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Pour citer cet article :

Suzanne Chappaz-Wirthner, Grégoire Mayor, 2009. « « Il m’a mis dans les mains le registre de la paroisse… » : la passion des sources et du passé. Entretien avec Ignaz Bellwald ». ethnographiques.org, Numéro 18 - juin 2009
Echos et reflets alpestres : regards ethnologiques sur le Valais [en ligne].
(http://www.ethnographiques.org/2009/­Bellwald,Chappaz-Wirthner,Mayor - consulté le 3.12.2016)
 

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Suzanne Chappaz-Wirthner, Grégoire Mayor

« Il m’a mis dans les mains le registre de la paroisse… » : la passion des sources et du passé. Entretien avec Ignaz Bellwald

Pour citer cet article :

Suzanne Chappaz-Wirthner, Grégoire Mayor. « Il m’a mis dans les mains le registre de la paroisse… » : la passion des sources et du passé. Entretien avec Ignaz Bellwald, ethnographiques.org, Numéro 18 - juin 2009
Echos et reflets alpestres : regards ethnologiques sur le Valais [en ligne]. http://www.ethnographiques.org/../2009/Bellwald,Chappaz-Wirthner,Mayor (consulté le 26/06/2009).

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Etudiée depuis plus de cent ans, la vallée de Lötschen dans le Haut-Valais suisse a derrière elle une tradition d’érudition locale importante, stimulée par la présence successive à Kippel, Ferden et Ried de certains excellents observateurs extérieurs, tel le peintre bernois Albert Nyfeler (1883-1961), l’ethnologue zurichois Arnold Niederer (1914-1998) et aujourd’hui, l’ethnologue haut-valaisan Werner Bellwald. Exerçant une forte attraction intellectuelle et sentimentale sur les chercheurs extérieurs, le modèle de la vallée secrète, vivant en quasi-autarcie et valorisant une identité singulière, n’est pas pour rien dans le développement d’un intérêt soutenu pour l’étude du passé et des « coutumes » lötschardes. Et la transformation aussi tardive qu’importante des conditions socio-économiques et des manières de vivre a certainement renforcé cet intérêt, à l’extérieur et à l’intérieur de la vallée.

Comme dans d’autres régions du Valais, une personnalité religieuse a joué un rôle central dans la promotion touristique et la valorisation du passé depuis la première moitié du XXe siècle. Le Prieur Siegen (1886-1982) a non seulement exercé une influence morale indubitable sur ses habitants mais il a également suscité ou soutenu des vocations chez des chercheurs locaux. Parmi ces passionnés, Ignaz Bellwald a développé depuis plus de cinquante ans d’amples connaissances sur différents aspects de l’histoire de la vallée ainsi que sur le système de parenté et d’alliances, tout en s’engageant dans de nombreuses activités communautaires. Témoin et acteur d’une mutation socio-économique sans précédent, cet autodidacte a rassemblé un vaste matériau dans presque tous les domaines de la vie sociale lötscharde, collectant objets, textes et récits oraux. Il a également souvent joué un rôle de médiateur auprès des chercheurs qui se sont installés dans la région. Un entretien avec ce chercheur fervent et infatigable s’imposait. Il apporte un précieux témoignage sur une démarche intellectuelle rigoureuse bien que non académique, hantée par la quête des origines et la connaissance détaillée des lieux. La rencontre s’est déroulée le 2 novembre 2009 à Kippel dans la salle de travail du Musée du Lötschental, dont Ignaz Bellwald est un des membres fondateurs.

Images de Grégoire Mayor, transcription de Franziska Werlen, questions et traduction de Suzanne Chappaz-Wirthner avec la collaboration de Thomas Antonietti pour les termes techniques et l’identification des personnes mentionnées.

SC : Pouvez-vous vous présenter et nous parler de vos activités dans la vallée, des fonctions diverses que vous y avez exercées et y exercez encore ?

IB : Oui, je vais essayer de le faire, mais je dois avouer qu’à près de soixante-dix ans, je ne puis me souvenir de tout, c’est pourquoi je l’ai écrit et vais vous le lire.

J’ai été baptisé le 27 mai 1940 à l’église de Kippel du nom de Ignatius Beatus Bellwald. Je suis célibataire et catholique. J’ai passé l’été pendant mes années d’enfance à l’alpage de Kummen, puis j’ai fréquenté l’école primaire de Kippel pendant huit ans et j’y ai suivi les leçons de l’instituteur Werner Jaggy ainsi que l’enseignement religieux du Prieur Siegen. Je n’ai pas eu d’autre formation. Pendant cette période de scolarité, j’ai pris part naturellement à tous les travaux requis par l’agriculture de montagne : transporter le fumier jusqu’aux alpages, l’épandre sur les prés, redescendre le lait [des chalets d’alpage jusque dans la vallée], livrer le pain dans les autres communes, porter les charges de foin ou les faire glisser le long des pentes [des granges situées sur les hauteurs jusque dans la vallée], faucher, ramasser les feuilles pour la litière du bétail, défoncer les champs, battre le grain, construire des écuries pour le bétail et pour les chèvres. Cela correspondait à un stage pratique effectué pendant la scolarité ; auquel s’ajoutaient des activités marquantes comme la participation à des pièces de théâtre et le ski.

En 1955 et 1956 je fus berger sur l’alpage de Hocken où je gardais le bétail de mon père, mais aussi à d’autres endroits, dans la vallée et à l’extérieur. En 1955 nous avons construit un chalet sur l’alpage. J’ai fait alors l’expérience du travail en commun : le portage du bois avec ses trois étapes comme c’était l’usage, depuis Haispil jusqu’en haut, et la fête qui suivit sur l’alpage, demeurent pour moi un souvenir unique. L’année précédente (1954) avait été moins belle quand il m’avait fallu transporter 10 sacs de ciment de 50 kilos chacun pour la construction de ce chalet, de Hupphann, à mi-versant, jusqu’à Haispil, environ 500 mètres de dénivellation, sans route, ce dont mon dos se ressentit. Lors de la préparation du bois de construction pour ce chalet, je fus aussi scieur de long à Riedholz : cette activité impliquait deux scieurs, l’un en haut, debout sur le chevalet, l’autre en bas.

