Compte-rendu d’ouvrage

REVET Sandrine, 2018. Les coulisses du monde des catastrophes « naturelles »

REVET Sandrine, 2018. Les coulisses du monde des catastrophes « naturelles ». Paris, Editions de la Maison des Sciences de l’Homme.


Les formes de gouvernance globale des risques se sont multipliées au cours des trente dernières années, que ce soit pour le changement climatique, la biodiversité ou les pandémies. Sandrine Revet analyse dans ce livre celle qui s’est mise en place autour des catastrophes naturelles, notion qui recouvre les séismes, les ouragans, les tsunamis ou encore les éruptions volcaniques. À partir de l’observation d’une agence des Nations Unies dédiée à ces catastrophes, l’UNISDR (United Nations International Strategy for Disaster Reduction), elle décrit les normes qui construisent les « risques de désastres », à travers un travail social de coordination et de standardisation au terme duquel le caractère « naturel » de celles-ci apparaît davantage comme un effet que comme une cause. En parlant de « monde des catastrophes », Sandrine Revet propose d’analyser l’ensemble des savoirs et des pratiques qui furent mis en place au niveau mondial pour produire la représentation d’une nature « catastrophée ». En suivant les méthodes de la sociologie pragmatique et interactionniste, l’ethnographe entre dans les coulisses de ce monde pour observer les logiques de domination qui s’y affrontent. Derrière la continuité qui se dessine d’une scène à l’autre, elle met en lumière des cadrages différents de la menace, c’est-à-dire des savoirs experts qui permettent d’intégrer l’événement dans une structure qui lui préexiste.

Ce « monde des catastrophes » apparaît dans les années 1970, lorsque la révolution néo-libérale favorise la privatisation des responsabilités face aux dangers collectifs, poussant d’une part à l’engagement des individus dans des formes de mobilisation locales et justifiant d’autre part le recrutement de chercheurs académiques comme consultants par des organisations internationales. En se retirant de la politique d’assistance, l’État laisse place à une circulation de standards et d’images qui conduisent à penser les catastrophes non plus seulement comme ce qui affecte une population mais comme ce qui peut être anticipé par un savoir planétaire. L’épidémiologie, la sismologie mais aussi l’anthropologie du développement révèlent le caractère cyclique des catastrophes naturelles et prévoient leur retour dans des écologies sociales fragiles. L’ONU mobilise l’ensemble de ces savoirs au service de la « réduction des risques de désastres » lorsqu’elle crée l’UNISDR en 1999, au terme de la Décennie internationale de prévention des catastrophes naturelles (DIPCN). Celle-ci s’est ouverte par la création en 1991 du Bureau de Coordination des Affaires Humanitaires (Office for the Coordination of Humanitarian Affairs, OCHA), qui sera ensuite supervisé par l’UNISDR.

Si l’anthropologie de l’humanitaire a montré le rôle des images dans la mobilisation globale, Sandrine Revet souligne que l’aléa s’introduit dans le face-à-face entre la victime et les secours lorsque l’anticipation du risque de désastre accompagne la perception d’une souffrance, faisant à la limite disparaître les humains. Alors que les images d’enfants innocents exposés aux infortunes visaient à susciter compassion et engagement, celles de mères courageuses supposent une sociologie spontanée des communautés « résilientes ». Lors de la Conférence mondiale de l’ONU à Sendai (Japon) en 2015, un globe lumineux interactif intitulé « Tangible Hearth » projette sur les murs des cartes et des graphiques renseignant le spectateur sur l’ensemble des catastrophes qui se déroulent au même moment à la surface de la planète. Cette image fascinante d’un globe vulnérable pourrait conduire au fantasme d’un gouvernement planétaire, mais Sandrine Revet souligne que ce dispositif « accueille différents cadrages des catastrophes (par l’aléa, par la vulnérabilité, par les sciences de la Terre, les sciences sociales, par l’urgence ou le développement) en rendant visibles et sensibles leurs interactions à l’échelle de la planète » (p. 92). En vue d’analyser ces cadrages et ces interactions, l’ethnographe doit dépasser les proclamations officielles et les images mobilisatrices pour aller vers la diversité des façons de parler et d’agir.

La « réduction des risques de désastres » est enseignée à tous les niveaux, à commencer par les communautés exposées qui doivent apprendre à percevoir autrement leur environnement. Ce langage conduit par exemple à passer du terme « volcan » à « catastrophe » et à « vulnérabilité » pour anticiper le retour d’un événement qui a affecté une communauté. Une telle standardisation du langage produit des dynamiques contradictoires. D’une part, elle favorise des formes d’ascension sociale pour les acteurs qui franchissent les échelons du local au global pour devenir consultants internationaux, avec un fort turnover qui manifeste leur déracinement. D’autre part, elle disqualifie ceux qui n’emploient pas le bon terme dans une négociation, engendrant une frustration perceptible dans la critique récurrente de l’entre-soi d’un « petit monde » dans les arènes internationales.

