute interaction avec le cheval est perçu comme illégitime. Car si le cheval imaginaire peut être un bien commun à l’ensemble des hommes, l’animal de chair n’appartient quant à lui qu’à ce groupe d’initiés que sont les « vrais » cavaliers.

Il manque à ce panel des compétences et des savoirs incorporés dans la main, ceux qui consistent à flatter l’animal. Démonstration affective autant qu’outil de dressage, la caresse joue un rôle important dans la relation du cavalier à sa monture. Or savoir flatter sa monture est une des compétences transmise par la pratique lorsqu’il s’agit de récompenser les efforts du cheval. Au cours des leçons, les instructeurs lancent des injonctions aux élèves : « C’est bien ! Caresse-le et reste un peu rênes longues ». Notons que cette main flatteuse peut aussi être celle qui punit, souvent par l’intermédiaire d’une cravache. Mais au delà du dressage, la caresse est aussi un geste sensuel, médiateur d’une relation intimiste entre un individu et son cheval. Les soins de pansage sont souvent prétexte à des gestes plus affectueux, la main palefrenière se muant alors en main caressante, communiquant à l’animal des émotions plus intimes. Catherine Tourre-Malen (2003 ; 2006) a montré comment ces gestes affectifs et pédagogiques envers l’animal pouvaient être soumis à l’appréciation et à la critique des autres cavaliers, révélant ainsi les normes collectives et genrées qui président aux relations personnelles avec un cheval.

Au travers des mains des cavaliers se révèlent donc l’ampleur des savoirs, savoir-faire et savoir-être partagés qui légitiment les relations avec ces animaux. Tout comme les marins doivent « transformer leur corps, leurs sens et leur esprit en outils bons à connaître et comprendre » la mer (Geistdoerfer, 1999 : 156), les cavaliers se plient à une volonté d’insertion intégrale dans le monde de l’animal.

***

Les cuisses engourdies, les apprentis cavaliers du centre équestre de Vincennes, mettent pied à terre, remontent leurs étriers, débranchent leur gogue et rejoignent l’écurie. En sillonnant les allées de box, les bras chargés du harnachement qu’ils doivent remiser à la sellerie, ils croisent le maréchal-ferrant accaparé par la ferrure d’un cheval de compétition, et surprennent quelques mètres plus loin la conversation de deux cavalières aguerries : « Depuis que j’utilise un mors en cuivre, il pèse beaucoup moins à la main. Ça a vraiment un effet sur sa décontraction ».

À l’heure du déjeuner, certains vont pique-niquer aux abords de la carrière de dressage. Muets, ils avalent leur sandwich en observant les cavaliers au travail, essayant de saisir les paroles de l’entraîneur : « Attention à bien garder le contact dans ta main extérieure dans la volte. Tu dois l’encadrer sans l’enfermer. Recommence ! ». Le carnet et le stylo me conférant sans doute l’allure d’une experte, certains me demandent : « Qu’est-ce qu’ils font ? Vous comprenez ce qu’il dit ? ».

Vers quatorze heures, tout le monde rejoint l’écurie et se prépare à la seconde séance de manège. Tous s’affairent une nouvelle fois à étriller, brosser, curer les pieds et harnacher leur monture sous l’œil averti de la monitrice. Il en ira ainsi les deux jours suivants. Séance après séance, pansage après pansage, ils répèteront les gestes. Au détour des box et des manèges, ils observeront des cavaliers plus expérimentés exécuter avec aisance tout ce qui fait l’activité équestre ; ils s’imprégneront progressivement de ce langage un peu opaque à l’oreille du néophyte ; et commenceront sans doute à sentir l’animal dans leurs mains et ses mouvements sous la selle.

 
 

Notes

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[1] Les « galops » sont des diplômes dispensés par la fédération française d’équitation sanctionnant le niveau technique des cavaliers en formation. Ils vont de 1 à 8, le galop 1 étant le premier niveau de formation.

[2] Enrênement permettant de maintenir la tête du cheval dans une position basse.