De 1956 à 1960 j’ai participé à la construction de la route menant de Kippel à l’alpage de Hocken ainsi qu’à celle menant à l’alpage de Faldum tout en aidant mes parents aux travaux agricoles. De 1960 à 1966 je fus employé de bureau dans l’atelier de tricotage de Thomas Henzen à Wiler. En 1966 j’ai repris l’épicerie de mon oncle Karl Rieder à Kippel et l’ai tenue pendant 40 ans tout en poursuivant mes activités d’agriculteur de montagne dans le cadre de notre exploitation familiale jusqu’en 1990.

A l’âge de 20 ans je devins membre de la Confrérie de la bonne mort ainsi que de la Congrégation de Marie et fus président de la « Société de jeunesse » pendant trois ans à partir de 1969. Pendant 30 ans j’ai joué dans la fanfare Alpenrose de Kippel et siégé dans le comité à deux reprises, comme caissier puis comme secrétaire. De plus, je fus pendant quatre ans le secrétaire de la Fédération des fanfares de la vallée et le caissier de la Fédération des fanfares du district pendant quatre ans également. Je fus aussi membre du chœur d’église de Kippel pendant vingt-trois ans, dont quatre ans passés dans le comité comme secrétaire. Pendant cette période je fus aussi membre du comité d’organisation de la fête de chant du décanat à Kippel. A partir de 1975 je fus président du Conseil paroissial pendant deux ans.

De 1985 à 1993 j’ai siégé au Conseil communal de Kippel. Pendant huit ans je fus également le représentant de ce Conseil communal à la Commission scolaire de Kippel ainsi que le président de l’école secondaire de Lötschen. J’ai fait partie des instances de curatelle de la commune pendant vingt ans, dont huit passés à la présidence et douze au secrétariat. Je fus pendant quatre ans président de la société de lecture et dans les années septante fus pendant cinq ans caissier de la société de développement, allant les premières années de maison en maison de Goppenstein à Weissenried pour encaisser la taxe de séjour.

A partir de 1974, je fus pendant huit ans le vice-secrétaire du consortage de l’alpage de Hocken et le président de ce consortage à plusieurs reprises. Pendant vingt ans j’ai veillé à l’approvisionnement en eau du bétail sur les hauteurs pendant l’hiver et représenté mon père comme caissier au sein du comité du consortage administrant la fromagerie d’alpage que nous remîmes en 1991. De 1995 à 2001 j’ai été chargé par Alp-Transit de mesurer le débit des sources, ce qui représente environ 30 à 50 sources à mesurer chaque mois.

Je fus pendant quatre ans le président de la coopérative des éleveurs de bétail et de celle de l’assurance du bétail et enfin réviseur des comptes et inspecteur du bétail. De 1981 à 1984 je fus caissier à la fromagerie centrale de Wiler et pendant de longues années j’ai eu à percevoir le centime de crise.

Je fus aussi le fondateur du Musée du Lötschental. Depuis j’y ai été toujours actif et fus pendant de nombreuses années membre du conseil de fondation et de la commission du musée. En 1983 j’ai réalisé l’exposition « Un priorat de 750 ans dans le Lötschental - le temps de la foi ». Entre 1987 et 1991 j’ai été président de la commission du musée et réalisé diverses expositions. Dans les années 1990/1991, j’ai suivi un cours de formation organisé par l’Association des musées suisses dans dix institutions membres.

Le 3 mars 2001, pour l’ouverture d’une fromagerie touristique dans l’Emmental, j’ai monté une exposition sur les coutumes des premiers mois de l’année, dans le cycle annuel. Depuis 1992, je suis membre de la commission culturelle de la commune de Kippel et depuis 2002 du Kulturverein [l’association locale en charge de la vie culturelle dans le village]. Depuis sa fondation en 1986 je suis membre de la Fondation Prior Siegen et y exerce la fonction de caissier. Ce sont là de petites fonctions, mais elles se cumulent.

SC : Etes-vous en relation avec l’Office du tourisme de la vallée ?

IB : À proprement parler non, mais quand ils ont besoin d’un renseignement, je le leur fournis, ce qui ne veut pas dire que je sois employé par eux d’une manière ou d’une autre. C’est plutôt avec le Kulturverein que je suis en relation avec eux, par le biais de l’histoire locale. J’ai fait partie de la commission culturelle de la commune de Kippel et nous étions très liés. Mais quand nous faisions des propositions, les conseillers communaux les rejetaient ; comme nous n’avions pas d’argent, il n’y avait pas d’autre choix que de fonder un Kulturverein, ce que nous avons fait, sans cela mon livre Familienchronik der Gemeinde Kippel [La chronique des familles de la commune de Kippel] (Bellwald 2006) n’aurait pas pu être publié. Le Kulturverein est en fait l’institution avec laquelle je collabore le plus.

SC : Avez-vous effectué des visites guidées pour les touristes dans la vallée ?

IB : Oui, à maintes reprises et j’ai même dû souvent refuser d’en faire. Pour faire des conférences et raconter des légendes, je disais d’appeler Peter Meyer, le président actuel du Kulturverein, car pour moi, cela n’était simplement plus possible, j’aurais été engagé pratiquement continuellement et n’aurais plus pu travailler. C’est donc Peter Meyer qui s’en charge aujourd’hui.

SC : Quand vous faites ces visites ici à Kippel, que montrez-vous aux gens ?

IB : Beaucoup de personnes, la majorité, ne savent pas faire la différence entre une grange, un raccard, un grenier ou une grange-écurie. Il faut donc tout leur expliquer et ensuite, comme on a réalisé ces analyses dendrochronologiques, on peut leur en dire plus sur les bâtiments, ce qui est évidemment très intéressant, on peut préciser avec certitude l’âge d’un bâtiment ou dire si son état actuel correspond à ce qu’il était autrefois : en bas l’étable, au milieu la grange et en haut l’espace habité. Il existe un tel bâtiment ici à Kippel, sinon il n’y en a plus, sauf deux parmi les granges situées à l’écart des villages. Je fais encore parfois ce genre de visites.

Pour témoigner de la diversité de ses activités dans le domaine culturel, Ignaz Bellwald lit une longue liste des prestations et travaux effectués en 1997-1998 pour le Lötschental dans le domaine de la culture, et conclut en nous disant qu’elle n’est sans doute pas complète et que ce n’est là qu’un petit aperçu de ce qu’il a fait pendant ces deux ans. Il s’agit de conférences sur le Lötschental illustrées de diapositives données à des classes ou à des associations locales, d’articles de journaux, de participation à des émissions de radio et de télévision haut-valaisannes et suisses alémaniques, de collaboration avec le Musée du Lötschental et avec la Fondation Siegen, d’excursions sur les traces des Walser, de visites guidées de la vallée à l’intention de personnalités du monde politique et autres, de renseignements donnés à de nombreux chercheurs de Suisse et d’Allemagne sur les généalogies, l’habitat, le dialecte, les coutumes du Lötschental.