Ce langage n’est pas seulement une façon de qualifier des événements : c’est aussi une façon de compter en les mettant en série à travers des modèles scientifiques. Ces modèles ont des présupposés normatifs forts car ils reposent sur la logique du benchmarking ; c’est-à-dire la comparaison entre les performances des États ou des communautés en fonction d’indicateurs. C’est pourquoi Sandrine Revet explicite les normes sous-jacentes aux trois grandes base de données utilisées dans « le monde des catastrophes » : NatCat, construite d’après les données des compagnies d’assurance sur près de 30 000 catastrophes, laissant de côté un événement comme le séisme d’Haïti parce qu’il n’a pas touché des biens assurés ; EM-Dat (Emergency Events Database), construite par l’ONU pour les grandes catastrophes, qui n’inclut donc pas les événements de plus petite échelle ; Desinventar, construite par les ONG pour intégrer ces petites catastrophes dans des modèles cycliques de prévention.

La troisième partie de l’ouvrage, après l’imaginaire et le langage du « monde des catastrophes », porte sur les pratiques des acteurs de la réduction des risques de désastres et les cadrages à travers lesquels ils se coordonnent. Sandrine Revet en distingue deux : la préparation, visant à anticiper les catastrophes à venir, et la résilience, visant à revenir à un état normal supposé antérieur à la catastrophe. Ce sont deux façons d’inscrire l’événement dans un temps plus long et d’organiser l’action pour en contrôler les conséquences.

La préparation est régie par des formes de simulation, qui rapprochent la gestion des risques de la fiction. Elle consiste à organiser des exercices – soit en salle avec des ordinateurs, soit à l’extérieur avec des acteurs – au cours desquels les individus doivent réagir au déroulement d’une catastrophe qui leur arrive selon un scénario, rédigé par des professionnels du théâtre ou du cinéma. Ces deux formes, virtuelle et actuelle, de l’exercice se retrouvent dans la plupart des scènes de gestion des catastrophes, selon une opposition entre exercise et drill en anglais, ou entre simulación et simulacro en espagnol. La fiction vise à immerger les acteurs dans l’imaginaire de la catastrophe, pour inscrire en eux des capacités à réagir en situation analogue, mais elle leur laisse aussi des marges de manœuvre dans la saisie de sa réalité. Sandrine Revet reprend à l’anthropologie des rituels l’observation selon laquelle les acteurs se détachent de leur rôle pour entrer dans ce qu’Albert Piette a appelé un « mode mineur », consistant à prendre une distance ironique avec la mise en scène. Le réalisme de la simulation peut être contesté par les participants qui basculent ainsi dans le régime de la critique vis-à-vis des organisateurs. Les objets mobilisés dans l’action, comme le sac à dos de survie ou la boîte de matériel de secours, sont détournés de leur sens prévu par le scénario au profit d’usages plus ironiques ou quotidiens. Alors que les scénarios de la préparation aux catastrophes reposent sur des dispositifs d’artefacts – des fiches d’action dans les exercices sur ordinateur, des accessoires dans les exercices en extérieur – ils échouent partiellement à satisfaire des modes d’engagement fortement subjectifs, que ce soit l’esprit d’aventure des secouristes ou le désir des victimes d’échapper aux prochaines catastrophes. D’où leurs critiques relevées par l’ethnographe.

Sandrine Revet adopte le même regard critique sur le second cadrage, celui de la résilience. Elle observe que ce terme masque une tension entre une approche psychosociale tournant autour de la notion de trauma, souvent de façon individualiste, et une approche communautaire davantage centrée sur la participation. Elle décrit avec scepticisme le mélange de pratiques en santé mentale, en écoute religieuse et en micro-assurance qui font de la résilience un bricolage de « technologies low cost ». Sandrine Revet a en effet participé à la mise en place d’un programme de soutien à la résilience des communautés après un épisode de coulées de boue au Venezuela en 1999. Ce fut l’occasion pour elle de découvrir que la communauté, loin d’être un appui pour la reconstruction, pouvait être un lieu de violences domestiques, car la catastrophe s’insérait dans « une longue série de problématiques complexes liées à l’exclusion, au chômage, aux inégalités » (p. 190). Ce regard critique depuis « les coulisses du monde des catastrophes naturelles » lui permet de décrire comment les acteurs des communautés exercent des critiques sur les principes qui donnent à ce monde son apparente unité, en questionnant les images, le langage et les modèles scientifiques construits par les experts des ONG.

Cet ouvrage articule ainsi de façon novatrice une sociologie de la critique et une anthropologie des catastrophes. En montrant comment des événements affectent des collectifs et comment les institutions internationales mettent en place des savoirs pour les anticiper, il ouvre un espace entre les normes et les réalités qui est celui des « cadrages » de l’action humanitaire, à la fois imposé et contesté. Si le cadrage par la résilience semble moins critiqué par les acteurs qui le mettent en œuvre que celui par la préparation, cela tient à leur différence de temporalité : la préparation met en scène des catastrophes rapides et spectaculaires, comme l’atteste son application dans le domaine des pandémies, alors que la résilience est davantage prescrite pour des catastrophes lentes et invisibles, comme l’atteste son usage pour l’adaptation au changement climatique. La critique de la préparation conduit alors à en détourner les scénarios de façon ironique, alors que la critique de la résilience opère davantage par le dévoilement de logiques sociales sous-jacentes. Il y a donc autant de cadrages des catastrophes que de façons d’en critiquer la gestion.

Pour citer cet article :

Frédéric Keck, 2019. « REVET Sandrine, 2018. Les coulisses du monde des catastrophes « naturelles » ». ethnographiques.org, Comptes-rendus d’ouvrages [en ligne].
(https://www.ethnographiques.org/2019/Keck - consulté le 13.12.2019)