[3] La fédération française d’équitation est la troisième fédération olympique de France en nombre de licenciés.

[4] Les réflexions présentées ici reposent sur une approche socio-anthropologique du système équestre européen et plus spécifiquement français, et s’appuient sur des matériaux ethnographiques issus d’enquêtes réalisées ces quatre dernières années dans le cadre de travaux de master et de doctorat.

[5] Jean-Pierre Digard définit la notion de système équestre comme l’articulation des « phénomènes sociaux et culturels qui sont en rapport avec l’équitation et qui, en retour, pèsent sur elle, sur sa pratique, sur ses formes et sur son évolution » (1988 : 109).

[6] Harnais de tête permettant de manier et attacher un cheval.

[7] Partie de la tête du cheval comprise entre le front et les naseaux.

[8] Pièce de harnachement qui passe sur le chanfrein de l’animal, présent sur un licol ou un filet.

[9] Pièce de harnachement qui passe derrière les oreilles de l’animal, présent sur un licol et un filet.

[10] Cette étape peut se faire indifféremment au début ou à la fin du pansage.

[11] Partie du pied de l’animal se trouvant juste au dessus du sabot.

[12] Tous les cavaliers connaissent les opérations conventionnelles du pansage et leur ordre d’enchaînement. Ils savent aussi lesquelles peuvent être ignorées et lesquelles sont dans tous les cas nécessaires (cf. Tourre-Malen, 2003). Ils partagent donc une connaissance des modalités d’action et de leurs possibilités.

[13] La typologie proposée ici d’une main palefrenière, cavalière et écuyère nous est tout à fait personnelle, et ne correspond pas à des termes employés dans le milieu équestre.

[14] Terrain ethnographique réalisé en août 2014 à Fontainebleau auprès d’un cavalier de Concours Complet d’Equitation, membre de l’équipe olympique française.

[15] On se réfère ici aux travaux de l’anthropologie des sens et de la perception qui s’intéressent aux compétences et techniques sensorielles acquises : Alain Berthoz (1997) ; David Lebreton (2006) ; Olivier Wathelet (2012) ; David Howes et Jean-Sébastien Marcoux (2006) ; etc.

[16] http://www.amisducadrenoir.fr/lexiq... (consulté en janvier 2015).

[17] Désigne un type de posture et d’équilibre du cheval, recherché par le cavalier au cours du dressage.

[18] Les airs de haute école sont des figures et mouvements codifiés d’une grande difficulté technique, réalisés par le cavalier et sa monture. Parmi ces airs de haute école ont peut citer le piaffer, le passage, le galop terre à terre, la levade, la pesade, la cabriole, etc.

[19] On désigne généralement par équitation western un ensemble de pratiques équestres originaires des Etats-Unis, qui se caractérisent par des techniques de monte (port des étriers long, tenue des rênes flottante, etc.), des matériels (selle western, style vestimentaire, harnachement spécifique, etc.) et des disciplines sportives (reining, barrel racing, etc.) particulières.

[20] Tout comme le ramener, le rassembler désigne une posture et un équilibre du cheval, recherché dans l’équitation de haute école.

[21] « Main basse sur la culture équestre, Réponse de Philippe Karl à l’article « Main haute, main basse » publié par Michel Henriquet dans Cheval Magazine de Juillet 2005 (2008/8/19) », http://philippe-karl.com/news/8/3/0... (consulté en janvier 2015).

[22] http://communaute-tradition-equestr...

[23] Voir la fiche d’inventaire publié sur le site de l’Unesco de l’équitation de tradition française : http://www.unesco.org/culture/ich/f... (consulté en janvier 2015).

[24] Voir le site consacré à la promotion de cette communauté et à la préservation de ce patrimoine : http://communaute-tradition-equestr... (consulté en février 2015).

 
 

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Léa de Boisseuil
A cheval sur la main : techniques et langage des mains dans l’univers équestre,
Numéro 31 - décembre 2015
La part de la main.