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SC : Revenons aux circonstances qui vous ont amené à entreprendre des recherches et des collections sur le Lötschental.

IB : C’est à l’époque du Concile (1962-1965) que mon activité de recherche et de collection a commencé. Je voulais en savoir plus sur mes ancêtres et suis allé trouver le Prieur Siegen. Il m’a mis dans les mains les registres de la paroisse, initié à leur lecture et donné quelques conseils. Et dès lors chaque semaine j’ai passé deux à trois heures chez lui.

Ma curiosité a été piquée, j’ai voulu regarder dans le passé pour en apprendre davantage sur ma famille, puis sur les familles du village et enfin sur celles de la vallée. C’est ainsi que mes recherches dans les archives ont commencé, avec la réalisation d’arbres généalogiques à partir des registres de la paroisse. Cela n’était guère facile, car seuls les arbres généalogiques de quelques familles avaient été reconstitués. Pour les autres, tout était à faire. En conséquence, je me mis à m’intéresser à d’autres choses qu’à la généalogie, aux documents entre autres. Le prieur, déjà très âgé, a commencé à me lire à voix haute, sans lunettes, les parchemins écrits en latin et me les traduisait directement en allemand. Il faudrait chercher longtemps aujourd’hui pour trouver quelqu’un qui puisse traduire de cette façon ! Il m’a donné aussi quelques conseils pour comprendre les abréviations et, à force de lire et de relire les textes, j’ai fini par apprendre à déchiffrer cette écriture.

Ce sont d’abord les noms qui m’ont intéressé, tous les noms de familles, et ensuite les documents. Je me suis mis à transcrire toutes les archives, tous les registres de la paroisse, le livre des mariages, le livre des morts, le livre des baptêmes, pour n’avoir plus à retourner à la cure chaque fois que je voulais les consulter.

N’ayant aucune formation, je ne me serais jamais imaginé que je puisse écrire et que je le ferais un jour. Ce qui m’a causé un problème, ce fut la bibliographie. Ici dans la vallée, il n’y avait rien et il me fallait me rendre à Brigue ou à Sion. Je n’avais donc guère d’autre possibilité que d’acheter tous ces livres pour avoir sous la main dans mon bureau les données dont j’avais besoin. C’est ainsi que j’ai commencé à collectionner tout ce qu’il y avait d’intéressant sur le Valais et sur le Lötschental.

Quant aux thèmes de mes recherches, je peux dire qu’à l’exception du domaine des vêtements masculins et féminins, j’ai touché à tous les sujets. C’est ainsi que j’ai mené des entretiens avec des personnes nées en 1874. Sans magnétophone évidemment ! Mais quand elles me parlaient de leur époque, un problème surgissait, parce que, n’ayant pas reconstitué les familles et leurs relations, je ne savais pas de qui il était question dans leurs récits. Il a fallu alors que je décide sur quoi me concentrer : les personnes ou les récits. Et il m’est apparu que je devais d’abord étudier toutes les relations entre les familles pour ensuite pouvoir me concentrer sur les récits et les mettre par écrit. Il n’était alors pas simple de réaliser des interviews, sans magnétophone.

Tout cela m’a amené à m’intéresser aux maisons, aux inscriptions. C’était comme les petites pierres d’une mosaïque. Le prieur Siegen me conduisit chez Hans Anton von Roten [1]. Ce furent pour moi deux médiateurs, deux ascètes en soutane. Je me rappelle qu’après le travail, le prieur m’invitait à souper. Il y avait toujours du miel, et de la soutane, c’étaient naturellement les paroles du bénédicité qui sortaient. Il en allait de même à Ergisch chez Hans Anton von Roten : un jour, il m’a invité à dîner et lui aussi, debout, en soutane, récita le bénédicité. Cela m’impressionnait, évidemment, de même que le fonds d’archives qu’il avait constitué. Chaque fois qu’il y trouvait quelque chose sur le Lötschental, il me l’envoyait. J’étais vraiment très bien traité et avais d’excellentes relations avec l’un et l’autre.

Ensuite, les choses se sont enchaînées naturellement. Dès qu’on a les noms, la question de leur origine surgit. Pour moi, il était clair qu’il s’agissait de noms de lieux, en lien avec des habitats disparus, dont je connaissais la plus grande partie, y ayant effectué les différents travaux requis par l’agriculture de montagne. Mais il me fallait néanmoins inspecter chacun d’eux. Où ces traces d’habitat sont-elles situées ? Ou à l’inverse : comment se nomment ces lieux ? Là résidait le problème, dénicher ces noms. Et ensuite une autre difficulté surgissait : fallait-il chercher ces noms dans les documents d’archives ou fallait-il d’abord se rendre sur les lieux ? C’était difficile : que faire en premier ?

SC : À côté de votre travail dans les documents d’archives, vous collectionnez également des objets. Quel genre d’objets ?

IB : Naturellement, j’ai d’abord collectionné les documents tirés des archives communales. A l’époque, il était possible de les copier sans problème, et c’est ce que j’ai fait avec les archives de la commune de Kippel dans les années septante et quatre-vingt. Je les ai copiées ou transcrites.

J’ai aussi commencé d’autres collections. A l’époque du Concile, il était évident que les missels, que l’on n’utilisait plus à cause du nouveau rituel, allaient être jetés. Je les ai donc collectionnés, ainsi que les images mortuaires, les images commémoratives et les images pieuses. Ma collection a pris de l’ampleur. Ensuite sont venus les objets eux-mêmes, automatiquement, et c’est le peintre Nyfeler qui m’a aidé à acquérir cette compétence. En 1966 ou 1967 j’ai réalisé avec lui un entretien. Mon frère, qui était alors à Zurich, possédait un grand Revox. Je lui ai demandé de me l’apporter, dans la vallée il n’y avait aucun magnétophone. Et j’ai pu ainsi interviewer le peintre pendant quelques heures, sans savoir vraiment comment mener un entretien, j’avais alors 26 ou 27 ans, mais je l’ai fait et appris de lui toutes sortes choses, dont la façon de monter une collection que j’ai ensuite donnée en partie au musée.

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SC : Venons-en maintenant à vos publications et à vos collections. Vous avez apporté des livres que vous avez écrits. Pouvez-vous nous les présenter ?

IB J’ai écrit mon premier livre en 1975 avec Paul Heldner [2], Die Schützenzünfte [les corporations de tireurs] (Bellwald 1976). Avant, j’avais publié une plaquette sur la fanfare, en 1965 je crois, et ensuite un livre avec Antonietti sur le centième anniversaire de la fanfare. Puis, à la fin des années 70, je ne sais plus très bien, j’ai écrit un article sur le Lötschental pour un ouvrage publié en Autriche. Ensuite j’ai écrit Der Rote Segensonntag [3] [Le dimanche rouge] (2000) : il s’agit d’un livre sur le village de Wiler qui a brûlé complètement en 1900. La difficulté était de savoir si on allait trouver encore des objets. Il y avait très peu de documents sous la main et il fallait puiser les informations dans les journaux ou ailleurs. J’ai d’abord travaillé avec André Henzen [4] et Werner Bellwald. Puis, les choses n’allant plus, j’ai tout fait moi-même avec l’aide de mon correcteur Hans Kalbermatten. Pour l’image de couverture, nous avons discuté longuement avec Uwe Börst, de l’Université de Bonn, j’avais un vieil ordinateur et ne pouvais pas le faire moi-même. Ensuite j’ai dessiné avec [le logiciel] Excel le plan du village, mètre après mètre. Mais cela n’allait pas vraiment. Il a donc fait l’ancien plan à partir d’une carte, de façon à ce que cela joue. Ce fut évidemment un travail gigantesque.

Ensuite est venu le livre Die Familienchronik der Gemeinde Wiler [La chronique des familles de Wiler] un mandat qui m’a été confié à la suite du livre précédent (2001). L’avantage était qu’il ne devait pas dépasser un certain nombre de pages, 335 je crois, et être réalisé pour une date précise, ce qui était plutôt un handicap. C’est pourquoi je ne suis remonté que jusqu’à l’époque couverte par les livres de la paroisse, jusqu’à 1649 environ, mais pas plus loin. Voilà pour cette chronique des familles de Wiler.

Ignaz Bellwald a ensuite publié en 2000, dans une collection régionale intitulée Erinnern Sie sich [Souvenez-vous], le livre Erinnern Sie sich ans Lötschental [Souvenez-vous du Lötschental], illustré de photographies antérieures à 1950 provenant de sa collection personnelle (2000). Ils les a organisées en chapitres présentant les villages de la vallée, les travaux quotidiens, les fêtes religieuses, les jeux et la mort et en a rédigé les commentaires à partir de ses connaissances propres complétées d’entretiens avec les personnes les plus âgées de la vallée, dans un souci marqué de préserver pour la postérité ce qui est voué à disparaître.

En 2006, il publie enfin un ouvrage monumental sur la parenté Die Familienchronik der Gemeinde Kippel und Geschlechter, Geschichte und Siedlungen des Lötschentals [La chronique des familles de Kippel] (2006). Pour présenter ce livre, il lit le texte qu’il a écrit à l’occasion de sa parution à Brigue durant la « Semaine du livre de montagne », le 8 décembre 2006. Cette présentation est donnée ici en annexe.

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SC : Comment abordez-vous un thème de recherche ? Quelles sont vos méthodes ?

IB : Il y a naturellement deux étapes. Quand j’ai commencé à faire de la recherche, je l’ai fait sans vouloir écrire quoi que soit sur la question. J’ai continué à procéder ainsi et maintenant les sources sont en moi, en grande partie. J’ai dans la tête toutes les connexions. Je sais que telle chose se trouve dans tel livre ou dans tel autre. Et quand j’effectue un travail, je n’ai plus qu’à me concentrer sur le sujet. Quelque chose de nouveau en surgit, que je n’avais pas vu lors de l’étape précédente. Et je vois alors à quel point il est important d’avoir les sources sous la main, car dès qu’elles sont réunies, il m’est facile de poser le sujet, comme s’il naissait de la main.

SC : Revenons maintenant à la question de vos sources et de votre bibliographie.

IB : Voilà, une fois que j’ai réuni les sources, j’essaie d’abord de leur trouver un ordre, de les classer, et je mets par écrit cet assemblage que j’ai dans la tête, sans me soucier dans ce premier jet de détails tels les virgules ou les titres. Ce n’est qu’ensuite, lors de la deuxième étape, que je corrige certaines fautes et veille à ce que tout se tienne avec harmonie.

SC : Au sujet de votre bibliothèque, vous avez dit qu’il a été difficile de la constituer. Pouvez-vous nous dire quelles références bibliographiques vous avez utilisé dans vos recherches ?

IB : J’ai rassemblé des informations sur toutes sortes de thématiques, qu’il s’agisse de coutumes ou d’autres choses, que j’ai puisées dans des documents divers et accumulées au fil de mes intérêts. Je me suis constitué de cette manière un fonds que je pouvais consulter sans pour autant que le matériau soit assez « mûr » pour devenir un sujet. Mais je pouvais ainsi poser des questions, établir des relations : quelle est l’origine des Tschäggättä ou de la procession des Rois mages par exemple [5] ? Ou bien à partir de documents d’archives : cet alpage existe-t-il ? Comment le nomme-t-on ? Ainsi j’assemble les pièces dispersées de ce fonds pour obtenir une vue d’ensemble sur la question.

Pour ce qui concerne les publications sur la vallée, il est évident que je devais tout avoir sous la main. Comme je n’ai pas de voiture, il m’a fallu tout acheter. C’est ainsi que je me suis procuré tous les ouvrages publiés sur le Lötschental, des plus anciens aux plus récents.

SC : Pouvez-vous nous donner quelques exemples ?

IB : Anneler, Jegerlehner [6] et Stebler évidemment. Quatre, cinq, six livres d’Anneler, et toute la série des Blätter aus der Walliser Geschichte et du Walliser Jahrbuch [7]. Qu’est-ce que je n’ai pas ? A part quelques livres que je n’ai pu me procurer, je possède tout ce qui a été écrit sur la vallée, ce qui constitue une bibliothèque de 2000 livres qui ne sont plus en ma possession aujourd’hui mais appartiennent à mes sœurs. Lorsque j’ai dû remettre l’épicerie à cause des taux d’intérêt trop élevés et me déclarer en faillite, il m’a fallu me défaire de tout. Dieu soit loué, je suis aujourd’hui dans une meilleure situation et je peux enfin faire ce que je veux. Aujourd’hui j’ai ainsi dix à vingt mille photographies je pense, dont mille sur plaques de verre ; j’ai aussi des négatifs provenant du Prieur Siegen que je n’ai pas tous fait développer, et des photographies du peintre Nyfeler, du professeur Niederer et d’Abächerli ou de Mahler [8]. Grâce à mes relations, on m’a envoyé beaucoup de photos et d’objets divers.

SC : Et vous-même, faites-vous de la photographie ?

IB : Je me suis acheté un appareil de photo en 1975 et l’ai utilisé jusque dans les années 80. J’avais aussi une caméra vidéo, mais elle m’a été volée. Pendant une quinzaine d’années je n’ai plus pris de photos, mais aujourd’hui j’en refais à nouveau pour l’histoire de la vallée ; je suis en train de réaliser un inventaire photographique de la vallée, ce qui est très facile avec mon appareil digital. Je recommence ainsi ce que j’avais fait en 1973 et 1974, à la recherche des traces de ce qui s’est perdu et détruit. Voilà le travail qui m’occupe en ce moment.

SC : Pouvez-vous nous donner des exemples de cet inventaire, des objets qui vont le constituer ?

IB : Il comporte évidemment des bâtiments comme les granges : existent-elles encore ? Ont-elles été démolies ou sont-elles tombées en ruines ? Quel chalet d’alpage a été rénové ? Combien de nouveaux ont été construits ? Dans quels lieux ? Et les mêmes questions se posent pour les maisons d’habitation. Voilà quelques exemples.

SC : Vous avez longuement travaillé sur les archives de Kippel. Depuis quand ? Avec qui et de quel genre de travail s’agit-il ?

IB : En fait, j’ai toujours travaillé seul sur ces archives communales, à partir des documents anciens. Pour les archives de la paroisse en revanche, j’ai commencé mon travail à partir de 1964-1966 avec le prieur Siegen bien sûr et également au début avec Angela Jaggy. Puis, l’expérience venant, j’ai travaillé seul, quand je voulais. Le prieur n’y trouvait rien à redire et je le tenais informé de ce que j’y trouvais.

SC : Avez-vous consulté des archives à l’extérieur de la vallée ?

IB : Oui, après avoir étudié les archives de Blatten, de Wiler et de Ferden, qui n’étaient pas très abondantes, je suis allé à Sion pour y consulter celles du Chapitre ainsi que celles de l’Etat. Les recherches étaient plus difficiles au Chapitre qu’à l’Etat. Hans Anton von Roten m’a transmis beaucoup d’éléments et j’ai pu obtenir des copies d’archives diverses, provenant de Niedergesteln, de Hohtenn ou de Rarogne. Je les ai évidemment toutes étudiées. Je suis même allé au centre culturel de Gressoney et y ai effectué trois séjours de dix jours, pour y étudier tous les habitats ainsi que les archives. J’ai travaillé également à Saint-Antoine et y ai établi, à partir des archives, un arbre généalogique des habitants de Bregenz. Je me suis aussi intéressé aux Walser [9], ai parcouru la plus grande partie des territoires Walser et mis en relation les régions d’émigration et les régions d’origine à partir des archives. J’ai travaillé aussi sur celles de Lauterbrunnen et d’Interlaken, à l’époque on y avait accès sans autorisation particulière.

SC : Et qu’avez-vous découvert sur les Walser ?

IB : En premier lieu, j’ai parcouru leurs vallées – Lauterbrunnen, Lötschen, Gressoney avec mon appareil de photo et ai étudié les habitats à partir des noms. Les Walser ont-ils emporté la nomenclature de leurs lieux d’origine lorsqu’ils ont émigré ? La désignation des lieux correspond-elle à celle des Alamans ? Par exemple, un « Hubel » est une petite hauteur, une « Egga » une hauteur plus grande, de forme pointue, ce qui ne peut donc se trouver en plaine, sur un sol plat. Mais alors, pourquoi à Gressoney un lieu situé sur une prairie plane se nomme-t-il « Egga » ce qui est contraire au concept alaman ? Ce sont là quelques-unes des questions que je me suis posées tout en procédant à des comparaisons et en allant sur place.

SC : Vos méthodes ont-elles changé au fil des ans ?

IB : Bien sûr ! Toutes mes données sont aujourd’hui dans mon ordinateur ou dans mes livres et je sais exactement où tout se trouve. Aussi m’est-il possible maintenant de me mettre à écrire directement quand je choisis de traiter un sujet, car je dispose de toutes les connaissances de base et n’ai plus qu’à retravailler mes données. Prenons le cas de la chapelle de Kühmatt par exemple, je sais qu’il ne me manque qu’un livre des comptes de la chapelle et que je dois encore consulter les archives, les transcrire et les interpréter. Mais je sais que je dispose des connaissances de base et que je peux commencer à les assembler, ce qui n’était pas le cas autrefois, tout était alors plus difficile.

SC : Et vos thèmes de recherche, ont-ils changé eux aussi ?

IB : En fait, les thèmes me sont assez indifférents, qu’il s’agisse de légendes ou d’autres choses. Mais pour les costumes en revanche, j’aurais eu des problèmes, les méthodes étaient différentes, j’aurais dû prévoir des entretiens, entre autres choses. Et à vrai dire, je ne dispose pas de connaissances de fonds sur ce sujet, ce qui est une grande faiblesse. En fait, il ne m’a jamais vraiment intéressé.

SC Travaillez-vous seul ou avec d’autres personnes ?

IB Je travaille évidemment seul. Mais pour les livres que j’ai écrits, j’ai un correcteur à Blatten, Hans Kalbermatten. Je travaille beaucoup avec lui, et également avec Werner Bellwald, entre autres, pour les études de dendrochronologie que nous avons effectuées ici. Avec d’autres personnes, comme Ulf Büntgen ou Jan Espen [10] de Zurich. Et aussi avec un monsieur de Bonn, qui a réalisé la couverture du livre sur l’incendie [de Wiler], et avec d’autres, selon la façon dont les choses se présentent. Et tout cela a pis de l’ampleur, du fait des relations qui s’instaurent peu à peu (séquence vidéo 1). Ainsi je peux téléphoner à Sion aux Archives de l’Etat, appeler Ammann, il me répond et m’aide aussitôt. Ce qui n’était pas le cas autrefois, quand j’ai commencé mes recherches. Les choses ont bien changé surtout depuis que j’ai publié des ouvrages. Et je n’ai eu aucun problème à consulter les archives pour les réaliser, à l’exception de Kippel. C’est à Kippel que j’ai eu le plus de problèmes pour mon livre sur les familles du village (2006), surtout avec l’administration : on me disait que je ne pouvais consulter les archives de la commune que pendant les heures de présence de la secrétaire. Or quel travail peut-on effectuer dans ces conditions ? Lire un seul document ? Cela était quasiment impossible, alors qu’ailleurs je pouvais aller et venir sans grande difficulté.

SC : Quel genre de travail faites-vous avec Werner Bellwald ?

IB : Il est clair que je suis celui qui donne les informations puisque j’ai toutes les connexions dans ma tête. Il est de 20 ans plus jeune que moi et mes connaissances sont pour lui importantes. Sinon, nous ne travaillons pas ensemble, il me questionne sur ce que je sais : comment était-ce ? Peux-tu m’expliquer cela ? Quant à moi, je lui demande son avis lorsque j’écris un livre ou un article. Nous avons écrit ensemble, Werner Bellwald, Hans Kalbermatten et moi, un article pour l’ouvrage Heidenhüttli [Les huttes des païens] (Meyer et al.1998). Voilà comment nous collaborons.

SC : Collaborez-vous avec des musées, des associations, des fondations et autres institutions ?

IB : Que puis-je vous dire ? Ici [dans la vallée] avec le musée, bien sûr.

SC : Quel genre de travail ?

IB : J’ai fait partie de la commission du musée et quand quelque chose se passe, je suis là pour donner des informations. Sur les photographies en particulier — où est-ce ? à quelle époque cela existait-il ? — entre autres choses. Il est évident que je collabore avec le musée.

SC : Pouvez-vous nous en dire plus sur les circonstances dans lesquelles le Musée du Lötschental a été créé ?

IB : C’est moi qui ai eu l’idée de créer un musée ; je suis allé trouver Angela Jaggy [11] qui partageait mes intérêts et nous avons décidé de demander conseil au peintre Nyfeler et à partir de là nous avons élaboré des propositions (séquence vidéo 2). Il est clair que sans argent nous ne pouvions rien faire. Mais il avait une collection d’objets et c’était là l’essentiel. Nous avons alors créé une commission, avec le père Bühler [12]. Mais les problèmes ont surgi à la mort de Nyfeler. Rien n’allait plus jusqu’à ce que le professeur Niederer me convoque et me demande sur quoi nous nous étions mis d’accord et ce que nous avions convenu de faire. Ensuite, en 1969 et en 1970, il a organisé pour ses étudiants des excursions dans la vallée. Et j’étais l’intermédiaire ; quoi qu’il se passe, on m’appelait et j’organisais presque tout, si j’ose dire, les locaux, les personnes à rencontrer. Les étudiants sont venus en nombre, ils ont commencé à archiver les objets et j’ai alors beaucoup appris, c’est clair. Ce n’est que plus tard que le professeur Marcus Seeberger [13] s’est joint à ce projet de musée, ce qui a été une bonne chose sur le plan du financement.

SC : Quel fut l’emplacement choisi pour la première exposition ?

IB : Nous voulions alors disposer d’une maison ancienne et nous avons entrepris des démarches dans ce sens. Mais nous voulions aussi avoir un musée que nous puissions aménager et réaménager et une telle maison ne s’y serait pas prêtée. Aussi avons-nous organisé la première exposition dans l’école et ensuite, de 1970 jusqu’à 1981, je crois, les expositions ont toujours eu lieu à cet endroit et toujours pendant les vacances scolaires ! Ensuite madame Nyfeler nous a donné des tableaux pour une exposition que nous avons présentée dans deux salles de classe et à partir de là, presque chaque année, nous avons utilisé plusieurs de ces salles. Et à nouveau, c’est avec l’administration communale que nous avons eu des problèmes. Certaines personnes s’intéressent à la culture, d’autres pas, et il y a eu des frictions. Je me souviens que l’une d’entre elles a menacé de jeter dans la rue le matériel que j’avais entreposé dans un local à l’arrière de l’ancienne maison communale. Or ce matériel ne m’appartenait pas. J’ai répondu que si les salles de classe n’étaient plus mises à notre disposition, nous irions à Ferden. Ce qui bien sûr n’était pas envisageable, l’esprit de clocher étant encore très prononcé. Cela pour vous montrer qu’il surgissait toujours des difficultés. Cette histoire de musée n’a pas toujours été très agréable.

SC : Les choses ont-elles changé avec le temps ?

IB : Oui, avec le temps… Et dans les villages les choses ne sont plus pareilles.

GM : Pouvez-vous nous en dire plus sur les réactions des gens lors de la création du musée ?

IB : D’un côté les gens avaient du mal à s’imaginer un musée. De l’autre, ils se trouvaient confrontés à leurs objets. Je me souviens que lorsque j’ai demandé à mon père une houe, l’outil qui sert à défoncer un champ, il m’a dit : « Que veux-tu en faire ? Tu as toi-même utilisé la houe si souvent, au point de t’abîmer le dos, tu ne la prendras pas pour ta collection ! » Vous comprenez ce que je veux dire ? Les gens avaient trimé toute leur vie avec ces objets, vraiment trimé. Aussi ne pouvaient-ils pas imaginer que de tels objets se retrouvent au musée. Enfin certains d’entre eux. Les autres étaient plutôt hostiles aux personnes impliquées dans le projet de musée. Markus Seeberger, pour tout vous dire, n’était pas très en faveur dans la vallée. On ne devrait pas le dire, mais cela était ainsi. Il y avait des clans contre lui, de la mauvaise humeur. Peut-être ne venions-nous pas des bonnes familles, peut-être le projet aurait-il dû être lancé par les grandes familles ? Cela a certainement compté. Et la population a eu du mal à s’identifier au musée ; il en a été de même avec la commune. Ce qui n’est bien sûr plus le cas maintenant.

SC : Vous nous avez parlé du peintre Albert Nyfeler et du professeur Arnold Niederer. Pouvez-nous nous dire dans quelles circonstances vous avez fait leur connaissance ?

IB : J’ai toujours connu Nyfeler. Je le voyais peindre dans la rue ou l’entendais yodler. Et je suis allé très souvent dans son atelier y chercher des choses et d’autres, des photographies par exemple. Ou bien il m’appelait et avec les entretiens que j’ai réalisés avec lui, les liens se sont resserrés. Il en a été de même avec sa femme.

Quant à Arnold Niederer, dès notre première rencontre, j’ai eu avec lui un très bon contact. J’ai même participé à l’un de ses cours ou à l’un de ses séminaires, et il m’a aussi fait découvrir Zurich, avant qu’il se marie. Oui, nous étions vraiment très proches.

SC : Beaucoup de chercheurs sont venus dans la vallée. Vous souvenez-vous encore d’autres personnes ?

IB : Voyez-vous, là est le problème. Si je me replongeais maintenant dans mes archives, beaucoup de noms me reviendraient sans doute à l’esprit. Chaque fois qu’il se passait quelque chose, on m’appelait, lors d’une visite guidée du village par exemple. Et je me suis fait ainsi beaucoup d’amis. Claude Macherel a vécu dans un appartement que je possédais à Kippel, et l’Américain John Friedl également [14]. En fait, les choses se sont passées ainsi. Macherel est arrivé à Kippel avant Friedl, et je lui ai tout montré, le cadastre et ce qui s’y rapporte, car il fallait toujours demander des autorisations. Quand Friedl est arrivé, je lui ai dit que Macherel était déjà à Kippel et que je lui avais montré les archives. Friedl a aussitôt compris que je ne voudrais pas le faire forcément gratuitement avec lui et que cela prendrait beaucoup de temps. Et j’étais pris alors dans tant de choses que je ne parvenais pas à tout mener à bien, si bien qu’il ne me restait guère de temps pour Friedl. C’est pourquoi il n’est pas fait mention de moi dans son livre. Je lui ai fait savoir aussi qu’il devrait effectuer ses entretiens sans moi : on aurait ainsi une image de la vallée sans mon point de vue. Et c’est ce qu’il a fait, il est resté longtemps à Kippel.

SC : Combien de temps ?

IB : Je ne sais pas. Six mois en tout cas. Macherel aussi a passé six mois dans un appartement à moi, et [il est resté] ensuite plus longtemps encore. Oui, beaucoup de chercheurs sont venus dans la vallée. Mais je ne les connais pas tous.

SC : Et Max Matter [15] ?

IB : Oui, bien sûr, j’ai même monté des expositions avec lui et lui aussi a habité chez moi. C’était beau de l’entendre rire.

SC : Avec lesquelles de ces personnes êtes-vous resté en contact, avec lesquelles poursuivez-vous une collaboration ?

IB : A l’exception de ceux qui sont morts, ils continuent de me téléphoner quand ils ont besoin de quoi que ce soit. Cela ne me pose aucun problème.

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SC : Je vous remercie, Ignaz Bellwald. Une dernière question. Quels sont vos travaux en cours et vos projets ?

IB : Décrire le lieu de pèlerinage de Kühmatt et le village de Kühmatt. C’est le premier projet. Mais en ce moment, je suis en train de traduire les écrits anciens des archives de Wiler, ce que j’ai pratiquement terminé. Et ensuite, parallèlement au travail sur Kühmatt, j’aimerais rechercher et réunir les sources concernant les alpages, c’est mon deuxième projet, et il me faudra bien sûr parcourir à pied tous les alpages. Mais juste avant, il y a vraisemblablement les statistiques à tirer de ces livres sur la généalogie. Cela me passionnerait de trouver quelle fut la durée de vie de toutes ces personnes. J’ai déjà constaté qu’autrefois les gens devenaient aussi vieux sinon plus vieux qu’aujourd’hui. Où ont-ils émigré ? Quel âge avaient les femmes lors de leur premier et de leur dernier enfant ? Quel âge avaient les hommes ? J’ai déjà entré provisoirement toutes ces données dans mon ordinateur, mais j’aimerais faire quelque chose de plus scientifique. Cela pourrait être terminé l’année prochaine, mais je ne le sais pas. Voilà mon programme.

SC La toute dernière question. A Kühmatt il y a une chapelle de pèlerinage. Quel genre d’images s’y trouve ?

IB : Ce sont des ex-voto. Et si l’histoire est facile à écrire, les inscriptions votives sur ces images sont, elles, difficiles à déchiffrer. Et c’est justement cela qui est le plus important, car les ex-voto ont été donnés à la suite de guérisons. Et tout est à découvrir à partir de ces inscriptions. Bien sûr, on peut les regarder encore autrement, en observant le costume par exemple ou en cherchant à comprendre de quel événement il s’agit, mais quant à savoir de quelles personnes il s’agit, c’est là une autre question.

SC : Y a-t-il encore des gens dans la vallée qui en savent plus sur ces images ?

IB : C’est justement ici qu’intervient la question des entretiens. J’ai déjà trouvé de la bibliographie sur une partie des images.

SC : Quel genre de bibliographie ?

IB : Un écrit missionnaire ou la légende d’un enfant. Quelque chose aussi dans le livre des morts. J’ai ainsi découvert qu’autrefois, sitôt qu’un enfant était né, il était baptisé. Et quand un enfant était mort-né, il y avait des gens qui le déposaient sur l’autel à Kühmatt ; s’il y avait alors un signe de vie et l’enfant était baptisé. Par la suite, cette pratique fut interdite par l’évêque, on n’avait plus le droit de le faire. Il existe donc quelques documents, on trouve des bribes d’information, mais cela nécessite passablement de recherches.

SC : Parmi ces ex-voto, y en a-t-il qui proviennent de votre famille ?

IB : De ma famille, il n’y en a aucun. Mais il existe un ex-voto qui se trouvait dans la chapelle de l’alpage de Hocken ; il est probablement au musée aujourd’hui. Il représente deux avalanches qui emportèrent six, sept ou huit personnes. Mon arrière-grand-mère en faisait partie et fut la seule à mourir, toutes les autres eurent la vie sauve. Cet ex-voto était sur l’alpage de Hocken, à Hockenfura, il vient de ma famille. Mais à Kühmatt, il n’y a rien qui vienne de ma famille.

SC : Nous vous remercions vivement, Ignaz Bellwald.

 
 

Notes

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[1] L’abbé Hans Anton von Roten (1907-1993), docteur en droit canon et historien, exerça la charge de curé dans de nombreuses paroisses du Haut-Valais. Il en transcrivit et publia les archives dans la revue d’histoire du Haut-Valais Blätter aus der Walliser Geschichte Feuilles de l’histoire valaisanne. Son œuvre majeure, Les grands baillis du Valais, 1388-1798, parut en 2008 dans les Cahiers de Vallesia (17), édités par les Archives de l’Etat du Valais à Sion (2008). Toutes les précisions apportées en note dans l’article sont des éditeurs.

[2] Mécanicien sur locomotive aux chemins de fer fédéraux, Paul Heldner, de Glis, est un chercheur amateur passionné d’héraldique ; sa connaissance des armoiries des familles et des communes haut-valaisannes amena des historiens de métier à solliciter son avis sur des questions pendantes.

[3] Il s’agit du dimanche qui suit le jeudi de la Fête-Dieu, appelé dans le Lötschental der Segensonntag, le dimanche de la bénédiction.

[4] Géologue indépendant de Wiler, André Henzen est un photographe passionné, grand connaisseur de la faune et de la flore locales. Il dirigea l’office du tourisme à Wiler et veille aujourd’hui sur la sécurité de la vallée : spécialiste des avalanches, il publie sur le site internet du Lötschental des bulletins météorologiques qui font autorité.

[5] Cette procession s’inscrit dans le champ matrimonial décrit par Claude Macherel (1979). Elle a lieu le 6 janvier, jour des Rois. Le rôle des rois mages y est tenu par trois jeunes hommes célibataires qui rivalisent d’élégance lorsqu’ils défilent dans les rues du village ; des bouffons, les Goïgglär (correspondant à l’allemand Gaukler, jongleurs), se mêlent au défilé. Le 6 janvier était autrefois férié en Valais et marquait le début du carnaval, ce qui éclaire la présence de figures parodiques dans cette procession qui tire son origine des jeux liturgiques médiévaux.

[6] Hedwig Anneler (1888-1969), historienne et écrivain, et son frère le peintre Karl Anneler (1886-1957), originaires de Thun, vécurent à Blatten et sont les auteurs d’une monographie intitulée Lötschen : das ist Landes-u.Volkskunde des Lötschentales, publié en 1917 (Berne, Akademische Buchhandlung). Johannes Jegerlehner (1871-1937) fut enseignant au lycée de Berne et publia de nombreux recueils de légendes alpines, dont les Walliser Sagen en 1922.

[7] Il s’agit de la revue d’histoire de la Société d’histoire du Haut-Valais, pendant des Annales valaisannes, publiées par la Société d’histoire du Valais romand. Le Walliser Jahrbuch est l’équivalent en langue allemande de l’Almanach du Valais créé dans les années 1930.

[8] Carl Abächerli (1893-1986), photographe bernois de Sarnen, s’intéressa aux « traditions populaires » et effectua de nombreux séjours dans le Lötschental, y réalisant de nombreux films sur les coutumes et la vie quotidienne. Albert Mahler-Lee (1911-2000), photographe et dessinateur scientifique à l’Institut de médecine vétérinaire de l’Université de Zurich fut aussi membre du club alpin suisse et effectua comme alpiniste de nombreux séjours dans le Lötschental.

[9] Le terme Walser vient de Walliser. Il désigne les Haut-valaisans (nommés alors les « gens de Goms », du nom de la région la plus en amont de la vallée du Rhône) qui franchirent les cols à la fin du XIIe siècle pour s’établir dans les régions alpines proches de l’Oberland bernois, du Tessin, des Grisons, du Voralberg autrichien et de l’Italie du Nord ; certains gagnèrent aussi la Savoie. Ce mouvement d’émigration atteignit son apogée au XIIIe siècle et prit fin au siècle suivant. Une association fut fondée à Brigue en 1963 sous le nom de Internationale Vereinigung für Walsertum ; elle se propose d’entretenir les relations entre les descendants des Walser et de favoriser les recherches sur ces ancêtres communs.

[10] Deux climatologues chercheurs au Swiss Federal Research Institute WSL à Birmensdorf ; ils sont les auteurs d’une étude sur les changements climatiques dans les Alpes, dont les premiers résultats furent publiés dans le Journal of Climate en 2006.

[11] A la mort de ses parents, Angela Jaggy reprit l’exploitation familiale et accomplit les tâches diverses requises par une économie d’élevage tout en cultivant son goût pour les généalogies des familles du Lötschental. Dès la fin des années 1960, elle étudia les archives paroissiales et communales de la vallée en autodidacte passionnée et partagea le désir d’Ignaz Bellwald de créer un musée à Kippel. Elle et sa sœur Constantia, institutrice, furent les interlocutrices privilégiées de l’ethnologue Claude Macherel.

[12] Oblat de Saint François de Sales, le père Joseph Bühler enseigna dans les années 1970 à Kippel dans les classes du pré-lycée (progymnasium) créé à la demande du prieur Johann Siegen pour offrir une formation classique à la jeunesse de la vallée dans l’espoir de susciter des vocations sacerdotales.

[13] Originaire de Kippel et enseignant au lycée de Brigue, Marcus Seeberger fut le premier président du Conseil de fondation du Musée de Kippel. Il est l’auteur, entre autres, du livre Menschen und Masken im Lötschental, publié à Brigue en 1974 avec des photographies de Oswald Ruppen (1974).

[14] John Friedl soutint en 1971 à l’Université de Californie une thèse intitulée Economic and social change in a Swiss alpine village (1974) et publia avec Jeremy Boissevain Beyond community : Social Process in Europe (1975). Pour un complément d’information sur cette période se référer à l’entretien avec Claude Macherel dans le dossier no 18 d’ethnographiques.org : www.ethnographiques.org/L-et...

[15] Elève de Arnold Niederer, Max Matter, de Zurich, est l’auteur d’une thèse intitulée Wertsystem und Innovationsverhalten : Studien zur Evaluation innovationstheoretischer Ansätze durchgeführt im Lötschental/Schweiz, publiée en 1978 (Hohenschäflam bei München : K. Renner). Il est aujourd’hui professeur ordinaire à l’Université de Fribourg en Brisgau et directeur de l’Institut de Volkskunde (ethnologie européenne).

 
 

Bibliographie

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Suzanne Chappaz-Wirthner, Grégoire Mayor
« Il m’a mis dans les mains le registre de la paroisse… » : la passion des sources et du passé. Entretien avec Ignaz Bellwald,
Numéro 18 - juin 2009
Echos et reflets alpestres : regards ethnologiques sur le Valais.